C’est le printemps

C’est pas pour ma vanter, mais le mois d’avril ne devrait pas faire long feu. C’est le temps du renouveau, comme on dit, et tandis que le soleil tend à darder ses rayons hésitants et ambrés sur les gazons encore étourdis et hagards, la femelle, par trop longtemps retenue, entreprend sans attendre sa danse du blanc mollet, certes encore un peu ratatiné, mais plein de promesses. Nous l’appellerons Monique. En effet, à la simple lecture du mot « femelle », la femelle a tendance à s’indigner avec vigueur, et désolé, mais il est hors de question qu’on passe un autre printemps à se faire taper le chaudron passé huit heures, on a eu assez de mal à endormir le petit l’an dernier.

Le mâle, lui, s’accommodera sans rechigner de son appellation cromagnonesque. Mieux, il l’accueillera avec joie, dévirilisé par l’air du temps et un semestre sans cabanon. Et c’est aussi ratatiné que sa douce enfin épilée qu’il sortira de l’hiver, bedonnant, mais soulagé. Car confiné, malheureux est le mâle. Contraint au dialogue, invité à s’exprimer comme dans une pub débilisante de Desjardins, c’est affaibli qu’il arrivera en mai. Enfin dehors, il se ruera sur tout ce qui est équipé d’un moteur et le frottera jusqu’à ce que brillance surgisse, tout en s’assurant de tacher ses pantalons neufs.

Jambes à l’affût, chromes étincelants et ventres rentrés, chacun s’en ira alors avec angoisse re-valider sa valeur sur le marché, juste pour se rassurer. Se rassurer, regarder, sentir. Sentir les champs du possible, tester son sourire, sa cambrure, sa voiture. Défier l’ordinaire, défier le temps qui passe, rêver mieux, des fois qu’on pourrait avoir plus pour le même prix.

Si l’hiver a été clément, c’est chez Rona qu’on retrouvera le couple survivant. Rona, la Venise du Québec. Rona, où on retombe en amour. Une nouvelle salle de bain qui saura raviver la flamme de Monique, émerveillée devant la virilité indiscutable de son homme bâtisseur enfin sorti de sa torpeur et de son divan. Rona et ses allées interminables de vis et d’écrous rutilants, Rona, la revanche du mâle réssuscité sur le mésadapté de Desjardins.

Mais si l’hiver a été rude, point de Rona, mais une pancarte rouge et bleue avec dessus une madame blonde décolorée et vénale à côté de la mention « À vendre » arborera le terrain. On ne repartira pas la piscine, et les enfants assisteront impuissants au curieux spectacle d’un parent maladroitement rajeuni, au chandail trop court et au sourire trop large, et de l’autre, pâle, ahuri et médicamenté.

C’est le printemps. Le temps du renouveau, comme on dit.

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Jour de la Terre: hommage à Éric Duhaime

Je viens d’apprendre qu’aujourd’hui, Jour de la Terre, Éric Duhaime a invité sur les ondes de Radio X les propriétaires de « huit cylindres » à se présenter au local de la radio avec leurs gros véhicules pour y recevoir un T-shirt en cadeau. Un seul mot me vient à l’esprit: formidable!

Tandis que la Province évolue laborieusement dans un désert sans fin de pauvreté culturelle inédite, le célèbre animateur bouleverse les conventions, comme aux plus grandes heures du théâtre d’après-guerre, et revisite Ionesco, Becket, Genet ou Adamov, un lundi en plus! Bouleversant de courage, le chroniqueur n’hésite pas à rompre avec le consensus et la médiocrité ambiants en introduisant dans la cité une vision audacieuse de l’anti-héros sans repère en lutte contre l’intrigue métaphysique.

Mieux, alors qu’on ne l’attend pas là, il ajoute, au sein même du langage, sans doute influencé par Huis Clos, des outils indispensables à la caractérisation cohérente, à la fois en parfaite rupture avec l’individualisme (le rassemblement), en même temps qu’un réalisme post-dadaïste provoquant le décalage nécessaire entre l’ordre rationnel et un occidentalisme d’avant-garde.

Le polémiste, qui a transformé la convenance en un événement inédit et mythique, transcende l’histoire elle-même et fait triompher le principe du plaisir angoissant et par trop hétérogène au profit d’une ode à la déstructuration à la fois active et dramatique.

Alors moi je dis chapeau.

C’était mieux avant

C’était mieux avant. Ah oui? Quand la télé était en noir et blanc, quand on crevait de la tuberculose, quand ta mère n’avait pas le droit de voter, ou quand il fallait aller dans la cabane au fond du jardin pour pisser?

Les nostalgiques m’ont toujours exaspéré, et je ne me suis jamais privé de leur dire. Le monde va bien, c’est toi qui va mal. Il n’y a jamais eu autant de démocratie qu’aujourd’hui, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres qu’aujourd’hui, l’humain n’a jamais été autant en santé qu’aujourd’hui, etc, etc. C’est toi qui bandes mou. Le monde va bien, toi tu déclines, voilà la vérité. Les cheveux que tu retrouves chaque jour un peu plus dans le fond du lavabo, ce ne sont pas les cheveux du monde, ce sont les tiens. Ma jeunesse vaut la tienne, et tes récits mélancoliques de jadis n’éclairent qu’une seule tragédie: la tienne.

C’est ainsi que je renvoyais à leurs mouchoirs en tissus tous ces ventripotents, tous ces grisonnants d’amertume, tous ces bavards inutiles. Jusqu’à ce matin.

Je me suis mis en route vers 7h30, écouteurs sans-fil sur les oreilles. Je sélectionnais sur mon téléphone intelligent la musique qui allait accompagner mon trajet, parmi les 1350 albums disponibles au creux de ma main. Je souriais malin en me disant qu’à peine quelques années plus tôt, ça aurait pris trois brouettes et demie pour emmener avec soi toute cette musique. Ben oui, c’était mieux avant! Indécis et face à une telle abondance, j’ai fini par opter pour le mode « aléatoire » de mon juke-box portatif. Un mode qui comporte toutefois des risques puisque dans le plaisir jouissif de l’accumulation permise se sont forcément glissées quelques pièces sans intérêt. Et de fait: « Je vous parle d’un temps, que les moins de vingt ans, ne peuvent pas connaître ». Bon! Une chanson du temps des brouettes, et qui nous parle avec nostalgie du temps d’avant les brouettes!

Je ne sais pas si c’est parce qu’Aznavour allait me parler des lilas et que le printemps arrive, mais j’ai décidé de l’écouter. Et une émotion aussi inattendue que gênante m’a tout à coup envahie. À la fin du morceau, j’étais bouleversé, et fâché de l’être. Qu’y avait-il donc de si émouvant dans cette Bohème qui ne m’appartenait pas, dans cette ville qui ne fut jamais la mienne, venue d’une époque où je n’existais même pas? Ça ne pouvait donc pas être de la nostalgie! J’avais accepté, je crois, le temps qui passe et qui emmène avec lui nos insouciances. Alors qu’est-ce qu’il m’est arrivé ce matin avec Aznavour puisque je suis si en paix avec mon sablier?

« La bohème, la bohème, ça ne veut plus rien dire du tout ». C’est le dernier vers, c’est lui qui m’a décrissé. La nostalgie qui dormait en moi, ce n’était pas celle du temps qui passe, c’était celle de l’inutile, de l’inutile qui s’en va, chaque jour un peu plus, pour céder sa place à l’efficacité, désormais unique instrument de mesure de nos vies. Bien sûr je n’ai pas découvert ça ce matin, mais j’en ai ressenti, un peu plus qu’un autre jour, la fatalité.

À quoi ça sert de réciter des vers, groupés autour du poêle, en attendant l’hiver? À rien. À rien du tout. Ça ne rapporte rien, c’est inutile. Et l’inutile va disparaître au profit de l’efficacité triomphante, il faut s’y résoudre. Demain, des théâtres, des bibliothèques, des ateliers d’artistes fermeront parce qu’ils ne rapportent pas. Après-demain, on soignera moins les vieux et les malades, c’est effectivement un bien mauvais placement. Un jour, on choisira nos amis comme ça, sur le gain qu’on peut en attendre. Un jour on n’aura plus d’amis, c’est juste du temps perdu, et il n’y aura bientôt plus personne, groupés autour du poêle, en attendant l’hiver.

Me voilà donc du côté des c’était mieux avant. Je suis le prochain vieux con, le prochain nostalgique. Je parlerai du temps perdu de l’inutile. Je parlerai d’un temps improductif, que les moins de vingt ans, ne peuvent pas connaître.

Cancer 2.0

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Un malade du cancer a effectivement encore quelques rêves, dont celui que son entourage ne l’entoure pas avec ostentation, du moins jusqu’à ce qu’il l’enterre, où là il pourra s’en donner à coeur joie.

D’ici là, le malade en question appréciera de ne pas être l’otage des sensibleries un brin dégoulinantes de son entourage, lesquelles ne représentent probablement que 3% d’empathie et 97% de mise en scène auto-promotionnelle et culpabilisante à vocation électronico-sociale. S’il apprécie néanmoins ces élans du coeur, il appréciera aussi une bonne maîtrise de la gluance.

Enfin, le malade en question aime autant son entourage que son entourage l’aime. Et le voir ainsi défait, ça l’affecte particulièrement. Aussi, même s’il est conscient que cela peut priver le-dit entourage d’un certain rayonnement, il lui demandera, comme geste ultime de solidarité, de ne pas mettre trop de crémage sur le gâteau trop cuit de l’amour, les nausées du traitement étant déjà plus que suffisantes.

C’est moins chic à coller sur un mur Facebook, j’en conviens.

Ce que j’apprécie par dessus tout

S’il est quelque chose que j’apprécie par dessus tout, c’est qu’on ne se foute pas de ma gueule. C’est plus fort que moi, je ne m’y fais pas. J’aime qu’on me tienne un discours cohérent et honnête. Je l’exige de mes amis, je l’exige de ma famille, je l’exige, je l’exige, bon. Fort de ce principe, j’exerce un tri très sélectif au sein de mon entourage proche, quitte à en réduire sa masse volumique et par conséquent à m’exposer à des dimanches de Pâques sans oeufs.

Toutefois, si je réussis volontairement à réduire la portée des signaux que j’envoie, je m’avoue bien impuissant face à la quantité de ceux que je reçois, et Dieu sait que j’en reçois. Et j’en reçois particulièrement d’une tranche toute singulière de notre humanité: les entreprises. Ces entités multiples et bavardes, anormalement soucieuses de mon bonheur en regard du respect que je leur porte, ont une pléthore sidérale de missives de toutes sortes à me communiquer. On dit que la publicité, tous canaux confondus, nous expose près de trois mille fois par jour aux marques diverses et variées qu’elle véhicule. C’est beaucoup d’attention pour l’humble des mortels que je suis, mais c’est surtout qu’une fois encore ça m’oblige à un tri rigoureux, et j’aimerais que ces trois mille corporations comprennent ma gène et reçoive mes excuses les plus senties de ne pas répondre individuellement à chacune de leurs sollicitations.

Certes leur grand nombre est un frein à la création d’intimité, mais je me dois aussi de rappeler ce principe énoncé il y a à peine quelques lignes: s’il est quelque chose que j’apprécie par dessus tout, c’est qu’on ne se foute pas de ma gueule. Et en tant que grognon peu fréquentable et largement fuit par quiconque est moindrement sensé, il va de soi qu’à près de trois mille déclarations d’amour par jour, il se peut que le doute s’installe en moi sur les réelles intentions d’une poignée d’entre-elles, au moins.

Par exemple: ma compagnie de téléphone cellulaire, qui m’aime beaucoup puisqu’elle m’envoie une facture par mois, m’a récemment fait une offre des plus alléchantes. Tandis que je pensais naïvement qu’elle n’avait de soucis que l’accumulation de profits, savez-vous ce qu’elle m’a proposé? Ni plus, ni moins que de sauver la planète. J’ai trouvé ça formidable. Désormais, la précieuse facture ne me sera plus envoyée par courrier postal, mais par courriel. Et vous savez quoi? Et bien, cela va lui permettre de réduire son empreinte carbone, de protéger les forêts d’Amazone et des Laurentides, de reboucher la couche d’ozone, d’éradiquer le cancer, et de donner un avenir décent au truc de douze ans, là juste en face de moi, en train de dépuceler une camarade de classe sur Facebook, avec des écouteurs sur les oreilles.

Après mûre réflexion, après de nombreux voyages entre peine et espérance, je devais me rendre à l’évidence; on me mentait, encore. Pas sur la planète, non, ça c’est vrai, elle est scrap en tabarnak, mais sur l’intention. Ma compagnie de téléphone cellulaire, forte de ses deux millions d’abonnés, n’avait pas soudainement vu la vierge, elle voulait simplement économiser deux millions de fois un timbre et une enveloppe, une fois par mois, douze fois par ans.

J’avais fermé les yeux sur les esclaves Chinois d’âge mineur qui fabriquaient contre leur gré mon téléphone préféré en attendant une pause de dix minutes pour aller se suicider, mais là c’en était trop. L’image d’un Chinois écrapoutit en bas d’un pont, passe encore, mais le mensonge, je ne peux pas supporter, c’est plus fort que moi.

J’étais à me lamenter sur ces fléaux de notre existence, ces hypocrisies, ces faux-semblants qui pourrissent nos vies jour après jour, quand tout à coup le télé-journal vint me sortir de ma torpeur pour me donner, enfin, de vraies raisons d’espérer: la très respectable Banque Royale du Canada, la plus grande institution bancaire du pays, venait d’annoncer qu’elle mettait à pied plusieurs dizaines d’employés canadiens pour les remplacer par des travailleurs venus d’Inde, par conséquent moins coûteux, et qu’il serait demandé aux futurs congédiés d’assurer la formation des nouvelles recrues. Après mon histoire sordide de facture en ligne, ça me prenait une bonne nouvelle, mais j’avoue que je n’en attendais pas autant. Pour une fois, une grande entreprise décidait clairement de cesser de se foutre de ma gueule. Pour une fois, une corporation d’envergure décidait de me parler en adulte, les yeux dans les yeux, dans la plus louable honnêteté, et je ne peux que saluer ce courage.

Point de virage vert, point de bonheur improbable et télévisé, mais enfin ces mots qui rassurent: je suis une entreprise, mon objectif principal est de faire du profit, et pour cela tous les moyens me sont bons. Je me fous de la planète et des peuples que j’affame en finançant la spéculation sur les matières premières essentielles. Je me fous de la condition des employés qui me font prospérer car ils ne sont qu’un outil à mon dessein et, pour être bien honnête, ils ne sont qu’un mal nécessaire à mon projet. Ils envahissent la colonne de mes dépenses, que je me dois de faire baisser autant que possible afin de faire naturellement croître celle des revenus, car je le rappelle, c’est pour cela que j’existe. Vous comprendrez donc aisément le bienfait d’une main d’oeuvre à bon marché, bien que le temps de sa gratuité n’est pas sans nous rendre pensifs et nostalgiques. Quant à l’évasion fiscale, n’y voyez rien d’autre qu’une évidente nécessité. Attention, pas de raccourci fâcheux toutefois, je ne suis pas le monstre qu’on veut bien décrire dans certains milieux, je rappelle simplement que la création de richesse est mon unique mandat, et que toute autre activité qui n’irait pas dans ce sens serait fortuite et malhonnête. De ce fait, comprenez que je ne serais pas sincère si je devais prétendre à un quelconque intérêt au bien commun, non pas que ne trouve pas cela intéressant ou sympathique, mais c’est fort peu rentable, ce qui déroge à mes attributions. Enfin, au nom de tous les miens, je me permets de vous remercier pour votre contribution, quotidienne et irréfléchie, à l’accroissement de nos profits.

Enfin! Depuis tant d’années qu’on se fait entuber à coups de promesses de bonheur à acheter et de conscience citoyenne inventée, à coup de 19.95$ qui nous font croire que c’est moins que 20$ et qu’on y croit, à coups de rubans roses, à coups de tout ce qui compte pour nous c’est vous, à coups même de promesses d’amitiés pharmaceutiques, enfin une grande organisation s’adresse à nous de façon loyale et responsable en nous rappelant que nous ne sommes, non pas le dernier, mais le premier de ses soucis.

Parce que s’il est quelque chose que j’apprécie par dessus tout, c’est qu’on ne se foute pas de ma gueule.