Tu es trop belle jolie Maman

En ce week-end de fête des mères, un texte publié sur le site de la chaîne Yoopa, rend hommage à toutes les jolies mamans.

Un extrait:

Vous avez le don de faire disparaître les bobos et apparaître les sourires. Les bons mots pour consoler, l’épaule parfaite pour s’y réfugier, les bras assez fort pour soutenir le poids du monde et assez tendres pour endormir un petit bébé agité.

Allez, un autre:

Est-ce que la fleur perd tout son charme après avoir été fécondée par l’abeille? Non. Elle se métamorphose en fruit. La fleur se laisse admirer, mais le fruit… on le savoure.

Oh pis tiens, allez:

Je vous admire, les mamans. Vous ne vous êtes pas contentées de donner la vie. Vous avez choisi de la rendre plus belle chaque jour.

Non, franchement, ne boudez pas votre plaisir, c’est à lire.

Je suis très content de ne pas être une maman, en général, et particulièrement ce matin. Si chaque mois de mai donne lieu à un lyrisme fortement concentré sur deux jours à l’attention de nos mères chéries, je dois dire que rarement poésie  aussi dégoulinante me fut offerte à déguster.

Même la Sainte Vierge est défaillante à la lecture de ce ramassis de clichés gluants de sensiblerie malhonnête. Être une mère et lire ça, je sombrerais immédiatement dans l’alcool, je me laisserais pousser le gras des cheveux, et j’arrêterais de me faire le maillot.

La perfection faite mère de ce baratin invraisemblable, cette tricherie verbeuse, poisseuse à l’envi, autant d’insultes qui ne visent non pas à honorer, bullshit, mais à rappeler les attentes mesquines de la société des hommes pour garantir la pérennité de leur toute puissance.

Je préfère encore me faire garocher, en juin, une énième perceuse, que de me faire crèmer le genre avec autant d’arrogance.

Pour finir, à ma mère à moi: tu peux défaillir n’importe quand, je serai là.

 

Les lâches

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Dans une entrevue accordée en décembre dernier, soit avant la sortie de son roman Soumission et avant les attentats de Paris, Michel Houellebecq affirmait sans grande hésitation que la « destruction de la philosophie issue du siècle des Lumières » était aujourd’hui une réalité. Pour appuyer son propos, il mettait en évidence l’excellente santé des religions monothéistes, déclarant par là même la mort de l’athéisme et de la laïcité. Houellebecq se positionne d’ailleurs lui-même désormais comme agnostique, son athéisme n’ayant « pas vraiment résisté à la succession de morts qu’il ait connu ».

Une proposition qu’il est difficile de rejeter du revers de la main tant notre époque nous confirme quotidiennement, et particulièrement depuis le 11 septembre, l’échec de la raison sur le divin. Les revers rencontrés par une laïcité de plus en plus malmenée entraînent des réactions vives chez ses défenseurs et une confusion générale entre athéisme, laïcité et origine ethnique, ce qui explique les nombreuses mises en garde contre le fameux « amalgame », particulièrement après l’attaque de Charlie Hebdo.

Si la philosophie des Lumières a permis le triomphe du raisonnable sur le religieux, particulièrement grâce au savoir qui est source de démystification, ses valeurs essentielles, qu’on retrouve dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis ou dans la déclaration des droits de l’homme de la Révolution française, mettent de l’avant la liberté, l’égalité et la tolérance, qui sont les socles de nos démocraties depuis plus de deux siècles. Si ces valeurs n’ont pas permis d’éviter des conflits terribles comme les deux grandes guerres, elles ont quand même ouvert la voie à la naissance de sociétés plus équitables, et elles ont alimenté les grandes luttes contre les injustices, particulièrement raciales (ségrégation des noirs en Amérique, Apartheid, etc.).

Et c’est là qu’il est difficile de s’opposer à Houellebecq quand il affirme la fin de l’ère de Lumières. On ne peut en effet contester le retour du religieux, parfois même sous sa forme la plus violente, et on ne peut qu’observer un recul des valeurs humanistes qui nous animaient depuis si longtemps. Pour exemple, voyez comme on peut à nouveau, aux États-Unis, abattre des noirs en toute impunité. L’héritage de Luther King et de Malcom X s’étiole irrémédiablement.

Dès lors, le recul des valeurs universelles des Lumières qui mettaient les humains sur un pied d’égalité laisse poindre le retour de différentes xénophobies confuses, mais décomplexées. Si l’épisode pathétique d’Hérouxville a démontré qu’en effet la modernité n’est pas forcément gage de progrès, il a ramené à notre souvenir que l’humain, quand il manque d’éducation, a tendance à évoluer dans une grande noirceur, laquelle s’illustre malheureusement souvent par une xénophobie primaire.

Face à la menace islamiste, qui est une réalité en Occident, des positions identitaires se mettent en place, et une parole décomplexée les accompagne. En France par exemple, elle s’alimentera de la crise économique (réflexe classique) et plus récemment des attentats de Paris. Ici au Québec, le replis identitaire est également palpable, particulièrement depuis 2013 et les débats autour de la charte des valeurs. En effet, face au recul inexorable de la perspective souverainiste, le Parti Québécois a jugé bon d’agiter les épouvantails malhonnêtes de la peur de l’étranger et de celle de la perte d’identité au profit d’un envahisseur imaginaire pointé à peine du bout du doigt.

Cette posture désespérée, inimaginable il y a quelques années encore, use de ce que j’appelle la xénophobiguité. Il s’agit de tenir des propos qui ne peuvent réalistement pas être considérés comme racistes ou xénophobes, mais dont les auteurs savent parfaitement que l’ambiguïté résonnera favorablement chez les plus vulnérables comme une autorisation à libérer une parole à l’intolérance crasse. Et cette xénophobiguité s’appuie sur une confusion savamment entretenue entre laïcité, athéisme, et origine ethnique. Personnalités politiques, journalistes ou chroniqueurs manipulent ainsi avec adresse ce fameux amalgame pour emmener l’opinion publique vers une stigmatisation évidente, mais dont ils se tiendront à l’écart puisqu’ils se défendront avec lâcheté de toute influence. Nous les connaissons bien, nous les connaissons tous, nous les écoutons et nous les lisons chaque jour. Derrière une certaine érudition et une apparence de rectitude, leur objectif est pourtant clair: en profitant du climat de terreur provoqué par la menace islamiste, face au recul de la perspective d’indépendance, et par une manipulation adroite des mots et des concepts, il s’agit de réveiller en chacun de nous ce que Brecht appelait la bête immonde, cette hostilité animale intrinsèque envers l’étranger, de laquelle seule l’éducation peut triompher.

Les événements d’Ottawa, Paris ou Copenhague témoignent que nous traversons une période trouble et dangereuse, puisque des fous de Dieu, probablement devenus fous par la répétition des injures impérialistes occidentales, ont décidé de semer la terreur tant au Moyen-Orient que chez nous. Plus que jamais, nous devrons faire preuve d’intelligence et de nuance pour traverser cette zone de turbulences. Pour cela, il faudra reconnaître les lâches, qui abuseront de tous les superlatifs pour manipuler une confusion qui visera à servir leurs intérêts.

La propagation de la suspicion et le replis identitaire ont toujours fait le bonheur des idéologies que trop de liberté embarrasse. La philosophie des Lumières nous invitait, par l’acquisition de tous les savoirs, à les vaincre et à vaincre nos peurs. Si Houellebecq dit vrai, si le temps des Lumières est révolu, c’est alors une période sombre qui commence. Une période pendant laquelle, sous l’influence des lâches, nous ferons payer à des milliers d’innocents les fautes de quelques enragés et les fantasmes de quelques imbéciles. Une période assise sur la peur, une période qui ne portera plus les valeurs humanistes mais des valeurs radicales de haine ordinaire.

Lettre à Hamza Chaoui, imam

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Salut l’imam,

Ça fait quelques jours que je te vois dans les journaux, j’avais envie de te dire un petit mot. Tu peux défroncer le sourcil touffu et inquisiteur, tu vas voir que je suis pas mal plus de ton bord que ce que tu penses.

Pour t’en convaincre, sache d’abord que leur connerie de charte, j’en n’ai jamais voulu, et pas seulement parce qu’elle était portée par un ancien journaliste au charisme et à l’intelligence d’un poulpe en phase terminale, mais parce que je trouvais qu’on n’avait pas besoin de mode d’emploi pour vivre ensemble, que les quelques règlements intérieurs qui nous régissaient étaient amplement suffisants. Et je le pense encore. Puis contrairement à d’autres, je m’en fous un peu moi des chiffons. Y’en a même que je trouve pas mal beaux, tu vois. Bref, retiens juste que ce que tu es, que l’ensemble des signes extérieurs de tes croyances et de tes traditions ne m’empêchent pas vraiment de dormir. Mieux, j’ai du plaisir à me promener dans une ville colorée et plurielle. Épicée, comme dirait l’autre toton.

Tu sais, concernant la foi, le bon dieu, Allah, tout le bordel, j’y ai bien pensé, et je ne suis pas prêt à revirer tout ça de bord comme c’est la mode en ce moment. Je ne trouve pas mon bonheur dans la grande chorale des athéistes, pas plus que je ne le trouve dans une église d’ailleurs. Tu vois, je suis du côté des agnostiques. Je sais que ça ne fait pas ton affaire et que tu me voudrais dans ta mosquée, mais au lieu de me souhaiter les brûlures de l’enfer, essaie au moins d’apprécier mon questionnement et le doute qui m’habite comme une forme de spiritualité.

Si on parle de toi dans les journaux ces temps-ci, c’est parce que t’as fait une demande de permis pour ouvrir une sorte d’école dans laquelle tu enseignerais ta religion. Enfin, plus exactement une vision plutôt rigoriste de l’Islam, semble-t-il. Dis-moi l’imam, t’as pas étudié en relations publiques toi hein? Je m’en doutais un peu. Se pourrait-il que tu aies choisi le pire moment de la décennie pour ouvrir ton échoppe? St-Jean-sur-le-Richelieu, Ottawa, Paris, ça te dit quelque chose? Se pourrait-il aussi qu’en tenant un discours moyenâgeux et barbare, particulièrement au sujet des femmes, tu te sois un peu pris la babouche dans ton beau tapis persan? Je t’aime bien l’imam, mais christ.

Les femmes, mon sourcil, sont libres ici. Au début, on était comme toi, on n’était pas sûr, mais on a quand même essayé. Et bien l’imam, figure toi que c’est pas si mal! Certes, elles sont encore très dépendantes quand il s’agit d’ouvrir un pot de cornichons, mais pour le reste, je te jure, c’est plutôt génial de vivre à leurs côtés. Sérieux, tu devrais essayer.

Ah oui, une autre affaire qui me fatigue, Hamza, c’est ton côté un peu belliqueux. C’est quoi cette connerie de vouloir couper la main des voleurs? C’est une image? Comme Jésus qui marche sur l’eau? J’espère, hostie.

Je te l’ai dit, j’ai le respect des croyants et de leur foi. J’ai vu, chez la plupart d’entre-eux, de la bonté et une vie intérieure qui me semble plutôt riche et paisible. Et je sais que l’Islam est plein de cette bonté, de cette paix, et de cette richesse là, c’est pour ça que je ferai toujours des pieds et des mains pour convaincre mes semblables qu’on peut vivre ensemble, ici. Mais gros, je serai pas négociable sur la violence, autant celle des mots que celle des actes. Le sourcil, il va falloir le défroncer une fois pour toutes, si tu veux que je continue à jouer dans ton équipe. Si tu penses vraiment qu’un dessinateur doit mourir d’avoir dessiné un hypothétique prophète, qu’une femme ne peut pas sortir toute seule, ou qu’un blogueur doit être fouetté pour avoir écrit, tu vas me perdre, parce que c’est bien là que s’arrête mon exotisme. Il va falloir mettre de l’eau dans ton thé, l’imam. J’ai comme l’impression que ce serait le bon temps.

T’as de la chance d’être tombé sur moi au fond, l’imam. Mon père, qui mange actuellement son chou kale par la racine, il voulait tuer tous les curés. Nul doute qu’il t’aurait mis dans le même panier. Mais c’était pour rire, c’était une image, tu comprends Hamza, une image. Il n’a en vérité, jamais fait de mal à une mouche et il m’a transmis, au contraire, le plus beau des enseignements: la tolérance.

La tolérance. Cherche dans ton cœur et dans ton bouquin l’imam, je sais que c’est dedans.

Allez, bisous.
(relaxe, je déconnais)

Dépression saisonnière

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Je souffre de dépression saisonnière, appelée également trouble affectif saisonnier. C’est une maladie qui touche une petite partie de la population de l’hémisphère nord.

Les symptômes

La dépression saisonnière se manifeste par une perte de motivation, des difficultés de concentration, et une certaine passivité. Un état proche de la mélancolie, non pas dans le sens psychiatrique du terme puisqu’on parlerait alors de dépression sévère, mais plutôt dans son acceptation poétique. Victor Hugo parlait  du « bonheur d’être triste ».

Chez moi, la mélancolie se manifeste deux fois par an. La première est en automne. Pas l’automne qui précède immédiatement l’été, ce moment doux et coloré qui nous fait sourire de plaisir au coin du premier âtre avec aux lèvres un vin délicat, non, l’autre automne, celui de novembre, celui où, à travers une fenêtre humide, on regarde le monde se désoler dans une gamme infinie de gris interminables. Cet automne là, ce novembre là. Le novembre de Dédé Fortin.

Mon autre peine arrive fin janvier. C’est un classique, on y retrouve le fameux blue monday, le jour le plus triste de l’année. Une formule complexe permet d’identifier ce jour de janvier comme le pire de tous : mauvaise température divisée par manque de lumière, élevé au carré sur manque d’activités extérieures, auquel on additionne le ralentissement des relations sociales, le portefeuille martyrisé par Noël, et la proximité lointaine des prochaines vacances… autant de facteurs aggravants qui vous décrissent le plus vaillant des courageux.

Les traitements

Pour s’endurer l’existence et revoir un jour le printemps, les médecins recommandent en général une consommation frénétique en magasin, ou une forte médication. Non pas qu’ils soient convaincus que d’intoxiquer ses semblables soit la solution la plus efficace pour soulager les peines de janvier, mais un bon niveau de prescription leur garantit de la part de leurs fournisseurs des récompenses en Air Miles suffisantes pour aller se dorer la pilule dans un pays pauvre, mais chaud. C’est bien connu, la dépression des uns fait le bonheur des autres.

Le voyage est d’ailleurs un traitement recommandé au déprimé hivernal. Plutôt que de s’user le restant de bonheur à se demander la meilleur façon de survivre  à janvier, une petite cure de rhum et de chaleur loin des responsabilités oppressantes du quotidien devrait l’éloigner temporairement  de ses idéations suicidaires provoquées par une succession de déneigements hypothétiques aux alentours du Mont Royal. Dans ce cas, le séjour tout inclus est vivement recommandé.

Le séjour tout inclus est un voyage dans le temps. Grâce à Régression Airlines, retour au temps chaud, humide et perdu de notre petite enfance.

Le vrai objet du voyage, c’est la dé-responsabilisation, au sens psychanalytique du terme. Pendant une semaine, le vacancier dépressif va abandonner tout ce qui caractérise sa vie d’adulte : il ne travaillera pas, on le transportera, on fera son lit, on le fera jouer, son déjeuner sera prêt, toujours prêt. Comme le nouveau né, il seta identifié par un petit bracelet de couleur. Il n’aura d’horaire autre que celui de ses désirs primitifs.

Ses désirs de bouche d’abord. La tétée est au coeur de la vie de notre suicidé balnéaire. C’est le stade oral. Pendant sa semaine chaude, il trottine un biberon à la main en permanence. En sept jours, il boit plus que son corps n’en réclame. Comme quand il avait cinq mois, sa bouche est redevenue érogène : il tète. Son sein est le bar, arrondi.

Très vite, l’angoisse du 8ème mois. À l’instar du nourrisson, les visages familiers lui déclenchent de beaux sourires, et les visages étrangers des réactions de méfiance. Aussi, il évitera de sortir de son hôtel, au risque de croiser des indigènes hostiles, et il restera tout près du bar (le sein), certain d’y retrouver ses semblables, voire son médecin Au besoin, il demandera au serveur de mettre la télévision au 32. En janvier, c’est La Voix.

Le carencé bronzé vit aussi, comme tous les nourrissons, ce qu’on appelle le clivage de l’objet. L’objet visé par les pulsions primaires (la mère, le lait, le sein) est divisé en deux parties : une bonne et une mauvaise. Par exemple, le clivage entre le bon lait et le mauvais lait, qui construira plus tard la symbolique de l’élixir et du poison, fait que notre résident en couches aura une forte propension à dénigrer le buffet de l’hôtel.

Enfin, tout au long de son séjour, le régressé estival aura à coeur de marquer son affirmation de soi. C’est le stade anal. Dans la nécessité d’affirmer sa toute puissance dans une relation ambivalente d’amour-haine, l’enfant décide de donner ou de ne pas donner ses matières fécales. Le visiteur en gougounes en fait autant, avec le pourboire. La rétention anale est l’arme de pouvoir absolue dans les mers du sud.

Le dernier jour de son voyage, sur le chemin du retour, le dégénéré rassasié retrouve peu à peu son autonomie, voire le langage. Toutefois cette phase peut-être plus ou moins progressive, et il n’est pas rare de le retrouver à Dorval, par -10 degrés, en shorts, le cul en l’air, en train de chercher les clés de sa voiture dans le fond de sa valise. À ce moment là, le sacre constitue le premier retour au langage normatif.

Dans cette ultime étape de re-responsabilisation, il est donc à noter que l’élégance n’est pas la faculté qui se récupère la plus vite. Et selon plusieurs observations, dans de nombreux cas, elle ne se récupère jamais.

Alternatives

Je fais partie de ces cinq ou six pour-cent de la population qui souffrent de dépression saisonnière, cette maladie de riches, cette maladie imaginaire pour enfants gâtés. Entouré des gens que j’aime, vautré dans le luxe et gavé de divertissements tout aussi aliénants que déprimants, je n’ai à la vérité besoin ni de pilules, ni de voyages exotiques. Je n’ai qu’à ouvrir les yeux, et les détourner de mon nombril. Tourner un peu la tête, et regarder le monde. Regarder le monde et me réjouir d’être né sur le meilleur de ses flancs.

Regarder le monde et attendre doucement que sa rotation fasse repasser, devant ma porte, le printemps.

Cuba: changer de dictature

« On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué. »

Le monde bouge, et on n’aspire qu’à une chose: le rendre meilleur, le rendre plus libre. À l’heure où on se bat pour faire libérer Raif Badawi des mains de ses geôliers (et bourreaux) saoudiens, je repense à Yoani Sànchez, la Cubaine, la rebelle, qui s’apprête sans doute à embrasser la liberté, mais aussi à s’attacher à d’autres liens, à d’autres barreaux.

Terrasse de l’hôtel Colina, quartier du Vedado, La Havane. J’écris heureux, mais gêné à deux rues de chez Yoani Sànchez, la blogueuse dissidente, la journaliste sur écoute, qui doit redoubler d’imagination pour faire voyager chacun de ses mots, tandis que le régime la surveille. J’écris heureux, mais gêné parce que j’ai, ce matin, un sentiment de liberté tel que mes doigts tremblent de joie confuse.

Désintoxication. La Havane est mon chalet, mon répit, mon pays sans magasin. Pause sur le progrès et ses enseignes aliénantes, pause sur la montre, pause sur l’efficacité. Porter la chemise et la barbe de la veille, ralentir dans le bordel bruyant et les échappements noirs de l’autobus en retard, aimer follement le chaos, changer de dictature. Joie indécente du gavé de passage, obscénité d’un homme libre au milieu du jamais facile: Yoani serait furieuse. Mais un autre matin, j’irai lui dire.

J’irai lui dire que je comprends de quoi elle veut se libérer, et libérer les siens. Je lui dirai que je les vois, les absurdités du régime qu’elle dénonce, que je les entends, les silences imposés, et qu’elle me révolte, cette détention en pauvreté. Mais j’irai aussi lui dire que ce qui l’attend, cet autre monde auquel elle aspire, le monde d’après Fidel, j’irai lui dire que ce monde-là sera tout aussi absurde et oppressant.

Demain, l’argent qui manque tant aujourd’hui, accompagnera la liberté. Demain, le Malecòn, si beau chaque soir plein de ses amoureux désoeuvrés se videra, vaincu par toutes les abondances, par tous les divertissements. Demain, les rêves de liberté ne seront plus que des rêves d’accumulation. Demain, une nouvelle propagande. Plus de révolution à chérir, mais des nouvelles illusions, des marques à adorer, des crédits à étouffer, des carrières à embrasser.

Demain moins de musique et moins de rêves, mais d’autres peines, d’autres pauvretés.

Des blogueuses et des blogueurs du Québec à l’unisson pour Raif Badawi

Vous connaissez la situation insupportable du blogueur Raif Badawi, emprisonné en Arabie Saoudite depuis le 17 juin 2012 pour 10 ans, et condamné à 1000 coups de fouet pour avoir voulu s’exprimer librement.

Nous connaissons la volatilité de l’information, alors, afin que la situation de Raif ne tombe pas rapidement dans l’oubli, des blogueuses et des blogueurs ont décidé de manifester leur soutien en inscrivant en guise de premiers mots de chacun de leurs blogues, cette simple phrase :

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

L’objectif est ambitieux, mais le bruit qu’il générera peut faire la différence: il faut qu’à compter d’aujourd’hui, un maximum de blogues diffusés au Québec, quel que soit leur sujet, commencent par cette phrase.

Au nombre de textes qui se publient chaque jour, au nombre de partages effectués sur les médias sociaux, imaginez la force que ces blogues peuvent avoir ensemble!

La famille de Raif est parmi nous, à Sherbrooke. Les blogueuses et blogueurs du Québec veulent leur envoyer le signal fort du soutien de toute la communauté.

 

Pascal Henrard & Étienne Savignac,
blogueurs au Huffington Post Québec

Beauté fatale

La volonté farouche des femmes occidentales à obtenir durablement leur émancipation force l’admiration, et les succès obtenus au cours des dernières décennies font foi de cette force et de cette opiniâtreté. Droit de vote, maitrise des naissances, éducation, travail, autant de chaines brisées et de pas de géant vers l’égalité. En filigrane de ces luttes, la question de la beauté de la femme et d’une certaine tyrannie qui y est associée est demeurée au coeur des réflexions et domine encore notre époque. Question incontournable si on se fie à l’intimation de beauté proférée chaque jour par la presse féminine et l’industrie cosmétique par exemple. Face à la tentation des réponses précipitées et partisanes, il me semble d’intéressant de revenir la question même de la beauté, sur ses consonances sociales, sur son incidence sur les interactions personnelles à travers des considérations à la fois intellectuelles et naturelles.

On doit à Platon la première grande confusion entre le « beau » et le « bon », associant à la fois le beau au juste, au bien, au plaisant, à l’avantageux.  Une association du beau « esthétique » avec le beau « moral » qui définit selon lui une forme de perfection. Considération qui a traversé les âges puisqu’on désigne facilement encore aujourd’hui par « belle personne » une personne qui ne se distingue pas seulement par ses qualités esthétiques, mais par différentes qualités de l’âme (bonté, générosité, empathie, etc.). Cette association du beau et du bon, si elle a la vertu d’aller outre les considérations exclusivement esthétiques d’une personne, recèle en elle la disqualification du laid esthétique et elle consacre la dichotomie du bien et du mal d’apparence, ce qui fait de la méchante sorcière cette femme forcément laide au nez crochu. On tentera parfois de se défaire de cette dualité beau-bon et laid-mauvais présente dans notre imaginaire collectif à travers des récits comme Elephant Man ou Shrek, mais sans grande conséquence sur notre perception du beau, et encore moins du beau féminin puisqu’il est à remarquer qu’on s’aventurera peu, voir pas du tout, dans des récits associant la laideur féminine et la bonté.

Ainsi définie, la beauté peut s’avérer être un outil redoutable de discrimination sociale, et certains sociologues n’hésitent pas à parler de lutte des classes puisque la confusion du beau et du bon confère à notre apparence physique le critère absolu d’évaluation de notre personne. Des études démontreront d’ailleurs qu’un enfant qui répond au critères de beauté de son époque recevra de meilleurs services et une plus grande indulgence de la part de son professeur, convaincu qu’il est meilleur, plus intelligent, plus juste, etc.

Cette beauté qui discrimine pose la question de son universalité. La beauté esthétique, celle qui nous assure le bon traitement de nos paires, est-elle relative selon les époques et les cultures ou répond-elle à des critères plus définitifs?

L’histoire de l’Art nous a montré que la beauté, masculine ou féminine, n’a rien de permanent. À travers la sculpture, la peinture, la photographie ou la littérature, en fonction des époques, les canons de la beauté ne répondront pas aux mêmes critères. Ainsi les peintres de la Renaissance mettront de l’avant des femmes aux rondeurs qui diffèrent de notre époque, et Alexandre Dumas nous vantera une amoureuse « hardie de poitrine et cambrée de hanches ». L’idéal masculin sera tantôt représenté par un adolescent à peine pubère (l’éphèbe Grec), tantôt un guerrier mür. Plus loin de nous, des femmes-plateau d’Éthiopie aux petits pieds bandés des femmes chinoises, autant de particularités qui confirment la relativité de la beauté selon le lieu ou l’époque.

Pour autant, la diversité a ses limites, et si l’histoire de l’Art et la connaissance du monde nous invitent à contempler la beauté dans toute sa relativité, il est aisé de remarquer par exemple que la jeunesse et la santé sont des constantes qu’il est difficile de ne pas associer aux nécessités de rapprochements plus primaires, particulièrement ceux reliés à la reproduction. Certains points de vue féministes réfutent les arguments intégrants des considérations biologiques dans la justification des comportements humains, surtout dans la distinction homme/femme. Cette précaution est compréhensible dans une réflexion sur l’émancipation puisqu’elle ôte toute fatalité au genre en attribuant à tous les comportements sexués une origine sociale, philosophique, ou politique.

Pourtant, nombre de recherches démontrent qu’en dépit de l’intelligence, du langage, et de la forte structuration sociale propre à l’être humain, l’influence naturelle demeure et dicte grandement nos interactions.  La beauté, mais surtout la nécessité de la beauté, trouve beaucoup ses origines dans les attractions interpersonnelles. Ainsi pour assurer sa reproduction, le mâle et la femelle communiquent à travers ce qu’on appelle des signaux honnêtes. Il s’agit de messages non-verbaux, qu’on retrouve dans l’ensemble du règne animal, qui visent à envoyer des informations claires relatives à la reproduction, acte fondamental qui assurera la continuité de l’espèce dont chaque individu est instinctivement responsable. Par exemple, chez le coq, on sait que la taille des crêtes des femelles indique la bonne santé et la fécondité. Cet ornement est significatif dans le choix de la femelle et c’est ce signal honnête qu’elle tentera d’envoyer clairement. La femelle, elle, sera sensible à des signaux relatifs à la sécurité, comme le brame du cerf qui utilise les mêmes muscles que ceux qu’il utilise lors des combats, signifiant ainsi clairement à la femelle sa capacité de protection physique et la mise à disposition de ressources nutritionnelles. Chez l’humain, il a été identifié que le RTH (rapport taille hanche), qui met en valeur la largeur du bassin, révèle à l’homme la bonne fécondité de la femme, ce qui aura comme fâcheuse conséquence que des regards parfois disgracieux triomphent de toute bonne éducation…

Confusion du beau et du bon, beauté relative, beauté universelle, sélection sexuelle et besoin de survie, autant de fatalités à la beauté, surtout celle des femmes, tandis que l’homme, lui, demeure assigné d’office à l’ouverture des pots de confiture et à la force permanente. Pourtant, les succès fulgurants de l’industrie cosmétique et de la presse féminine témoignent de cette tyrannie et de l’omniprésence du culte de la beauté. Mais s’agit-il réellement d’une oppression qui serait le fruit d’une société demeurée machiste et patriarcale, ou s’agit-il plutôt du triomphe du capitalisme et du marketing, qui ont changé nos corps d’outils de production en outils de représentation et qui savent à merveille exploiter chacune de nos failles, chacune de nos fragilités, même les plus intimes? Notre société subit-elle la tyrannie de la beauté, ou souffre-t-elle plutôt de la marchandisation de tout, y compris des êtres, en nous contraignant toujours plus à la représentation d’un moi atrophié, réduit à l’état de produit, dont on fait péniblement la réclame?