Lettre à Hamza Chaoui, imam

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Salut l’imam,

Ça fait quelques jours que je te vois dans les journaux, j’avais envie de te dire un petit mot. Tu peux défroncer le sourcil touffu et inquisiteur, tu vas voir que je suis pas mal plus de ton bord que ce que tu penses.

Pour t’en convaincre, sache d’abord que leur connerie de charte, j’en n’ai jamais voulu, et pas seulement parce qu’elle était portée par un ancien journaliste au charisme et à l’intelligence d’un poulpe en phase terminale, mais parce que je trouvais qu’on n’avait pas besoin de mode d’emploi pour vivre ensemble, que les quelques règlements intérieurs qui nous régissaient étaient amplement suffisants. Et je le pense encore. Puis contrairement à d’autres, je m’en fous un peu moi des chiffons. Y’en a même que je trouve pas mal beaux, tu vois. Bref, retiens juste que ce que tu es, que l’ensemble des signes extérieurs de tes croyances et de tes traditions ne m’empêchent pas vraiment de dormir. Mieux, j’ai du plaisir à me promener dans une ville colorée et plurielle. Épicée, comme dirait l’autre toton.

Tu sais, concernant la foi, le bon dieu, Allah, tout le bordel, j’y ai bien pensé, et je ne suis pas prêt à revirer tout ça de bord comme c’est la mode en ce moment. Je ne trouve pas mon bonheur dans la grande chorale des athéistes, pas plus que je ne le trouve dans une église d’ailleurs. Tu vois, je suis du côté des agnostiques. Je sais que ça ne fait pas ton affaire et que tu me voudrais dans ta mosquée, mais au lieu de me souhaiter les brûlures de l’enfer, essaie au moins d’apprécier mon questionnement et le doute qui m’habite comme une forme de spiritualité.

Si on parle de toi dans les journaux ces temps-ci, c’est parce que t’as fait une demande de permis pour ouvrir une sorte d’école dans laquelle tu enseignerais ta religion. Enfin, plus exactement une vision plutôt rigoriste de l’Islam, semble-t-il. Dis-moi l’imam, t’as pas étudié en relations publiques toi hein? Je m’en doutais un peu. Se pourrait-il que tu aies choisi le pire moment de la décennie pour ouvrir ton échoppe? St-Jean-sur-le-Richelieu, Ottawa, Paris, ça te dit quelque chose? Se pourrait-il aussi qu’en tenant un discours moyenâgeux et barbare, particulièrement au sujet des femmes, tu te sois un peu pris la babouche dans ton beau tapis persan? Je t’aime bien l’imam, mais christ.

Les femmes, mon sourcil, sont libres ici. Au début, on était comme toi, on n’était pas sûr, mais on a quand même essayé. Et bien l’imam, figure toi que c’est pas si mal! Certes, elles sont encore très dépendantes quand il s’agit d’ouvrir un pot de cornichons, mais pour le reste, je te jure, c’est plutôt génial de vivre à leurs côtés. Sérieux, tu devrais essayer.

Ah oui, une autre affaire qui me fatigue, Hamza, c’est ton côté un peu belliqueux. C’est quoi cette connerie de vouloir couper la main des voleurs? C’est une image? Comme Jésus qui marche sur l’eau? J’espère, hostie.

Je te l’ai dit, j’ai le respect des croyants et de leur foi. J’ai vu, chez la plupart d’entre-eux, de la bonté et une vie intérieure qui me semble plutôt riche et paisible. Et je sais que l’Islam est plein de cette bonté, de cette paix, et de cette richesse là, c’est pour ça que je ferai toujours des pieds et des mains pour convaincre mes semblables qu’on peut vivre ensemble, ici. Mais gros, je serai pas négociable sur la violence, autant celle des mots que celle des actes. Le sourcil, il va falloir le défroncer une fois pour toutes, si tu veux que je continue à jouer dans ton équipe. Si tu penses vraiment qu’un dessinateur doit mourir d’avoir dessiné un hypothétique prophète, qu’une femme ne peut pas sortir toute seule, ou qu’un blogueur doit être fouetté pour avoir écrit, tu vas me perdre, parce que c’est bien là que s’arrête mon exotisme. Il va falloir mettre de l’eau dans ton thé, l’imam. J’ai comme l’impression que ce serait le bon temps.

T’as de la chance d’être tombé sur moi au fond, l’imam. Mon père, qui mange actuellement son chou kale par la racine, il voulait tuer tous les curés. Nul doute qu’il t’aurait mis dans le même panier. Mais c’était pour rire, c’était une image, tu comprends Hamza, une image. Il n’a en vérité, jamais fait de mal à une mouche et il m’a transmis, au contraire, le plus beau des enseignements: la tolérance.

La tolérance. Cherche dans ton cœur et dans ton bouquin l’imam, je sais que c’est dedans.

Allez, bisous.
(relaxe, je déconnais)

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Dépression saisonnière

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Je souffre de dépression saisonnière, appelée également trouble affectif saisonnier. C’est une maladie qui touche une petite partie de la population de l’hémisphère nord.

Les symptômes

La dépression saisonnière se manifeste par une perte de motivation, des difficultés de concentration, et une certaine passivité. Un état proche de la mélancolie, non pas dans le sens psychiatrique du terme puisqu’on parlerait alors de dépression sévère, mais plutôt dans son acceptation poétique. Victor Hugo parlait  du « bonheur d’être triste ».

Chez moi, la mélancolie se manifeste deux fois par an. La première est en automne. Pas l’automne qui précède immédiatement l’été, ce moment doux et coloré qui nous fait sourire de plaisir au coin du premier âtre avec aux lèvres un vin délicat, non, l’autre automne, celui de novembre, celui où, à travers une fenêtre humide, on regarde le monde se désoler dans une gamme infinie de gris interminables. Cet automne là, ce novembre là. Le novembre de Dédé Fortin.

Mon autre peine arrive fin janvier. C’est un classique, on y retrouve le fameux blue monday, le jour le plus triste de l’année. Une formule complexe permet d’identifier ce jour de janvier comme le pire de tous : mauvaise température divisée par manque de lumière, élevé au carré sur manque d’activités extérieures, auquel on additionne le ralentissement des relations sociales, le portefeuille martyrisé par Noël, et la proximité lointaine des prochaines vacances… autant de facteurs aggravants qui vous décrissent le plus vaillant des courageux.

Les traitements

Pour s’endurer l’existence et revoir un jour le printemps, les médecins recommandent en général une consommation frénétique en magasin, ou une forte médication. Non pas qu’ils soient convaincus que d’intoxiquer ses semblables soit la solution la plus efficace pour soulager les peines de janvier, mais un bon niveau de prescription leur garantit de la part de leurs fournisseurs des récompenses en Air Miles suffisantes pour aller se dorer la pilule dans un pays pauvre, mais chaud. C’est bien connu, la dépression des uns fait le bonheur des autres.

Le voyage est d’ailleurs un traitement recommandé au déprimé hivernal. Plutôt que de s’user le restant de bonheur à se demander la meilleur façon de survivre  à janvier, une petite cure de rhum et de chaleur loin des responsabilités oppressantes du quotidien devrait l’éloigner temporairement  de ses idéations suicidaires provoquées par une succession de déneigements hypothétiques aux alentours du Mont Royal. Dans ce cas, le séjour tout inclus est vivement recommandé.

Le séjour tout inclus est un voyage dans le temps. Grâce à Régression Airlines, retour au temps chaud, humide et perdu de notre petite enfance.

Le vrai objet du voyage, c’est la dé-responsabilisation, au sens psychanalytique du terme. Pendant une semaine, le vacancier dépressif va abandonner tout ce qui caractérise sa vie d’adulte : il ne travaillera pas, on le transportera, on fera son lit, on le fera jouer, son déjeuner sera prêt, toujours prêt. Comme le nouveau né, il seta identifié par un petit bracelet de couleur. Il n’aura d’horaire autre que celui de ses désirs primitifs.

Ses désirs de bouche d’abord. La tétée est au coeur de la vie de notre suicidé balnéaire. C’est le stade oral. Pendant sa semaine chaude, il trottine un biberon à la main en permanence. En sept jours, il boit plus que son corps n’en réclame. Comme quand il avait cinq mois, sa bouche est redevenue érogène : il tète. Son sein est le bar, arrondi.

Très vite, l’angoisse du 8ème mois. À l’instar du nourrisson, les visages familiers lui déclenchent de beaux sourires, et les visages étrangers des réactions de méfiance. Aussi, il évitera de sortir de son hôtel, au risque de croiser des indigènes hostiles, et il restera tout près du bar (le sein), certain d’y retrouver ses semblables, voire son médecin Au besoin, il demandera au serveur de mettre la télévision au 32. En janvier, c’est La Voix.

Le carencé bronzé vit aussi, comme tous les nourrissons, ce qu’on appelle le clivage de l’objet. L’objet visé par les pulsions primaires (la mère, le lait, le sein) est divisé en deux parties : une bonne et une mauvaise. Par exemple, le clivage entre le bon lait et le mauvais lait, qui construira plus tard la symbolique de l’élixir et du poison, fait que notre résident en couches aura une forte propension à dénigrer le buffet de l’hôtel.

Enfin, tout au long de son séjour, le régressé estival aura à coeur de marquer son affirmation de soi. C’est le stade anal. Dans la nécessité d’affirmer sa toute puissance dans une relation ambivalente d’amour-haine, l’enfant décide de donner ou de ne pas donner ses matières fécales. Le visiteur en gougounes en fait autant, avec le pourboire. La rétention anale est l’arme de pouvoir absolue dans les mers du sud.

Le dernier jour de son voyage, sur le chemin du retour, le dégénéré rassasié retrouve peu à peu son autonomie, voire le langage. Toutefois cette phase peut-être plus ou moins progressive, et il n’est pas rare de le retrouver à Dorval, par -10 degrés, en shorts, le cul en l’air, en train de chercher les clés de sa voiture dans le fond de sa valise. À ce moment là, le sacre constitue le premier retour au langage normatif.

Dans cette ultime étape de re-responsabilisation, il est donc à noter que l’élégance n’est pas la faculté qui se récupère la plus vite. Et selon plusieurs observations, dans de nombreux cas, elle ne se récupère jamais.

Alternatives

Je fais partie de ces cinq ou six pour-cent de la population qui souffrent de dépression saisonnière, cette maladie de riches, cette maladie imaginaire pour enfants gâtés. Entouré des gens que j’aime, vautré dans le luxe et gavé de divertissements tout aussi aliénants que déprimants, je n’ai à la vérité besoin ni de pilules, ni de voyages exotiques. Je n’ai qu’à ouvrir les yeux, et les détourner de mon nombril. Tourner un peu la tête, et regarder le monde. Regarder le monde et me réjouir d’être né sur le meilleur de ses flancs.

Regarder le monde et attendre doucement que sa rotation fasse repasser, devant ma porte, le printemps.

Cuba: changer de dictature

« On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué. »

Le monde bouge, et on n’aspire qu’à une chose: le rendre meilleur, le rendre plus libre. À l’heure où on se bat pour faire libérer Raif Badawi des mains de ses geôliers (et bourreaux) saoudiens, je repense à Yoani Sànchez, la Cubaine, la rebelle, qui s’apprête sans doute à embrasser la liberté, mais aussi à s’attacher à d’autres liens, à d’autres barreaux.

Terrasse de l’hôtel Colina, quartier du Vedado, La Havane. J’écris heureux, mais gêné à deux rues de chez Yoani Sànchez, la blogueuse dissidente, la journaliste sur écoute, qui doit redoubler d’imagination pour faire voyager chacun de ses mots, tandis que le régime la surveille. J’écris heureux, mais gêné parce que j’ai, ce matin, un sentiment de liberté tel que mes doigts tremblent de joie confuse.

Désintoxication. La Havane est mon chalet, mon répit, mon pays sans magasin. Pause sur le progrès et ses enseignes aliénantes, pause sur la montre, pause sur l’efficacité. Porter la chemise et la barbe de la veille, ralentir dans le bordel bruyant et les échappements noirs de l’autobus en retard, aimer follement le chaos, changer de dictature. Joie indécente du gavé de passage, obscénité d’un homme libre au milieu du jamais facile: Yoani serait furieuse. Mais un autre matin, j’irai lui dire.

J’irai lui dire que je comprends de quoi elle veut se libérer, et libérer les siens. Je lui dirai que je les vois, les absurdités du régime qu’elle dénonce, que je les entends, les silences imposés, et qu’elle me révolte, cette détention en pauvreté. Mais j’irai aussi lui dire que ce qui l’attend, cet autre monde auquel elle aspire, le monde d’après Fidel, j’irai lui dire que ce monde-là sera tout aussi absurde et oppressant.

Demain, l’argent qui manque tant aujourd’hui, accompagnera la liberté. Demain, le Malecòn, si beau chaque soir plein de ses amoureux désoeuvrés se videra, vaincu par toutes les abondances, par tous les divertissements. Demain, les rêves de liberté ne seront plus que des rêves d’accumulation. Demain, une nouvelle propagande. Plus de révolution à chérir, mais des nouvelles illusions, des marques à adorer, des crédits à étouffer, des carrières à embrasser.

Demain moins de musique et moins de rêves, mais d’autres peines, d’autres pauvretés.

Des blogueuses et des blogueurs du Québec à l’unisson pour Raif Badawi

Vous connaissez la situation insupportable du blogueur Raif Badawi, emprisonné en Arabie Saoudite depuis le 17 juin 2012 pour 10 ans, et condamné à 1000 coups de fouet pour avoir voulu s’exprimer librement.

Nous connaissons la volatilité de l’information, alors, afin que la situation de Raif ne tombe pas rapidement dans l’oubli, des blogueuses et des blogueurs ont décidé de manifester leur soutien en inscrivant en guise de premiers mots de chacun de leurs blogues, cette simple phrase :

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

L’objectif est ambitieux, mais le bruit qu’il générera peut faire la différence: il faut qu’à compter d’aujourd’hui, un maximum de blogues diffusés au Québec, quel que soit leur sujet, commencent par cette phrase.

Au nombre de textes qui se publient chaque jour, au nombre de partages effectués sur les médias sociaux, imaginez la force que ces blogues peuvent avoir ensemble!

La famille de Raif est parmi nous, à Sherbrooke. Les blogueuses et blogueurs du Québec veulent leur envoyer le signal fort du soutien de toute la communauté.

 

Pascal Henrard & Étienne Savignac,
blogueurs au Huffington Post Québec