Roule, câlisse

Je suis cycliste. C’est mon principal moyen de transport. Chaque jour, je sillonne Montréal avec deux projets en tête: me rendre à destination, et rester en vie.

Le vélo en ville, il faut être pour ou contre, aucune alternative. Parce qu’on est en 2016, et que les réseaux sociaux ont séparé le monde en deux: les pour et les contre. Les pour et les contre tout, tout le temps. Cette régression cognitive, cet affaissement de notre jugement, c’est le misérable spectacle de notre intelligence, étendue sans vie à un carrefour, sous le drap blanc de l’opinion triomphante.

Je suis cycliste, et à la fin d’un été meurtrier sans surprise, j’écoute la rumeur publique et son immense bêtise. Je l’écoute s’haïr sur la base d’un moyen de transport, et je vois cette haine imbécile se déployer tout au long de mes parcours quotidiens, chaque jour un peu plus dangereux.

Les automobilistes sont acariâtres, plus hargneux que jamais, et certains animateurs de radio s’assurent que leur aversion demeure en tout instant vivante et vibrante. Les taxis, lobotomisés par trop de temps de volant sur une route qui ne les mène jamais nulle part, ne sont plus capables de distinguer une piste cyclable d’un stationnement Ikéa, un cône orange d’un touriste français, un bac de recyclage d’une étudiante en Bixi. Les chauffeurs d’autobus, étourdis par la routine et désabusés par l’indifférence, conduisent la tête en voyage, en rêvant à des jours meilleurs, tandis que les chauffeurs de camions, aux patrons si intransigeants, fendent la ville un oeil sur le chronomètre et l’autre dans leur angle désespérément mort.

Et puis il y a nous, les cyclistes, les plus fragiles de cet écosystème nerveux et sous influence. À défaut de carrosserie (et de casque pour les plus élégants), on a décidé de couvrir nos déplacements de noblesse. Nous serions donc, avec notre vulnérabilité et notre vieille bécane, une sorte de peuple auto-élu de la modernité. Intouchable parce que vulnérable, et anobli par des valeurs progressistes plein le porte-bagage.

Fantaisie arrogante. À la vérité, nous sommes aussi dangereux et méprisants que les autres locataires de la chaussée. Pour s’en convaincre, il suffit d’un simple trajet à bicyclette. Quinze minutes suffiront pour faire le décompte aberrant des incivilités répétées par  la plupart des cyclistes de la cité. Arrêts, priorités, feux de circulation, aucun règlement ne m’effleure ni me concerne, et il est de la responsabilité du prolétariat pétrolifère de prendre soin de moi en tout temps, quelque soit la force de mon mépris. Alors je coupe, je dépasse à droite, à gauche, je dépasse aux intersections, et je hurle mon immunité à la moindre occasion.

L’autre soir, je suis allé au cinéma, voir le très beau et très utopique Demain. On y parle de la possibilité d’une société plus juste, plus authentique, plus humaine. Un monde dans lequel on priorise l’économie locale, l’écologie, l’agriculture responsable. Un monde où le collectif prend le dessus sur les individualités, et où l’entraide domine les échanges. Un monde plus empathique, plus altruiste, un monde possible qui ne veut laisser personne sur le bord du chemin.

Ce soir-là, après la projection, je me suis couché enthousiaste et plein d’espoir. Le lendemain, de retour au front sur la piste cyclable, je repensais à tout ça, et je me suis demandé: comment faire pour partager le monde, alors qu’on n’est même pas capable de faire un petit bout de route ensemble, chaque matin?

Puis j’ai entendu: roule, câlisse.

Lutte des genres, critique d’un projet stérile

Savez-vous ce qu’est le mansplaining?

C’est une trouvaille du féminisme de combat que j’adore, et qui peut se résumer ainsi:

Se dit d’un homme qui s’adresse de façon condescendante à une femme avec l’intention de lui expliquer ce qu’elle sait déjà, et comment bien faire ce qu’elle fait en réalité bien mieux que lui. L’expression prend toute sa force quand c’est le féminisme et la condition féminine qui sont au coeur de l’échange.

Il m’est arrivé à quelques reprises de me faire accuser de mansplaining alors que je participais honnêtement à des discussions sur ces sujets. Au début ça avait tendance à me fâcher parce que je trouvais cela faux et injuste, jusqu’à ce que je comprenne que c’est un outil redoutable pour triompher instantanément de l’adversaire. En effet, il s’agit d’un argument ad hominem qui permet de changer l’opinion d’un homme sur la condition féminine en tentative de prise de contrôle directement issue des pires patriarcats, avec une sournoiserie hautaine, en prime. Cette arme fatale ne permet pas juste de disqualifier les arguments de l’homme qui s’exprime, il disqualifie l’homme qui s’exprime par sa simple condition d’homme. C’est une réduction au silence qui interdit avec astuce l’analyse des éléments défectueux. À noter que des femmes peuvent être taxées de mansplaining si d’aventure leurs propos devaient démontrer quelque signe de dissidence.

Cette merveille d’ingénierie du langage est issue des universités américaines, en revanche on la retrouve très peu dans le féminisme européen, qui considère que l’égalité ne peut se faire sans un partenariat actif entre les hommes et les femmes. Il s’agit d’un réalisme élémentaire dont on peut se surprendre qu’il peine tant à traverser l’océan.

Le mansplaining fait donc partie d’une trousse à outils rhétorique utilisée par le féminisme de combat pour faire triompher ses idées. Mais plutôt que de m’en indigner, j’ai décidé de m’en amuser, parce que ces astuces de langage sont un réel plaisir à décortiquer pour l’amoureux des mots que je suis. J’ai même passé l’éponge sur la malhonnêteté intellectuelle pour me concentrer sur mon unique plaisir. Ainsi chaque sortie de ce genre se transforme en charade, en devinette, en rébus.

Dans la publication Facebook ci-dessous, l’auteure Lili Boisvert entreprend de qualifier de féminicides les meurtres de Clémence Beaulieu-Patry et de Reet Jurvetson. Mon plaisir littéraire est d’emblée gâché puisqu’il s’agit de deux crimes sordides, et rien ne m’invite plus vraiment à sourire. Cependant ma curiosité me pousse quand même à vérifier car l’affirmation est loin d’être légère. Si nous devions observer une augmentation et une banalisation de ces types de meurtres, cela signifierait que notre société est en train de basculer dans un véritable chaos.

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La caractéristique du féminicide (on ne dit pas meurtre féminicide, la notion de meurtre est incluse dans féminicide), c’est quand le mobile du meurtre réside dans le fait que la victime est une femme. Par exemple, le drame de Polytechnique était un insupportable féminicide. Mais le simple fait que la victime d’un meurtre soit une femme ne peut à lui seul caractériser le féminicide si le mobile est autre.

Dans le cas du meurtre de Clémence Beaulieu-Patry, le mobile du meurtre est le rejet amoureux, on ne peut donc pas parler de féminicide, même si la victime est une femme. Cela n’enlève évidemment rien à l’horreur de cette tragédie, et aucun mobile ne saurait la justifier. Dans le cas de Reet Jurvetson, si elle est une victime de Manson comme on le croit, on ne peut probablement pas non plus parler de féminicide puisque nous avons à faire à un psychopathe qui a tué à la fois des hommes et des femmes, et à chaque fois pour des mobiles différents (héritage, etc).

Quant aux exemples suivants à vocation absurdes (voleur, bagarre, collusion), ils sont une pirouette de langage pour dire vrai un peu décevante par rapport à d’autres astuces de langage féministe qui font mon admiration.

Cependant une fois la charade élucidée, reste la question du pourquoi? L’auteure de cette proposition est une femme résolument brillante, et l’hypothèse de l’erreur ou du malentendu est par conséquent à exclure. Il s’agit donc d’une récupération intentionnelle dont l’objectif est de convaincre que tout ce qui arrive aux femmes leur arrive à cause de leur condition de femme. C’est au coeur du féminisme de lutte, et je dirais même que c’est sa condition de survie puisqu’il justifie son existence à travers ce genre de démonstration plus ou moins habilement croquée (ici le trait était un peu grossier, mais quand même efficace).

La particularité de cette forme radicale du féminisme, c’est qu’il est, en réalité, beaucoup plus concerné par son propre sort en que par celui des femmes.

Ce paradoxe s’est illustré récemment avec les déclarations de la ministre Thériault et de Marie-France Bazzo, lesquelles ayant simplement signifié qu’elles ne se considéraient pas comme féministes, ce qui a provoqué des réactions très violentes à leur endroit de la part… des féministes radicales. Autrement dit, des femmes qui incarnent la réussite et l’indépendance ont eu pour principales agresseures des personnes qu’on aurait volontiers imaginé réjouies de ce succès.

Ce paradoxe s’illustre également dans des démonstrations fallacieuses comme celles décrites plus haut, puisqu’en imposant aux femmes un destin systématiquement tragique, non seulement on adresse à la société un problème qui ne reflète pas la réalité, mais on confère au féminisme des attributs de manipulation et de malhonnêteté qui finissent par nuire à la cause réellement noble et nécessaire du féminisme. On comprend mieux alors la distance que de nombreuses femmes prennent avec cet activisme d’usurpation. Notez par ailleurs que ce paragraphe est particulièrement éligible au titre de mansplaining. Notez en fait que tout le texte l’est.

Ces exemples illustrent bien que certaines branches radicales du féminisme nuisent aux femmes bien plus qu’elles ne les servent. Et c’est éloquent au point de s’interroger si les tenants de cette idéologie n’ont pas finalement pour objectif une aggravation de la condition féminine, ce qui aurait pour effet de légitimer leur existence. Puisqu’elles travaillent à une aggravation des perceptions, la question n’est pas si farfelue qu’elle en a l’air. En effet, la diminution des inégalités entre les hommes et les femmes augureraient d’une perte d’influence du féminisme radical et de ses représentants.

Et c’est là je crois qu’il faut faire preuve de beaucoup de vigilance. Si certains idéologues tordent la vérité à l’aide d’une rhétorique frauduleuse, il est capital de garder à l’esprit que le féminisme demeure un combat légitime et essentiel, dans lequel chacun doit s’engager quotidiennement et sans réserve. Rien ne doit être infligé à une femme pour le seul motif qu’elle est une femme, et rien ne doit lui être compliqué ou interdit à ce même titre.

Idéalement, rien ne devrait être infligé à une femme. Aucune violence, aucune souffrance, aucune injustice. Et les hommes devraient aussi pouvoir se prévaloir de ça. Mais l’humanité n’est malheureusement pas à la hauteur de ses idéaux. Si le monde dans lequel on vit semble plus sûr qu’au cours des siècles passés, il demeure que la violence est inhérente au genre humain. La réalité est suffisamment sombre pour qu’on ne lui impose pas, en plus, une inutile et stérile lutte des genres. Alimenter l’idée que la moitié de nous a pour projet l’assujettissement de l’autre moitié de nous est aussi absurde qu’improductif.

Des systèmes idéologiques, politiques, religieux, financiers accablent l’humanité et soumettent tantôt ses hommes, tantôt ses femmes, en toute impunité. Quelle est la priorité? Faire la comptabilité frénétique des victimes pour qu’un camp puisse décréter l’autre coupable et réclamer le monopole du malheur, ou faire front ensemble pour fabriquer un monde meilleur?

Ce texte va entraîner des réactions, sans doute virulentes. C’est de bonne guerre, comme on dit. Il y aura ceux qui n’auront lu que le titre (vous les saluerez de ma part puisqu’ils ne se sont pas rendus jusqu’ici), et ceux qui déformeront les mots, pour mieux les embrasser, ou pour mieux les dénoncer. Certains imbéciles en profiteront pour tenir des propos haineux et misogynes, d’autres brandiront des chiffriers incontestables pour faire triompher leur écurie. Lili Boisvert est dans ce texte parce j’ai lu son propos et que je l’ai trouvé intéressant. J’aurais pu réagir à l’argument de quelqu’un d’autre, c’est un hasard. Alors même contrarié, je vous demande avec insistance de chahuter le message et non pas la messagère. Quiconque a un jour fait ça, je vous le jure, en est sorti grandi. Quant à moi, je m’en remets à votre bon jugement.

Namasté.

La mort Airbnb

Sur mon fil Facebook depuis hier, la quantité et l’intensité des réactions au décès de Jean Lapierre me laissent pour le moins perplexe.

Si l’émotion et le choc vont de soi pour les gens qui le connaissaient et le côtoyaient, l’intensité avec laquelle des gens comme moi – de simples spectateurs – réagissent, tout cela me laisse un peu dans l’incompréhension, pour ne pas dire en face d’un grand découragement.

Comment ne pas s’étonner que certains se retrouvent ce matin littéralement effondrés alors que je n’avais pas décelé jusqu’à hier le moindre soupçon d’intérêt pour cette personnalité en particulier? Comment l’indifférence d’hier a pu être remplacée sans délai par un si puissant et désespéré amour?

Brassens avait observé le phénomène d’idéalisation spontanée lorsqu’on vit un décès: les morts sont tous des braves types, disait-il. Mais ce que j’observe ici, ce n’est pas tant l’idéalisation du défunt (je suis même assez d’accord avec cette pratique bienveillante), mais plutôt l’idéalisation de l’amour qu’on lui portait qui, soyons honnête, constitue le triomphe du grotesque et de l’indécence.

Je pourrais écrire un texte interminable sur tout ça, un livre même, sur le monde dans lequel on vit depuis l’avènement des réseaux sociaux. Ça s’appellerait La Fiction, ou un truc du genre. Ça parlerait d’une époque où on deviendrait taxi parce qu’on a une auto, où on deviendrait hôtel parce qu’on a un divan, où on deviendrait photographe parce qu’on a un crisse de téléphone. On y deviendrait, pourquoi pas, grand reporter sur Twitter, et on serait une chaîne de télé toute entière grâce à l’arrogance et à Youtube. Dans cette vie de fiction, on confondrait fièrement l’outil et la fonction, la popularité et le talent, l’acné et l’expérience. Dans cette vie de fiction, on aimerait d’un amour égal et total, sa mère, une revue d’adolescents cuisiniers, et un journaliste politique. À la perte brutale de l’un des trois, on se retrouverait dans un désarroi profond et spectaculaire, aux frontières de l’inconsolable, au début d’un grand deuil.

Je pourrais écrire un texte interminable sur tout ça, un livre même, mais la seule idée de ce monde-là m’ôte toute énergie, voire tout espoir. Alors je vous propose à la place un peu de silence. Ah oui, parce que dans La Fiction, c’est ce qui manquera le plus.

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L’idiot du village

Autrefois, chaque village avait le sien. C’était le fragile, le trop simple, l’égaré. On n’en parlait pas ouvertement, ou alors quand le vin avait coulé, mais dans les foyers chacun savait que c’était un châtiment que Dieu avait infligé à sa famille, pour des péchés dont on ignorait tout, mais qui devaient être terribles.

Cependant, on respectait l’idiot du village, et on se gardait bien d’en rire. Soit parce qu’il était imprévisible, agressif, et qu’il pouvait déployer une force hors du commun, soit par crainte des vengeances du destin. Trop rarement, on se prenait de tendresse pour lui.

Pourtant il faisait partie intégrante de la communauté, et l’idée ne serait venue à personne qu’il en soit extrait, de quelque façon que ce soit. D’une part parce qu’on pouvait lui confier les tâches les plus ingrates et les plus répétitives, mais surtout parce qu’on pouvait l’accuser de tous les méfaits commis dans le village. Puisqu’il était souvent exempt de parole et de défenses, on accablait l’inconscient, et on sauvait l’honneur des familles respectables. Parfois, on considérait qu’il portait chance, et on se le disputait alors pour s’assurer la victoire dans toutes sortes de rivalités.

Dans le village des nains de Blanche Neige, c’était Simplet. Il avait les yeux bleus de la naïveté éternelle, les manches trop longues pour lui ôter toute habileté, et c’était toujours lui qu’on envoyait en reconnaissance. Dans les hameaux de Provence, l’idiot du village, c’était le fada, celui dont on disait qu’il était possédé par les fées. Inoffensif, on le représentait avec de grands yeux illuminés, et il était particulièrement émerveillé par la beauté de la nativité, par le miracle de Jésus. Il levait souvent les bras vers le ciel, s’extasiait de tout et de rien, et ne rayonnait que par la grandeur de sa naïveté. Enfin, dans la légende de Saint-Élie-de-Caxton, le génial Fred Pellerin vient au secours du pauvre Babine que la nature avait contraint de servir tous ses paroissiens, desquels il fut aussi le bouc émissaire. Sans parole et sans malice, il lui fut presque toujours impossible de se défendre. Malgré son humour magnifique, le conteur masque mal la tragédie, et celui qui avait creusé avec application toutes les tombes de tous les morts de son village, mourut dans la plus austère indifférence.

Il est un endroit du Québec où les choses se sont passées un peu différemment. Dans cette commune plus au nord, l’idiot du village n’appartient pas à la légende, il nous est, au contraire, bien contemporain. Il a dans ses yeux bleus l’innocence de Simplet, il a dans le cœur, comme les fadas de Provence, une dévotion délirante pour le Christ, mais il n’a pas, hélas, le mutisme salutaire de Babine.

Rien ne serait cependant remarquable si ce fragile, ce trop simple, cet égaré, n’était aussi le principal administrateur du village dont il n’aurait dû être que l’idiot. Le malheureux, assis sur le trône de la septième plus grande ville de la province, enchaîne au mieux de ses capacités, âneries et non-sens, jugements hâtifs et précaires. Tantôt évoquant les ouvriers de sa région qui travaillent « comme des nègres », tantôt appelant à la mobilisation « contre Greenpeace et contre les intellectuels de ce monde », ou plus récemment en associant le nudisme à la prostitution et à la pédophilie.

On pourrait égrener encore longtemps le chapelet des ignorances du misérable, mais ce serait vain, inutilement brutal, et finalement indigne. À l’image des habitants des villages d’antan, qui avaient de la sollicitude pour leurs possédés, soyons donc bienveillants.

S’il est vrai que chaque village possédait son idiot, nul doute qu’à Saguenay comme ailleurs il y avait hommes ou femmes d’assez d’esprit et d’instruction pour administrer leurs semblables. Mais hélas ils sont partis en affaires. Hélas elles sont parties actionnaires. Voilà pourquoi on retrouve désormais sur le trône de nos villages, les Simplet, les fadas, les Babine; les attendrissants idiots d’autrefois.

Jean Leloup et nous

S’il est un artiste qui se distingue par son originalité et qui cultive sa différence depuis plus de trente ans, c’est bien Jean Leloup. Et curieusement, s’il est un artiste qui fait l’unanimité tant à la ville que sur les rives, et qui attire crottés, cadres et grand-mamans, c’est aussi Jean Leloup. On imagine d’ailleurs volontiers son désarroi quand il ouvre les journaux et qu’il voit s’accumuler sans nuances qualificatifs complaisants et éloges automatiques. Il a beau offrir disques et spectacles de qualités inégales, ou insulter son public comme en 2008 lors de son pow-wow à Québec, rien n’y fait, on a pour Leloup cette « obstinée dévotion (…) qui n’appartient qu’aux chiens », comme dirait Desproges. À croire que la pauvre bête perdue à trois pattes qui le suit sans broncher sur la couverture de Paradis City, c’est nous.

C’est donc avec cet empressement canin que je suis allé voir le roi Ponpon cette semaine au Métropolis. Après avoir déposé mon manteau au vestiaire, j’ai identifié deux ou trois refuges possibles en cas d’attaque à la Kalachnikov, j’ai calé deux rhums secs, et le spectacle a commencé.

Première bonne surprise, le décor, avec au centre un soleil rond et chaleureux, et sur les côtés des assemblages de fleurs et de fougères du plus bel effet. Le tout était supporté par un éclairage sophistiqué qui fabriquait un tableau scénique d’une élégance que ne renierait pas un Pierre Lapointe. Bref, on était dans la forêt du bien-aimé.

Seconde bonne surprise, le quatuor à cordes, qui s’est rué sur les premières mesures de Barcelone avec éclat. J’étais avec la plus belle fille de la prison, prêt pour les moments parfaits, puis Jean s’est mis à crier. Je savais qu’il parlait plus qu’il ne chantait, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il hurle son répertoire jusqu’au rideau. Je ne sais pas pourquoi il a crié, nous étions pourtant si près, si à l’écoute, si à lui.

Il ne nous a pas parlé. Pas un mot. Fatigue, désintérêt ou peur de mal faire, peu importe. L’autre, ça semble bien compliqué pour le grand héron sous son grand chapeau. Sans doute que lorsqu’il déploie ses ailes, elles prennent trop de place. Pas de première partie non plus pour encourager un moineau à prendre son envol. Pas d’invité, pas de duo, juste un long vol plané en solo, en classe économique.

Pourtant, quelques jolies chansons mal chantées auront eu raison de nous, et si le Métropolis ne s’est pas embrasé, nous étions juste contents d’avoir des nouvelles de Jean.  La tendresse du public pour Leloup, si peu réciproque, est un mystère qui ne réside pas seulement dans son oeuvre, trop inégale. Au delà de ses ritournelles, de sa fantaisie ou de nos souvenirs de jeunesse, je crois que c’est sa liberté qui nous fascine et qui nous rend si bienveillant à son endroit. Et si sa liberté se transforme parfois en souffrance (il faut écouter le très touchant Retour à la maison sur le dernier album), elle échappe tellement aux carcans de notre société qu’elle illumine notre imaginaire autant qu’elle révèle nos impuissances.

Alors que la plupart de ses admirateurs se retrouvent ou se retrouveront pris au piège de la carrière, de la famille et de l’hypothèque, l’homme que le temps ignore parcourt le Costa Rica, planifie d’acheter une montagne, et s’apprête à devenir fermier, documentariste ou écrivain. Ce qu’on n’oserait même pas rêver, il l’envisage sérieusement. Et peu importe que ça aboutisse ou non, sa liberté est devenue la nôtre, la seule possible. Et quand il disparaît quatre ou cinq ans, ce n’est pas parce qu’il a accepté un emploi au centre-ville, c’est parce qu’il se promène avec nos rêves dans un vieux Range Rover.

Jean Leloup est libre pour nous, c’est sans doute pour cela que nous l’aimons sans conditions. À l’image de son vieux compagnon usé à trois pattes, nous lui pardonnons tout; ses errances, ses absences, et même son indifférence.

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Éduc’alcool: les dessous de l’indignation

On devrait interdire l’alcool aux angoissés, ce sont des proies faciles : ils ont la faiblesse de croire, l’espace d’un soir, qu’ils ont droit à leur part de bonheur.

Tonino Benacquista

Samedi 6 février, François Cardinal publiait dans La Presse+ un article coup de gueule intitulé “la modération a bien meilleur goût”, dans lequel il faisait part de son agacement face aux campagnes de prévention d’Éduc’alcool. Il y reprochait une forme d’infantilisation, et le caractère intrusif et moralisateur des messages, par exemple quand l’organisme invite à la consommation modérée d’alcool même si on ne conduit pas: “Pardon ? Maintenant qu’on a rendu populaire l’idée du chauffeur désigné, on demande à ceux qui ne prennent pas le volant d’éviter le troisième verre de vin le samedi soir en soupant avec des amis ! En fait, on ne le « demande » pas, on sermonne, on dicte, en utilisant le présent : « il faut », bon !”. Visiblement remonté, le journaliste n’hésite pas à parler de “sermon puritain” et dénonce, à grands coups de questions plus affirmatives qu’interrogatives, la dérive vers un utopique risque zéro.

Il n’a fallu que quelques heures pour que les médias sociaux s’enflamment, comme on dit, et que l’indignation gagne les amateurs du petit coup de rouge qui détend, et les défenseurs infatigables de toutes les libertés. D’ailleurs le mouvement a pris une telle ampleur que lundi matin Alain Gravel en faisait le sujet principal de sa très sérieuse émission à la radio de Radio-Canada, se permettant même d’engueuler vertement Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool, qui n’en revenait tout simplement pas.

J’avoue avoir moi-même embarqué dans la danse étourdissante de ce débat inattendu, émettant ça et là mes réserves sur l’article de Cardinal, sur son manque de nuances et de perspectives. En effet, si son cercle d’amis consomme avec intelligence et sans conséquence sur son entourage, on ne peut nier qu’à quelques pas de chez lui, un enfant tremble peut-être, transi d’effroi dans le fond de son lit, parce que l’alcool a fait entrer la violence et la chaos dans sa maison. Et s’il considère qu’Éduc’alcool a manqué sa cible avec ses messages trop intrusifs et moralisateurs, il était quand même du devoir du journaliste de rappeler que le mal est peut-être ailleurs, et certainement pas nulle part. Or il s’est contenté d’affirmer que nous étions tous des grandes filles et des grands garçons responsables, ce que malheureusement je ne crois pas.

Mais ce qui m’a le plus surpris dans la sortie de Cardinal et dans l’écho qu’elle a reçu, c’est cette soudaine et virulente prétention au respect. Alors que la publicité abuse des stratagèmes les plus méprisables pour nous inciter à consommer toujours plus (violation de la vie privée, profilage, revente des données personnelles, etc.), alors qu’elle continue à abrutir les enfants, qu’elle continue à réduire les femmes à l’état d’objets et les hommes à l’état d’imbéciles heureux, c’est sur la maladroite campagne d’Éduc’alcool que François Cardinal, Alain Gravel, et les trois quarts de la province ont décidé de dire “Pus. Capab.”?

Il y a, dans cette fronde démesurée, quelque chose qui semble révéler de nous bien plus qu’une grande soif de liberté, et c’est sans doute dans la place qu’occupe l’alcool dans nos vies qu’il faut chercher à comprendre les raisons de la colère.

Nombreux sont ceux qui soupirent de satisfaction, le vendredi soir, un bon verre à la main. Le verre du soulagement, le verre du mérite. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Nombreux sont aussi ceux qui n’ont pas voulu attendre vendredi et qui ont salué leur effort dès le jeudi. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Parce qu’on le vaut bien. Parce que nous menons des vies de fous. Parce qu’on nous presse comme des citrons du matin au soir, parce que le petit doit faire du piano, la grande du patin, parce que mon patron est un écoeurant, parce que mon hypothèque me stresse, parce que je travaille comme un débile douze heures par jour, parce que je rumine dans le trafic, parce qu’on a deux chars, parce que le chalet n’est pas fini de payer et que demain je vais vouloir un bateau. Le mercredi, vers huit heures trente, quand tout s’arrête, ça détend, un petit verre. Et puis un autre. Ça aide à s’endormir, on a trop de choses dans la tête.

La SAQ est une pharmacie sans prescription qui distribue antidépresseurs et anxiolytiques contre une partie de notre salaire. S’étourdir pour oublier un instant qu’on ne va nulle part dans cette course folle et dénuée de sens. S’étourdir pour triompher des timidités, pour s’inventer du courage. S’étourdir pour ne pas s’effondrer. S’étourdir parce qu’on est resté ensemble pour les enfants, pour la maison. S’étourdir alors pour faire l’amour, parce que le désir s’est évaporé, parce qu’on a trop effeuillé, dans le pot-au-feu, la marguerite. S’étourdir parce que, dans le chaos, on a oublié de s’aimer. S’étourdir pour prononcer ses dernières voluptés.

Cardinal, Gravel et les autres, dans cette curieuse et bruyante revendication du droit à l’intoxication, ont-ils eux aussi manqué leur cible en dénonçant les campagnes d’Éduc’alcool, aussi imparfaites soient-elles? Le vin qu’on boit n’est plus celui des noces et des banquets, mais un anesthésiant quotidien qu’on s’injecte pour survivre à une société de plus en plus épuisante et abrutissante, une société qui nous formate et qui nous interdit toute fantaisie. La société sans joie, celle qui rétrécit les âmes, ce n’est pas plutôt contre elle qu’il faudrait se révolter?

Je suis Charlie aujourd’hui

Une année s’est écoulée, et le petit slogan noir et blanc imaginé dans l’émotion par Joachim Roncin en a vu de toutes les couleurs. Recopié, partagé, critiqué, détourné, récupéré, que signifie-t-il finalement pour nous aujourd’hui? À quoi fait désormais référence ce petit hashtag qui a fait quelques fois le tour du monde? Pour le savoir, j’ai interrogé plusieurs personnalités d’ici qui ont en commun ce terrain de jeu indispensable qu’est la liberté d’expression. Journalistes, artistes, dessinateurs de presse, philosophes ou écrivains, toutes et tous m’ont proposé une vision personnelle et éclairante de ce qu’est devenu ce cri désormais passé à l’Histoire: Je suis Charlie.
Le premier sentiment qui vient à mes interlocuteurs, c’est encore l’effroi. L’écrivaine Perrine Leblanc (L’homme blanc, Kolia, Malabourg), qui revenait tout juste d’un séjour de quatre mois à Paris, parle du “douloureux souvenir” d’un événement qui devait annoncer une année terrible pour la France. Marie-France Bazzo (Télé-Québec), elle aussi une habituée des rues parisiennes, revient sur une “douleur immense”, sur “la perte de l’innocence”. Mais toutes deux évoquent également la bonne conscience qui accompagnait la propagation du slogan, et la nécessité de se mettre à l’abri du cynisme, provoqué par une bien-pensance virale, pour garder intacte l’empathie due aux victimes de la barbarie.
S’il évoque également “une façon de sympathiser avec les victimes et leurs proches”, Je suis Charliesymbolise aussi pour l’humoriste Jean-François Mercier la nécessité absolue de liberté de création, et il n’hésite pas à incarner le je du célèbre slogan: “Lorsque l’on s’attaque à la liberté artistique et à la liberté de parodie, à la caricature donc à l’humour, c’est à moi qu’on s’attaque directement. Évidemment, la pire forme de censure, la plus définitive, c’est le meurtre! Ça devient odieux à l’extrême”. À son tour, le dessinateur Garnotte (Le Devoir) rappelle que Je suis Charlie symbolise “la solidarité avec les artisans de Charlie Hebdo mais aussi avec tous ceux à travers le monde qui ont à cœur les valeurs de la liberté d’expression”. Son collègue du Journal de Montréal, le dessinateur Ygreck, s’inscrit dans la même lignée et affirme que Je suis Charlie “se réclame du droit de s’exprimer en toute liberté et sans danger, particulièrement en ce qui a trait à la religion”. Bien qu’il souhaiterait sans doute que la tragédie vécue par ses confrères de Charlie Hebdo ait ouvert le chemin de la liberté de s’exprimer sans réserve, il observe au contraire des tensions nouvelles dans les débats d’idées, et en réponse, des phénomènes d’auto-censure: « Il y a toujours des sujets qu’on peut difficilement critiquer. La crise des réfugiés et le débat sur le port du niqab ont amené bien des gens dans la confrontation irrespectueuse des idées. Je crois que certains ont préféré se taire plutôt que de subir les feux de ceux d’opinions contraires”.
Toutes sortes de débats virulents se sont en effet engagés dans l’opinion publique cette année, avec comme toile de fond les grands thèmes de l’après Charlie: l’islam, la radicalisation, la laïcité, le choc des civilisations, la liberté d’expression, et à cet effet chacun avait à cœur de défendre ce qu’il croit être une définition véritable et finale de Je suis Charlie. À ces discussions de fond s’est ajoutée la crise des réfugiés, ce qui a eu pour effet de passionner encore plus les échanges. Dans ce grand brassage d’idées, dans lequel se mêlent à la fois croyances, convictions et émotions légitimes, l’essayiste et philosophe Normand Baillargeon (Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Histoire philosophique de la pédagogie) nous propose de revenir au principe même de la liberté d’expression, et de réaffirmer la défense de ce principe sans lequel le dialogue ne peut s’installer et qui « va bien au-delà de nos simples préférences subjectives en matière d’opinion, ou d’expression de positions avec lesquelles on est en accord. Je pense que cette idée a été et reste d’une validité et d’une importance incontestables ». Un rappel important, particulièrement à l’ère des médias sociaux et de  l’opinion triomphante.
La liberté d’expression en tant que principe fort qui doit dominer les préférences subjectives, le journaliste Patrick Lagacé (La Presse, Télé-Québec) a tenu également à la défendre sans ambiguïté, n’hésitant pas à faire sa propre auto-critique, évoquant avec humilité sa « façon passée de combattre certaines idées mises de l’avant dans les radios de Québec: j’ai subtilement appelé à ce que ceux qui les avaient mises de l’avant soient sanctionnés, à l’époque. Ce n’est pas être Charlie, ça ». Il confirme par là-même la nécessité de défendre le principe rappelé par Normand Baillargeon et observe en effet « qu’il y a beaucoup d’éducation à faire sur la liberté d’expression. Il y a beaucoup de gens pour qui une « bonne » chronique est une chronique qui reflète leur vision du monde, je dirais même que c’est une chronique qui représente leur vision du monde à 100%… ».
Je suis Charlie, ce serait donc à la fois disposer d’une liberté d’expression totale, mais aussi accepter d’accueillir des positions qui ne sont pas les nôtres, y-compris les plus dissidentes. Le journaliste précise ce qu’on pensait une évidence, c’est à dire que seuls les mots peuvent répondre aux mots, et que seules les idées peuvent répondre aux idées.  Par ailleurs, il considère qu’un journaliste qui voudrait se revendiquer de Je suis Charlie ne doit pas exercer son métier « sans déranger personne » mais qu’il a la responsabilité d’utiliser son titre « pour emmerder ceux qui sont confortables, ceux qui sont à l’aise, ceux qui callent les shots, ceux qui profitent de leur position dominante, ceux qui peuvent dépenser des dizaines de milliers de dollars en vernis de relations publiques là, ici, tout de suite, maintenant. Appelez ça le Pouvoir. Alors si tu n’essaies pas minimalement de bousiller le plan de comms du Pouvoir, si tu n’essaies pas minimalement de montrer la duplicité, l’hypocrisie du Pouvoir, ainsi que ses abus, t’es pas Charlie. Être Charlie, c’est s’indigner un peu”.
Emmerder le pouvoir. Le questionner. Bousculer les idées reçues. Refuser le compromis, et refuser la peur. Autant de façons d’être Charlie selon l’écrivain et directeur de la revue littéraire l’Inconvénient Alain Roy, qui n’hésite pas à exprimer son malaise face à un slogan naïf et trop consensuel d’une liberté d’expression qu’il ne croit pas tant menacée que cela: « Ma sympathie va bien sûr aux victimes de l’attentat et à leurs proches, mais je n’ai jamais cru à la thèse voulant que cet attentat aurait menacé la liberté d’expression. Les lieux d’expression en Occident sont beaucoup trop nombreux et variés pour qu’une telle menace puisse devenir réelle. Pendant que l’on clamait des slogans vertueux dans des rassemblements massifs (auxquels participaient entre autres des dirigeants d’Arabie Saoudite…), que faisait-on pour atténuer les tensions sociales en France, pour trouver des solutions aux conflits dans des pays arabes? ».  Un questionnement qui est aussi celui de Stéphane Berthomet, auteur de La fabrique du jihad et analyste en affaires policières et terrorisme, qui revient sur la question politique française: « Aujourd’hui je regarde la France sous état d’urgence, après une nouvelle attaque terroriste, et je vois ce pays s’enfoncer dans une politique sécuritaire dont l’efficacité est aussi discutable que l’était le laxisme des politiciens brocardés ces trente dernières années par les humoristes de Charlie Hebdo ».  Ainsi l’auteur du très prophétique « Le jour où la France tremblera » (2005) se demande si le lyrisme de Je suis Charlie n’a pas surtout permis de masquer « l’incompétence des gouvernants français en servant de paravent à des mesures politiques ineptes et à courte vue. J’en éprouve une immense peine pour la France et toutes les victimes du terrorisme ». Une réflexion qu’Alain Roy complète en élargissant la question au delà des simples frontières de l’Hexagone: « Ainsi, il se pourrait bien que le mouvement Je suis Charlie ait jeté involontairement de l’huile sur le feu en hystérisant de faux enjeux. Le problème réel qu’il faut régler aujourd’hui n’est pas celui d’une liberté d’expression menacée, c’est celui des tensions Nord-Sud dont le terrorisme est le symptôme.”
Impossible d’explorer le volet politique de Je suis Charlie sans parler des différentes tentatives de récupération. D’abord, la chape de plomb moraliste. Si la dénonciation de la barbarie de la fusillade de la rue Nicolas-Appert fut unanime, d’aucuns ont souhaité ne pas adhérer sans réflexion à un slogan sans d’abord aborder tous les facteurs socio-politiques qui ont permis cette tragédie.  Or, pendant les jours et les semaines qui ont suivi l’attaque du 7 janvier, une forme d’inquisition invitait à traquer celle ou celui qui n’était pas Charlie, et parfois jusqu’à l’hystérie (on a tous en tête l’arrestation insensée de cet enfant de 8 ans pour avoir affirmé à son professeur « je ne suis pas Charlie »). Ainsi quiconque osait regarder au delà des idées communément admises se retrouvait rapidement complice de la terreur. Et puis, c’était prévisible, les tentatives de récupération par l’extrême droite ne se sont pas fait attendre, et Je suis Charlies’est retrouvé parfois dans des mains aux intentions sournoises. C’est là que certains ont senti le besoin de se désolidariser du slogan auquel pourtant ils avaient adhéré auparavant. C’est ce qu’exprime sans détour la chroniqueuse au Journal de Montréal Lise Ravary: « Ça ne veut plus rien dire. Le mouvement de solidarité derrière ces trois mots s’est effrité avec le temps, Je suis Charlie n’aura été qu’un symbole furtif. De façon concrète, Je suis Charlie est devenu caduque quand les racistes et les xénophobes se sont mis à l’utiliser pour justifier l’injustifiable”.
À cet effet, il est essentiel de se souvenir qu’en novembre 2011, juste après l’incendie criminel qui avait visé les bureaux de Charlie Hebdo, Charb, le directeur du journal, faisait part aux médias de ses inquiétudes face au risque d’amalgame: « Ce qui nous fait peur, c’est l’instrumentalisation de cet attentat par une extrême droite qui va essayer de mettre dans le même sac un acte isolé d’islamistes radicaux et l’ensemble des Musulmans de France ». Une des victimes historiques de la tragédie de Charlie Hebdo exprimait alors les risques de la dérive que l’on constate aujourd’hui.
Effroi, empathie, solidarité. Liberté d’expression, liberté de création, pacifisme. Contestation de l’ordre établi, dissidence des idées, dénonciation. Moralisation, récupération, cynisme. Autant de qualificatifs qui se sont associés pour le meilleur et pour le pire à cet emblématique Je suis Charlie. Entre temps, les récents attentats de novembre à Paris sont venus complexifier encore un peu plus notre compréhension du monde puisque ce n’est plus la liberté d’expression qui a été frappée, mais cette fois un certain art de vivre à l’occidentale, heureux, festif, et inoffensif.
Dans les mois et les années à venir, dans un monde incertain, vacillant entre liberté et sécurité, nous tenterons encore de définir ce que c’est qu’être Charlie, et il est fort à parier que les réponses seront aussi différentes, riches et multiples, à l’image de celles des personnalités que j’ai interrogées à l’occasion de ce triste anniversaire. Pour ma part, quand je vois le petit rectangle noir frappé des mots Je suis Charlie, je pense à Maryse, la « petite jeune fille blonde », la femme de Georges Wolinski, celle qui trouvait chaque jour, dans un coin ou l’autre de leur appartement, des post-its sur lesquels il écrivait des mots d’amour, après plus de quarante ans de vie commune.  Dans le documentaire Du côté des vivants, de David André, ses mots brisent le cœur: « la petite jeune fille blonde, elle est morte le 7 janvier ».
« Bonne nuit », « Chérie 21h. Je pense à toi. Tu es la femme de ma vie. Hélas! La vie est courte. A demain, je crois que nous allons au théâtre (vieux). Ton époux, depuis 42 ans. Je t’aime. G. », “Chérie je pense à toi, je m’inquiète pour toi, je t’aime. Georges.”, « Dors bien. Je t’aime. J’ai hâte d’être dans le Lubéron avec toi », « 21h40. J’ai acheté tes livres. J’ai donné mon dessin à Cabu. Véronique dort déjà. J’ai mangé chinois. Je pense à toi et à ton courage. Je t’aime. Georges ».