Éduc’alcool: les dessous de l’indignation

On devrait interdire l’alcool aux angoissés, ce sont des proies faciles : ils ont la faiblesse de croire, l’espace d’un soir, qu’ils ont droit à leur part de bonheur.

Tonino Benacquista

Samedi 6 février, François Cardinal publiait dans La Presse+ un article coup de gueule intitulé “la modération a bien meilleur goût”, dans lequel il faisait part de son agacement face aux campagnes de prévention d’Éduc’alcool. Il y reprochait une forme d’infantilisation, et le caractère intrusif et moralisateur des messages, par exemple quand l’organisme invite à la consommation modérée d’alcool même si on ne conduit pas: “Pardon ? Maintenant qu’on a rendu populaire l’idée du chauffeur désigné, on demande à ceux qui ne prennent pas le volant d’éviter le troisième verre de vin le samedi soir en soupant avec des amis ! En fait, on ne le « demande » pas, on sermonne, on dicte, en utilisant le présent : « il faut », bon !”. Visiblement remonté, le journaliste n’hésite pas à parler de “sermon puritain” et dénonce, à grands coups de questions plus affirmatives qu’interrogatives, la dérive vers un utopique risque zéro.

Il n’a fallu que quelques heures pour que les médias sociaux s’enflamment, comme on dit, et que l’indignation gagne les amateurs du petit coup de rouge qui détend, et les défenseurs infatigables de toutes les libertés. D’ailleurs le mouvement a pris une telle ampleur que lundi matin Alain Gravel en faisait le sujet principal de sa très sérieuse émission à la radio de Radio-Canada, se permettant même d’engueuler vertement Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool, qui n’en revenait tout simplement pas.

J’avoue avoir moi-même embarqué dans la danse étourdissante de ce débat inattendu, émettant ça et là mes réserves sur l’article de Cardinal, sur son manque de nuances et de perspectives. En effet, si son cercle d’amis consomme avec intelligence et sans conséquence sur son entourage, on ne peut nier qu’à quelques pas de chez lui, un enfant tremble peut-être, transi d’effroi dans le fond de son lit, parce que l’alcool a fait entrer la violence et la chaos dans sa maison. Et s’il considère qu’Éduc’alcool a manqué sa cible avec ses messages trop intrusifs et moralisateurs, il était quand même du devoir du journaliste de rappeler que le mal est peut-être ailleurs, et certainement pas nulle part. Or il s’est contenté d’affirmer que nous étions tous des grandes filles et des grands garçons responsables, ce que malheureusement je ne crois pas.

Mais ce qui m’a le plus surpris dans la sortie de Cardinal et dans l’écho qu’elle a reçu, c’est cette soudaine et virulente prétention au respect. Alors que la publicité abuse des stratagèmes les plus méprisables pour nous inciter à consommer toujours plus (violation de la vie privée, profilage, revente des données personnelles, etc.), alors qu’elle continue à abrutir les enfants, qu’elle continue à réduire les femmes à l’état d’objets et les hommes à l’état d’imbéciles heureux, c’est sur la maladroite campagne d’Éduc’alcool que François Cardinal, Alain Gravel, et les trois quarts de la province ont décidé de dire “Pus. Capab.”?

Il y a, dans cette fronde démesurée, quelque chose qui semble révéler de nous bien plus qu’une grande soif de liberté, et c’est sans doute dans la place qu’occupe l’alcool dans nos vies qu’il faut chercher à comprendre les raisons de la colère.

Nombreux sont ceux qui soupirent de satisfaction, le vendredi soir, un bon verre à la main. Le verre du soulagement, le verre du mérite. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Nombreux sont aussi ceux qui n’ont pas voulu attendre vendredi et qui ont salué leur effort dès le jeudi. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Parce qu’on le vaut bien. Parce que nous menons des vies de fous. Parce qu’on nous presse comme des citrons du matin au soir, parce que le petit doit faire du piano, la grande du patin, parce que mon patron est un écoeurant, parce que mon hypothèque me stresse, parce que je travaille comme un débile douze heures par jour, parce que je rumine dans le trafic, parce qu’on a deux chars, parce que le chalet n’est pas fini de payer et que demain je vais vouloir un bateau. Le mercredi, vers huit heures trente, quand tout s’arrête, ça détend, un petit verre. Et puis un autre. Ça aide à s’endormir, on a trop de choses dans la tête.

La SAQ est une pharmacie sans prescription qui distribue antidépresseurs et anxiolytiques contre une partie de notre salaire. S’étourdir pour oublier un instant qu’on ne va nulle part dans cette course folle et dénuée de sens. S’étourdir pour triompher des timidités, pour s’inventer du courage. S’étourdir pour ne pas s’effondrer. S’étourdir parce qu’on est resté ensemble pour les enfants, pour la maison. S’étourdir alors pour faire l’amour, parce que le désir s’est évaporé, parce qu’on a trop effeuillé, dans le pot-au-feu, la marguerite. S’étourdir parce que, dans le chaos, on a oublié de s’aimer. S’étourdir pour prononcer ses dernières voluptés.

Cardinal, Gravel et les autres, dans cette curieuse et bruyante revendication du droit à l’intoxication, ont-ils eux aussi manqué leur cible en dénonçant les campagnes d’Éduc’alcool, aussi imparfaites soient-elles? Le vin qu’on boit n’est plus celui des noces et des banquets, mais un anesthésiant quotidien qu’on s’injecte pour survivre à une société de plus en plus épuisante et abrutissante, une société qui nous formate et qui nous interdit toute fantaisie. La société sans joie, celle qui rétrécit les âmes, ce n’est pas plutôt contre elle qu’il faudrait se révolter?

Je suis Charlie aujourd’hui

Une année s’est écoulée, et le petit slogan noir et blanc imaginé dans l’émotion par Joachim Roncin en a vu de toutes les couleurs. Recopié, partagé, critiqué, détourné, récupéré, que signifie-t-il finalement pour nous aujourd’hui? À quoi fait désormais référence ce petit hashtag qui a fait quelques fois le tour du monde? Pour le savoir, j’ai interrogé plusieurs personnalités d’ici qui ont en commun ce terrain de jeu indispensable qu’est la liberté d’expression. Journalistes, artistes, dessinateurs de presse, philosophes ou écrivains, toutes et tous m’ont proposé une vision personnelle et éclairante de ce qu’est devenu ce cri désormais passé à l’Histoire: Je suis Charlie.
Le premier sentiment qui vient à mes interlocuteurs, c’est encore l’effroi. L’écrivaine Perrine Leblanc (L’homme blanc, Kolia, Malabourg), qui revenait tout juste d’un séjour de quatre mois à Paris, parle du “douloureux souvenir” d’un événement qui devait annoncer une année terrible pour la France. Marie-France Bazzo (Télé-Québec), elle aussi une habituée des rues parisiennes, revient sur une “douleur immense”, sur “la perte de l’innocence”. Mais toutes deux évoquent également la bonne conscience qui accompagnait la propagation du slogan, et la nécessité de se mettre à l’abri du cynisme, provoqué par une bien-pensance virale, pour garder intacte l’empathie due aux victimes de la barbarie.
S’il évoque également “une façon de sympathiser avec les victimes et leurs proches”, Je suis Charliesymbolise aussi pour l’humoriste Jean-François Mercier la nécessité absolue de liberté de création, et il n’hésite pas à incarner le je du célèbre slogan: “Lorsque l’on s’attaque à la liberté artistique et à la liberté de parodie, à la caricature donc à l’humour, c’est à moi qu’on s’attaque directement. Évidemment, la pire forme de censure, la plus définitive, c’est le meurtre! Ça devient odieux à l’extrême”. À son tour, le dessinateur Garnotte (Le Devoir) rappelle que Je suis Charlie symbolise “la solidarité avec les artisans de Charlie Hebdo mais aussi avec tous ceux à travers le monde qui ont à cœur les valeurs de la liberté d’expression”. Son collègue du Journal de Montréal, le dessinateur Ygreck, s’inscrit dans la même lignée et affirme que Je suis Charlie “se réclame du droit de s’exprimer en toute liberté et sans danger, particulièrement en ce qui a trait à la religion”. Bien qu’il souhaiterait sans doute que la tragédie vécue par ses confrères de Charlie Hebdo ait ouvert le chemin de la liberté de s’exprimer sans réserve, il observe au contraire des tensions nouvelles dans les débats d’idées, et en réponse, des phénomènes d’auto-censure: « Il y a toujours des sujets qu’on peut difficilement critiquer. La crise des réfugiés et le débat sur le port du niqab ont amené bien des gens dans la confrontation irrespectueuse des idées. Je crois que certains ont préféré se taire plutôt que de subir les feux de ceux d’opinions contraires”.
Toutes sortes de débats virulents se sont en effet engagés dans l’opinion publique cette année, avec comme toile de fond les grands thèmes de l’après Charlie: l’islam, la radicalisation, la laïcité, le choc des civilisations, la liberté d’expression, et à cet effet chacun avait à cœur de défendre ce qu’il croit être une définition véritable et finale de Je suis Charlie. À ces discussions de fond s’est ajoutée la crise des réfugiés, ce qui a eu pour effet de passionner encore plus les échanges. Dans ce grand brassage d’idées, dans lequel se mêlent à la fois croyances, convictions et émotions légitimes, l’essayiste et philosophe Normand Baillargeon (Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Histoire philosophique de la pédagogie) nous propose de revenir au principe même de la liberté d’expression, et de réaffirmer la défense de ce principe sans lequel le dialogue ne peut s’installer et qui « va bien au-delà de nos simples préférences subjectives en matière d’opinion, ou d’expression de positions avec lesquelles on est en accord. Je pense que cette idée a été et reste d’une validité et d’une importance incontestables ». Un rappel important, particulièrement à l’ère des médias sociaux et de  l’opinion triomphante.
La liberté d’expression en tant que principe fort qui doit dominer les préférences subjectives, le journaliste Patrick Lagacé (La Presse, Télé-Québec) a tenu également à la défendre sans ambiguïté, n’hésitant pas à faire sa propre auto-critique, évoquant avec humilité sa « façon passée de combattre certaines idées mises de l’avant dans les radios de Québec: j’ai subtilement appelé à ce que ceux qui les avaient mises de l’avant soient sanctionnés, à l’époque. Ce n’est pas être Charlie, ça ». Il confirme par là-même la nécessité de défendre le principe rappelé par Normand Baillargeon et observe en effet « qu’il y a beaucoup d’éducation à faire sur la liberté d’expression. Il y a beaucoup de gens pour qui une « bonne » chronique est une chronique qui reflète leur vision du monde, je dirais même que c’est une chronique qui représente leur vision du monde à 100%… ».
Je suis Charlie, ce serait donc à la fois disposer d’une liberté d’expression totale, mais aussi accepter d’accueillir des positions qui ne sont pas les nôtres, y-compris les plus dissidentes. Le journaliste précise ce qu’on pensait une évidence, c’est à dire que seuls les mots peuvent répondre aux mots, et que seules les idées peuvent répondre aux idées.  Par ailleurs, il considère qu’un journaliste qui voudrait se revendiquer de Je suis Charlie ne doit pas exercer son métier « sans déranger personne » mais qu’il a la responsabilité d’utiliser son titre « pour emmerder ceux qui sont confortables, ceux qui sont à l’aise, ceux qui callent les shots, ceux qui profitent de leur position dominante, ceux qui peuvent dépenser des dizaines de milliers de dollars en vernis de relations publiques là, ici, tout de suite, maintenant. Appelez ça le Pouvoir. Alors si tu n’essaies pas minimalement de bousiller le plan de comms du Pouvoir, si tu n’essaies pas minimalement de montrer la duplicité, l’hypocrisie du Pouvoir, ainsi que ses abus, t’es pas Charlie. Être Charlie, c’est s’indigner un peu”.
Emmerder le pouvoir. Le questionner. Bousculer les idées reçues. Refuser le compromis, et refuser la peur. Autant de façons d’être Charlie selon l’écrivain et directeur de la revue littéraire l’Inconvénient Alain Roy, qui n’hésite pas à exprimer son malaise face à un slogan naïf et trop consensuel d’une liberté d’expression qu’il ne croit pas tant menacée que cela: « Ma sympathie va bien sûr aux victimes de l’attentat et à leurs proches, mais je n’ai jamais cru à la thèse voulant que cet attentat aurait menacé la liberté d’expression. Les lieux d’expression en Occident sont beaucoup trop nombreux et variés pour qu’une telle menace puisse devenir réelle. Pendant que l’on clamait des slogans vertueux dans des rassemblements massifs (auxquels participaient entre autres des dirigeants d’Arabie Saoudite…), que faisait-on pour atténuer les tensions sociales en France, pour trouver des solutions aux conflits dans des pays arabes? ».  Un questionnement qui est aussi celui de Stéphane Berthomet, auteur de La fabrique du jihad et analyste en affaires policières et terrorisme, qui revient sur la question politique française: « Aujourd’hui je regarde la France sous état d’urgence, après une nouvelle attaque terroriste, et je vois ce pays s’enfoncer dans une politique sécuritaire dont l’efficacité est aussi discutable que l’était le laxisme des politiciens brocardés ces trente dernières années par les humoristes de Charlie Hebdo ».  Ainsi l’auteur du très prophétique « Le jour où la France tremblera » (2005) se demande si le lyrisme de Je suis Charlie n’a pas surtout permis de masquer « l’incompétence des gouvernants français en servant de paravent à des mesures politiques ineptes et à courte vue. J’en éprouve une immense peine pour la France et toutes les victimes du terrorisme ». Une réflexion qu’Alain Roy complète en élargissant la question au delà des simples frontières de l’Hexagone: « Ainsi, il se pourrait bien que le mouvement Je suis Charlie ait jeté involontairement de l’huile sur le feu en hystérisant de faux enjeux. Le problème réel qu’il faut régler aujourd’hui n’est pas celui d’une liberté d’expression menacée, c’est celui des tensions Nord-Sud dont le terrorisme est le symptôme.”
Impossible d’explorer le volet politique de Je suis Charlie sans parler des différentes tentatives de récupération. D’abord, la chape de plomb moraliste. Si la dénonciation de la barbarie de la fusillade de la rue Nicolas-Appert fut unanime, d’aucuns ont souhaité ne pas adhérer sans réflexion à un slogan sans d’abord aborder tous les facteurs socio-politiques qui ont permis cette tragédie.  Or, pendant les jours et les semaines qui ont suivi l’attaque du 7 janvier, une forme d’inquisition invitait à traquer celle ou celui qui n’était pas Charlie, et parfois jusqu’à l’hystérie (on a tous en tête l’arrestation insensée de cet enfant de 8 ans pour avoir affirmé à son professeur « je ne suis pas Charlie »). Ainsi quiconque osait regarder au delà des idées communément admises se retrouvait rapidement complice de la terreur. Et puis, c’était prévisible, les tentatives de récupération par l’extrême droite ne se sont pas fait attendre, et Je suis Charlies’est retrouvé parfois dans des mains aux intentions sournoises. C’est là que certains ont senti le besoin de se désolidariser du slogan auquel pourtant ils avaient adhéré auparavant. C’est ce qu’exprime sans détour la chroniqueuse au Journal de Montréal Lise Ravary: « Ça ne veut plus rien dire. Le mouvement de solidarité derrière ces trois mots s’est effrité avec le temps, Je suis Charlie n’aura été qu’un symbole furtif. De façon concrète, Je suis Charlie est devenu caduque quand les racistes et les xénophobes se sont mis à l’utiliser pour justifier l’injustifiable”.
À cet effet, il est essentiel de se souvenir qu’en novembre 2011, juste après l’incendie criminel qui avait visé les bureaux de Charlie Hebdo, Charb, le directeur du journal, faisait part aux médias de ses inquiétudes face au risque d’amalgame: « Ce qui nous fait peur, c’est l’instrumentalisation de cet attentat par une extrême droite qui va essayer de mettre dans le même sac un acte isolé d’islamistes radicaux et l’ensemble des Musulmans de France ». Une des victimes historiques de la tragédie de Charlie Hebdo exprimait alors les risques de la dérive que l’on constate aujourd’hui.
Effroi, empathie, solidarité. Liberté d’expression, liberté de création, pacifisme. Contestation de l’ordre établi, dissidence des idées, dénonciation. Moralisation, récupération, cynisme. Autant de qualificatifs qui se sont associés pour le meilleur et pour le pire à cet emblématique Je suis Charlie. Entre temps, les récents attentats de novembre à Paris sont venus complexifier encore un peu plus notre compréhension du monde puisque ce n’est plus la liberté d’expression qui a été frappée, mais cette fois un certain art de vivre à l’occidentale, heureux, festif, et inoffensif.
Dans les mois et les années à venir, dans un monde incertain, vacillant entre liberté et sécurité, nous tenterons encore de définir ce que c’est qu’être Charlie, et il est fort à parier que les réponses seront aussi différentes, riches et multiples, à l’image de celles des personnalités que j’ai interrogées à l’occasion de ce triste anniversaire. Pour ma part, quand je vois le petit rectangle noir frappé des mots Je suis Charlie, je pense à Maryse, la « petite jeune fille blonde », la femme de Georges Wolinski, celle qui trouvait chaque jour, dans un coin ou l’autre de leur appartement, des post-its sur lesquels il écrivait des mots d’amour, après plus de quarante ans de vie commune.  Dans le documentaire Du côté des vivants, de David André, ses mots brisent le cœur: « la petite jeune fille blonde, elle est morte le 7 janvier ».
« Bonne nuit », « Chérie 21h. Je pense à toi. Tu es la femme de ma vie. Hélas! La vie est courte. A demain, je crois que nous allons au théâtre (vieux). Ton époux, depuis 42 ans. Je t’aime. G. », “Chérie je pense à toi, je m’inquiète pour toi, je t’aime. Georges.”, « Dors bien. Je t’aime. J’ai hâte d’être dans le Lubéron avec toi », « 21h40. J’ai acheté tes livres. J’ai donné mon dessin à Cabu. Véronique dort déjà. J’ai mangé chinois. Je pense à toi et à ton courage. Je t’aime. Georges ».

2015, bilan d’un optimiste

Charlie Hebdo, Pierre Foglia, le Népal, Jacques Parizeau, le bateau de migrants, François Bugingo, la cité de Palmyre, Isabelle Richer, Beyrouth, l’agent 728, Raif Badawi, l’airbus allemand, les fusillades aux États-Unis, Stephen Harper, Jacques Nadeau, le camion de migrants, le niqab, les femmes autochtones, Bombardier, l’éducation, Aylan, Paris.

À noter toutefois le très beau numéro hors-série consacré à Marcel Pagnol, publié en juillet par le Figaro Magazine.

Cher voleur

Je suis celui, ou un de ceux-là, que tu as dépouillé aujourd’hui sur l’heure du dîner, au resto du coin. Avec l’adresse de l’horloger suisse et le sang froid du chirurgien, tu as réussi à extraire le portefeuille du veston que j’avais déposé sur le dossier de la chaise sur laquelle j’étais pourtant assis. À cet effet, j’aimerais te dire quelques mots.

D’abord, bravo. Une fois dépassé le court découragement et la petite humiliation de s’être fait berner comme un débutant, c’est très vite l’admiration qui prend le dessus et qui s’impose. En effet, comment ne pas s’enthousiasmer devant un tel savoir-faire? Pardon de te faire rougir, mais il y a dans le geste que tu as posé à mon endroit aujourd’hui, non seulement la distinction des plus grands mais, j’en suis certain, l’amour du travail bien fait. À cet égard, sache que tu as cogné à la bonne poche, et que la qualité de ton artisanat a été appréciée à sa juste valeur.

J’aimerais également te dire merci. Merci non pas, tu t’en doutes, d’avoir un peu compliqué le dessous de mon sapin, mais de l’avoir fait avec une douceur qui, je te le jure, t’honore. À la fin d’une année terrible, marquée par le sang et les larmes, une année qui a épuisé l’humanité, tu as eu la bonté, je pèse mes mots, de déployer ton ouvrage de la façon la plus pacifique qui soit. Alors qu’il eut été si facile de faire trébucher une grand-mère ou de terroriser le Chinois du coin, c’est en artiste, en Gandhi du Mikado, que tu as procédé. Ne sois pas gêné, je le pense vraiment, et tu mérites ce rare passé antérieur que je t’offre avec plaisir.

Ce soir, je t’imagine chez toi, dans ton repère, en train de contempler ton butin. À peine éclairé par une ampoule sans abat-jour, tu recomptes les billets. Ils sont le fruit de ta virtuosité, ne boude pas ton plaisir, et bois à ma santé. Il y a très longtemps, alors qu’il avait été visité par un piètre malandrin, ton cousin peut-être, le grand Desproges dénonçait l’amateurisme qu’on rencontre parfois dans ta profession, ces “reliquat(s) freluquet(s) de sous-truanderie” qui repartent avec “un vieux sac à main où l’enfant rangeait les billets du Monopoly et ses dents de lait pour la petite souris”. Il avait su saluer ceux de ton rang qui travaillent avec “une conscience professionnelle sur laquelle bien des jeunes gens honnêtes seraient bienvenus de prendre exemple”.

Brassens aussi avait su apprécier son “prince des monte-en-l’air et de la cambriole”, et avait prié Mercure de le préserver de la prison. Il lui avait même dédié une chanson. Si tu me connaissais, tu saurais que mes grands auteurs sont comme mon bel habit et mes passés antérieurs, je ne les sors que pour les grandes occasions.

Cher voleur, mon ami, mon frère, le temps est déjà venu de te saluer et de te souhaiter bonne chance. Et comme le disait encore le poète, sache que “ce que tu m’as volé, mon vieux, je te le donne. Ça ne pouvait pas tomber dans de meilleures mains”.

Avec mon amitié et mon admiration,

PS : Dans la pochette, juste sous la carte de l’hôpital, tu verras, il y a un petit papier plié. C’est la prescription pour les médicaments du petit. Il en aurait besoin rapidement. Merci.

Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je regarde par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide, avec ma bouche. Dehors, tout est blanc, presque bleu, et le soleil a déjà disparu. À la télévision, il y a des émissions pour enfants que je ne comprends pas encore bien, elles sont en anglais. Je les écoute d’une oreille distraite, en suçant mon pouce. Je suis un peu fatigué, mais je suis bien. J’ai dans mes pieds de gros bas chauds qui me piquent un peu; c’est l’hiver!

Ça sent bon dans la maison! Ma mère prépare un délicieux gâteau aux noix, et mon père essaie de cuisiner des carrés aux amandes, mais il est maladroit! Il y a chez nous des odeurs merveilleuses de beurre chaud, de citron, et de cannelle. Quand je ferme les yeux ça sent encore meilleur! Mon petit frère s’est endormi à l’étage. Dans la rue, des enfants jouent encore dans la neige, malgré l’heure du souper qui approche. Moi je n’y suis pas allé, pas encore. Tout est nouveau ici pour moi, et puis je suis petit, il faut que je m’habitue, surtout à la neige. Nous n’avions jamais vu ça avant de recevoir le visa et de déménager ici! Dans notre petite ville de Kobané, en Syrie, il ne neigeait jamais, il faisait toujours beau.

Il faisait toujours beau, mais c’était la guerre. C’est pour ça qu’on est partis. D’abord, on a fui vers Damas, la grande ville. Mais on a dû quitter vite, c’était pire que chez nous. Alors on est allé à Alep, chez mon oncle. Là, on n’a pas pu rester non plus, ils détruisaient les maisons, même les petites. On ne savait plus quoi faire, on voulait juste rentrer chez nous, près de notre famille. Alors on a décidé d’essayer encore de revenir à Kobané.

Au mois de septembre de l’année dernière, j’avais quatre ans, et des soldats de l’État Islamique ont de nouveau attaqué notre ville. Je ne m’en souviens pas très bien, je me rappelle juste qu’il y avait beaucoup de bruit, beaucoup de cris, et de la fumée noire qui me faisait tousser. J’ai couru en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux, pendant que papa est allé chercher mon petit frère qui s’était endormi à l’étage. Nous sommes montés dans un camion qui devait nous emmener vers la Turquie, avec des centaines d’autres personnes de notre ville. C’est là que nous avons passé l’hiver, et c’était très long. Il ne faisait pas froid comme ici, mais nous étions dans des tentes, c’était humide, ça sentait très mauvais, et je ne suis pas allé à l’école. Dans le camp, il y avait plein d’enfants, très sales, des enfants méchants sans parents qui volaient notre nourriture.

Au printemps, mon père nous a dit que la bataille avait cessé à Kobané, et qu’on pouvait retourner enfin chez nous. J’étais tellement content! Maman dansait! Je crois que c’est ce que rêvent tous les humains du monde quand ils sont allés trop loin, trop longtemps: rentrer à la maison. Alors nous sommes repartis, dans un autre camion. Mais quand nous sommes arrivés, la ville entière ou presque avait été détruite. Notre maison, c’était un miracle, était pourtant encore debout, mais elle était en bien mauvais état. Alors mon père a pleuré deux jours sans s’arrêter, assis sur le petit mur près de l’escalier, la tête dans ses deux mains sales et tristes. Quand il s’est arrêté, il s’est relevé, et il s’est mis au travail pour réparer, avec quelques voisins, ce qui était le plus urgent de réparer. Ce n’était pas très beau, mais c’était chez nous.

Un matin de juin, un voisin nous a dit que deux groupes de l’État Islamique, entrés par l’ouest et le sud de la ville, étaient en train de massacrer la population dans les maisons. Ils tuaient aussi les enfants. Alors on est partis, encore. J’ai couru longtemps en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux. Il fallait fuir Kobané, il fallait fuir la Syrie, mais cette fois-ci pour toujours.

Ça sent vraiment bon dans la maison! Le gâteau aux noix de maman est prêt, et les carrés aux amandes de papa, même s’ils ne sont pas très beaux, ont quand même l’air délicieux! L’odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron et de cannelle doit se répandre maintenant dans tout le quartier et nos voisins doivent être jaloux! Mon petit frère dort encore à l’étage. La rue est maintenant déserte, les enfants sont rentrés se réchauffer dans leurs maisons où leurs parents ont sûrement cuisiné, comme chez nous, des desserts fabuleux! Moi aussi bientôt j’irai jouer avec eux pendant des heures dans la neige. Mais je suis encore petit, et puis je suis tellement bien à la maison, au milieu des parfums sucrés, à écouter chanter maman! Je ne m’ennuie presque plus de Kobané. Notre maison ici est même plus belle! Et puis surtout, ici il n’y a pas la guerre. La nuit je me couche avec une petite veilleuse, et je suis bien.

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je ne regarde pas par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide avec ma bouche, parce que je suis mort. Autour de moi, pas d’odeur de beurre chaud, de citron, ni de cannelle, pas d’enfants qui jouent dans la rue, mais le sifflement du vent et les cris effroyables des femmes de Kobané. Le visa, on l’a refusé à mon père. Alors, après Damas, Alep, et les camps infâmes de la frontière turque, après les camions, les tentes, et les espoirs de retour toujours assassinés, on a embarqué, tous les quatre parmi mille, de peine, de peur et d’espoir, sur un bateau pneumatique.

Mon père ère aujourd’hui sans doute d’un camp à l’autre dans une Europe qui ne veut pas de lui. Ma mère repose près de moi dans le petit cimetière de Kobané, et elle me tient la main pour toujours. Mon petit frère? Il s’est endormi sur la plage, le derrière en l’air et la joue contre le sable. Il s’appelle Aylan. Je sais que vous vous souviendrez de lui, et j’aimerais que vous vous souveniez de moi.

2BF0E13600000578-3220746-image-a-33_1441289846708Illustration: Steve Dennis

David Lemieux sur le toit du monde

Les lumières du Madison Square Garden éclaireront bientôt les acteurs sans texte d’un spectacle sans compromis, et les caméras de tous les pays seront pointées vers la scène d’un théâtre pour pauvres et voyous. Tout a commencé dans les sous-sols un peu humides et puants de notre humanité, pourtant David Lemieux a rendez-vous samedi sur le toit du monde.

Quelques heures avant le tumulte, en se promenant dans les corridors hantés et silencieux de l’arène mythique, s’il est attentif, il entendra Louis, Hagler, Ali. Ils lui rappelleront que c’est ici que s’écrit la tragédie.

Golovkin est champion du monde depuis 2010, mais il casse des gueules depuis sa plus tendre enfance. Petit, ses deux frères pointaient quelqu’un dans la rue, ils lui disaient « attaque », et il attaquait. J’ai longuement observé son visage rond de nomade Mongol; il a sur les joues le cuir rosé de ceux qui ont vaincu le froid bleu des steppes eurasiennes, et dans les yeux une confiance enfantine et funeste, comme si le pire s’était déjà produit. Son sourire est franc, mais démodé. Ses deux frères sont morts à la guerre.

Dans les ruelles d’Ahuntsic, David ne valait guère mieux, et les mâchoires engourdies du quartier s’en souviennent encore. Il y distribuait son jab gratuitement, dès l’âge de neuf ans. Il avait le « diable au corps », dit Tremblay. J’ai longuement observé son visage fin et son regard maladroit; l’enfant turbulent s’y dissimule mal, et il ne retrouve vraiment sa liberté qu’entre quatre murs de cordes tendues. À Chomedey-sur-ennui, il n’a dû survivre à aucune guerre, mais l’Arménie et le Liban de sa mère sont dans chacun de ses coups de poings définitifs.

Lemieux contre Golovkin, c’est un combat reporté mille fois depuis l’enfance qui aura lieu samedi. Deux gamins, dont les ruelles parallèles ne devaient jamais se croiser, deux gamins vont s’affronter sans colère et sans peur dans un moment tragique et rare de vérité. Moi, je n’aurai d’yeux que pour David Lemieux évidemment, et je serai fébrile comme au bas d’un funambule. On ne manquera pas de ma rappeler la barbarie de ce théâtre-là, et je me défendrai à peine, avec Philonenko: oui la boxe est une fascination un peu honteuse, et oui je l’aime aussi fort que mon incapacité à expliquer la noblesse de cet instant-là. Je sais juste que c’est vrai, que c’est ici que s’écrit la tragédie.

La naissance de Vénus

botticellivenereLa Naissance de Vénus est une oeuvre majeure de la renaissance italienne peinte par Sandro Botticelli vers 1485. Le tableau est une représentation allégorique de la Vénus mythologique dans sa forme anadyomène (qui surgit des eaux), et le modèle qui a inspiré le peintre est Simonetta Vespucci, dont on disait qu’elle était la plus belle femme de son époque. Sa représentation est posthume puisqu’elle mourut de la tuberculose à l’âge de 23 ans, en 1476.

Femme de Marco Vespucci et maîtresse de Julien de Médicis, Simonetta n’était pas à proprement parlé une timide, malgré la pudeur factice illustrée par cette improbable chevelure dorée portée à l’essentiel dont on peut par ailleurs admirer la parfaite épilation au laser. Sur la gauche de la nymphe, à droite du tableau, on aperçoit une des filles de Zeus, dont le célibat devait son éternité à ses robes-sofa entièrement taillées dans le divan brut, tentant en vain de recouvrir la rouquine. À droite de Simonetta, Zéphir, accompagné comme toujours de son épouse possessive, dont l’insécurité chronique trouve son explication dans un nichon ridiculement petit et de bien trop longs orteils, en train de souffler discrètement pour empêcher la cousine de recouvrir la salope.

Si elle inspira de nombreux grands peintres (Botticelli, mais aussi Di Cosimo), la belle Simonetta, la « Sans Pareille », fut aussi la muse de nombreux poètes, dont Angelo Ambrogini qui, à l’instar de Botticelli, bandait violemment à la simple évocation de la belle de Florence. Pourtant, tel ne fut pas le cas d’Arthur Rimbaud qui, des siècles plus tard, dressa un portrait peu flatteur de la coquette à Julien, évoquant ainsi « des déficits assez mal ravaudés », un « col gras et gris », mais surtout concluant par ces terribles mots:

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Si on peut saluer l’audace du jeune poète transformant en trois vers Vénus en boudin, on se doit pourtant de la disqualifier puisque c’est sur un derrière poilu et disgracieux, celui de Verlaine, que la tapette des Ardennes portera plus tard son dévolu, incapable d’apprécier quelconque doux et flasque cul. Il est d’ailleurs fort à parier que c’est aussi en traitant d’ulcère l’antre de Paul le barbu que le gamin se fit faire un trou de balle en juillet 1873 à Bruxelles.

Vénus, ou Simonetta la belle, fantasme triste du peintre maintenu puceau par des moines odorants et tyranniques, fut sauvée des flammes du bûcher des vanités par Botticelli lui-même. S’il ne peint plus jamais d’autres nus après, on raconte qu’il avait dissimulé celui-là dans son lit et que le soir venu, à la chandelle, il se faisait des petits guilis-guillis.