Jean Leloup et nous

S’il est un artiste qui se distingue par son originalité et qui cultive sa différence depuis plus de trente ans, c’est bien Jean Leloup. Et curieusement, s’il est un artiste qui fait l’unanimité tant à la ville que sur les rives, et qui attire crottés, cadres et grand-mamans, c’est aussi Jean Leloup. On imagine d’ailleurs volontiers son désarroi quand il ouvre les journaux et qu’il voit s’accumuler sans nuances qualificatifs complaisants et éloges automatiques. Il a beau offrir disques et spectacles de qualités inégales, ou insulter son public comme en 2008 lors de son pow-wow à Québec, rien n’y fait, on a pour Leloup cette « obstinée dévotion (…) qui n’appartient qu’aux chiens », comme dirait Desproges. À croire que la pauvre bête perdue à trois pattes qui le suit sans broncher sur la couverture de Paradis City, c’est nous.

C’est donc avec cet empressement canin que je suis allé voir le roi Ponpon cette semaine au Métropolis. Après avoir déposé mon manteau au vestiaire, j’ai identifié deux ou trois refuges possibles en cas d’attaque à la Kalachnikov, j’ai calé deux rhums secs, et le spectacle a commencé.

Première bonne surprise, le décor, avec au centre un soleil rond et chaleureux, et sur les côtés des assemblages de fleurs et de fougères du plus bel effet. Le tout était supporté par un éclairage sophistiqué qui fabriquait un tableau scénique d’une élégance que ne renierait pas un Pierre Lapointe. Bref, on était dans la forêt du bien-aimé.

Seconde bonne surprise, le quatuor à cordes, qui s’est rué sur les premières mesures de Barcelone avec éclat. J’étais avec la plus belle fille de la prison, prêt pour les moments parfaits, puis Jean s’est mis à crier. Je savais qu’il parlait plus qu’il ne chantait, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il hurle son répertoire jusqu’au rideau. Je ne sais pas pourquoi il a crié, nous étions pourtant si près, si à l’écoute, si à lui.

Il ne nous a pas parlé. Pas un mot. Fatigue, désintérêt ou peur de mal faire, peu importe. L’autre, ça semble bien compliqué pour le grand héron sous son grand chapeau. Sans doute que lorsqu’il déploie ses ailes, elles prennent trop de place. Pas de première partie non plus pour encourager un moineau à prendre son envol. Pas d’invité, pas de duo, juste un long vol plané en solo, en classe économique.

Pourtant, quelques jolies chansons mal chantées auront eu raison de nous, et si le Métropolis ne s’est pas embrasé, nous étions juste contents d’avoir des nouvelles de Jean.  La tendresse du public pour Leloup, si peu réciproque, est un mystère qui ne réside pas seulement dans son oeuvre, trop inégale. Au delà de ses ritournelles, de sa fantaisie ou de nos souvenirs de jeunesse, je crois que c’est sa liberté qui nous fascine et qui nous rend si bienveillant à son endroit. Et si sa liberté se transforme parfois en souffrance (il faut écouter le très touchant Retour à la maison sur le dernier album), elle échappe tellement aux carcans de notre société qu’elle illumine notre imaginaire autant qu’elle révèle nos impuissances.

Alors que la plupart de ses admirateurs se retrouvent ou se retrouveront pris au piège de la carrière, de la famille et de l’hypothèque, l’homme que le temps ignore parcourt le Costa Rica, planifie d’acheter une montagne, et s’apprête à devenir fermier, documentariste ou écrivain. Ce qu’on n’oserait même pas rêver, il l’envisage sérieusement. Et peu importe que ça aboutisse ou non, sa liberté est devenue la nôtre, la seule possible. Et quand il disparaît quatre ou cinq ans, ce n’est pas parce qu’il a accepté un emploi au centre-ville, c’est parce qu’il se promène avec nos rêves dans un vieux Range Rover.

Jean Leloup est libre pour nous, c’est sans doute pour cela que nous l’aimons sans conditions. À l’image de son vieux compagnon usé à trois pattes, nous lui pardonnons tout; ses errances, ses absences, et même son indifférence.

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David Lemieux sur le toit du monde

Les lumières du Madison Square Garden éclaireront bientôt les acteurs sans texte d’un spectacle sans compromis, et les caméras de tous les pays seront pointées vers la scène d’un théâtre pour pauvres et voyous. Tout a commencé dans les sous-sols un peu humides et puants de notre humanité, pourtant David Lemieux a rendez-vous samedi sur le toit du monde.

Quelques heures avant le tumulte, en se promenant dans les corridors hantés et silencieux de l’arène mythique, s’il est attentif, il entendra Louis, Hagler, Ali. Ils lui rappelleront que c’est ici que s’écrit la tragédie.

Golovkin est champion du monde depuis 2010, mais il casse des gueules depuis sa plus tendre enfance. Petit, ses deux frères pointaient quelqu’un dans la rue, ils lui disaient « attaque », et il attaquait. J’ai longuement observé son visage rond de nomade Mongol; il a sur les joues le cuir rosé de ceux qui ont vaincu le froid bleu des steppes eurasiennes, et dans les yeux une confiance enfantine et funeste, comme si le pire s’était déjà produit. Son sourire est franc, mais démodé. Ses deux frères sont morts à la guerre.

Dans les ruelles d’Ahuntsic, David ne valait guère mieux, et les mâchoires engourdies du quartier s’en souviennent encore. Il y distribuait son jab gratuitement, dès l’âge de neuf ans. Il avait le « diable au corps », dit Tremblay. J’ai longuement observé son visage fin et son regard maladroit; l’enfant turbulent s’y dissimule mal, et il ne retrouve vraiment sa liberté qu’entre quatre murs de cordes tendues. À Chomedey-sur-ennui, il n’a dû survivre à aucune guerre, mais l’Arménie et le Liban de sa mère sont dans chacun de ses coups de poings définitifs.

Lemieux contre Golovkin, c’est un combat reporté mille fois depuis l’enfance qui aura lieu samedi. Deux gamins, dont les ruelles parallèles ne devaient jamais se croiser, deux gamins vont s’affronter sans colère et sans peur dans un moment tragique et rare de vérité. Moi, je n’aurai d’yeux que pour David Lemieux évidemment, et je serai fébrile comme au bas d’un funambule. On ne manquera pas de ma rappeler la barbarie de ce théâtre-là, et je me défendrai à peine, avec Philonenko: oui la boxe est une fascination un peu honteuse, et oui je l’aime aussi fort que mon incapacité à expliquer la noblesse de cet instant-là. Je sais juste que c’est vrai, que c’est ici que s’écrit la tragédie.

La naissance de Vénus

botticellivenereLa Naissance de Vénus est une oeuvre majeure de la renaissance italienne peinte par Sandro Botticelli vers 1485. Le tableau est une représentation allégorique de la Vénus mythologique dans sa forme anadyomène (qui surgit des eaux), et le modèle qui a inspiré le peintre est Simonetta Vespucci, dont on disait qu’elle était la plus belle femme de son époque. Sa représentation est posthume puisqu’elle mourut de la tuberculose à l’âge de 23 ans, en 1476.

Femme de Marco Vespucci et maîtresse de Julien de Médicis, Simonetta n’était pas à proprement parlé une timide, malgré la pudeur factice illustrée par cette improbable chevelure dorée portée à l’essentiel dont on peut par ailleurs admirer la parfaite épilation au laser. Sur la gauche de la nymphe, à droite du tableau, on aperçoit une des filles de Zeus, dont le célibat devait son éternité à ses robes-sofa entièrement taillées dans le divan brut, tentant en vain de recouvrir la rouquine. À droite de Simonetta, Zéphir, accompagné comme toujours de son épouse possessive, dont l’insécurité chronique trouve son explication dans un nichon ridiculement petit et de bien trop longs orteils, en train de souffler discrètement pour empêcher la cousine de recouvrir la salope.

Si elle inspira de nombreux grands peintres (Botticelli, mais aussi Di Cosimo), la belle Simonetta, la « Sans Pareille », fut aussi la muse de nombreux poètes, dont Angelo Ambrogini qui, à l’instar de Botticelli, bandait violemment à la simple évocation de la belle de Florence. Pourtant, tel ne fut pas le cas d’Arthur Rimbaud qui, des siècles plus tard, dressa un portrait peu flatteur de la coquette à Julien, évoquant ainsi « des déficits assez mal ravaudés », un « col gras et gris », mais surtout concluant par ces terribles mots:

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Si on peut saluer l’audace du jeune poète transformant en trois vers Vénus en boudin, on se doit pourtant de la disqualifier puisque c’est sur un derrière poilu et disgracieux, celui de Verlaine, que la tapette des Ardennes portera plus tard son dévolu, incapable d’apprécier quelconque doux et flasque cul. Il est d’ailleurs fort à parier que c’est aussi en traitant d’ulcère l’antre de Paul le barbu que le gamin se fit faire un trou de balle en juillet 1873 à Bruxelles.

Vénus, ou Simonetta la belle, fantasme triste du peintre maintenu puceau par des moines odorants et tyranniques, fut sauvée des flammes du bûcher des vanités par Botticelli lui-même. S’il ne peint plus jamais d’autres nus après, on raconte qu’il avait dissimulé celui-là dans son lit et que le soir venu, à la chandelle, il se faisait des petits guilis-guillis.

 

Chercher le barbare

Cet essai a été publié dans le No 61 de la revue l’Inconvénient:

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Dans une entrevue accordée quelque temps avant la sortie de Soumission et les attentats de Paris, Michel Houellebecq évoquait sans grande hésitation la « destruction de la philosophie issue du siècle des Lumières ». Il appuyait son propos en soulignant l’excellente santé des religions monothéistes et déclarait par là même la mort de l’athéisme et de la laïcité. Il se définit d’ailleurs désormais comme un agnostique, son athéisme n’ayant « pas vraiment résisté à la succession de morts qu’il ait connu ». L’affirmation de Houellebecq est ambitieuse, mais elle ne semble pas démentie par un début de millénaire qui, depuis le 11 septembre 2001, témoigne de l’échec de la raison sur le divin. En cette période incertaine, en cette fin d’époque annoncée où l’on voit un monde qui meurt tandis que le nouveau peine à naître, on pense volontiers à Gramsci, qui constatait que « pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». En effet, les revers que subit une laïcité de plus en plus malmenée entraînent des réactions vives chez ses défenseurs et une confusion générale, souvent malveillante, entre athéisme, laïcité et origine culturelle. Ainsi se libère une parole troublante, inédite pour notre génération, qui semble signifier une autre fin d’époque, celle du tabou qui protégeait l’Occident, depuis la découverte des camps de la mort, contre la diabolisation des groupes religieux, ethniques ou culturels.

Si la philosophie des Lumières a permis le triomphe du raisonnable sur le religieux, particulièrement grâce au savoir qui est source de démystification, ses valeurs essentielles, qu’on retrouve dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis ou dans la déclaration des droits de l’homme de la Révolution française, mettent de l’avant la liberté, l’égalité et la tolérance, qui sont les socles de nos démocraties depuis plus de deux siècles. Si ces valeurs n’ont pas permis d’éviter des conflits terribles comme les deux grandes guerres, elles ont tout de même ouvert la voie à la naissance de sociétés plus égalitaires, et elles ont alimenté les grandes luttes contre les injustices, particulièrement raciales (ségrégation des noirs en Amérique, Apartheid, etc.). Il est alors difficile de s’opposer à Houellebecq lorsqu’il décrète la fin des Lumières. On ne peut en effet contester le retour du religieux, ne serait-ce que sous sa forme la plus violente, et on ne peut qu’observer un recul des valeurs humanistes qui nous animaient depuis deux siècles. La multiplication des assassinats de Noirs Américains par des policiers aux États-Unis, affaires pour la plupart classées sans suite, démontre que l’héritage de Luther King et de Malcom X s’étiole irrémédiablement et dans une relative indifférence.

Le recul des valeurs universelles qui placent tous les êtres humains sur un pied d’égalité laisse poindre le retour de xénophobies confuses et décomplexées.  L’épisode pathétique d’Hérouxville a démontré que la modernité n’est pas forcément gage de progrès, et il a ramené à notre souvenir le fait que l’homme dépourvu d’éducation a tendance à se complaire dans une certaine noirceur, laquelle s’illustre souvent hélas par une xénophobie primaire. En revanche, et c’est sans doute le plus préoccupant, nous assistons aujourd’hui, tant au Québec que dans tout l’Occident, à la libération d’une parole dévoyée, inquiétante, jusqu’ici retenue, tantôt politique, tantôt journalistique, tantôt sociologique, qui n’est pas sans faire écho à la période ayant précédé les deux grandes catastrophes européennes, période pendant laquelle on tentait de définir la pureté du peuple en même temps qu’on identifiait le bouc émissaire d’une société en crise. En appelant Zola à la rescousse, on réalise que si d’aucuns ont parfois abusé des comparaisons définitives, notre époque et la sienne présentent des ressemblances évidentes : « Depuis quelques années, je suis la campagne qu’on essaie de faire en France contre les Juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m’a l’air d’une monstruosité, j’entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries. » Il ne s’agit pas de superposer ces deux époques, sans nuances ni distinctions de contexte, mais de s’interroger sur la portée d’expressions décomplexées, comme celle d’un « problème de l’Islam » qu’a avancée l’académicien Alain Finkielkraut et dénoncée le journaliste Edwy Plenel, vision qu’on voit relayée au Québec par le sociologue Mathieu Bock-Côté. Une expression qui fait écho au « problème Juif » dont on dissertait sans gêne dans l’Europe de la fin du XIXème siècle, et qui inquiétait tant Zola.

Face à la menace terroriste, qui constitue une réalité en Occident, des postures de repli identitaire se mettent en place, et une parole de régression consternante les accompagne. Pendant qu’en France ce repli s’alimente à la crise économique (réflexe classique), au choc qui a suivi les attentats de Paris, ainsi qu’aux cicatrices béantes du post-colonialisme, certaines voix au Québec tentent d’importer frauduleusement des tensions européennes qui nous sont en tous points étrangères, et ce particulièrement depuis 2013 et les débats entourant la charte des valeurs. Il faut méconnaître avec force les complexités, les fragilités, les souffrances françaises et leurs racines profondes pour importer ici un discours non seulement inapproprié, mais qui porte en lui les germes de la guerre qu’on prétend vouloir éviter. Dans une société harmonieuse comme la nôtre, à peine dérangée par quelques ajustements que les travaux de Bouchard et Taylor ont bien décrits, on cherche à exploiter les tensions internationales, à agiter les épouvantails malhonnêtes de la perte d’identité au profit d’un envahisseur imaginaire, contre lequel on s’autorise à commettre de plus en plus de gestes hostiles. Ainsi réduit-on les personnes de culture musulmane à l’Islam, lequel est lui-même réduit à l’intégrisme islamique et au terrorisme. Autant de raccourcis et de sophismes vicieux et insupportables, rendus possibles par ce qui me semble correspondre à la fin d’un certain tabou de l’Holocauste. Après la découverte des camps, l’humanité avait compris que les mots comptent, que les mots prononcés dans le contexte de l’affaire Dreyfus et de la montée lente du nazisme recélaient en eux la monstruosité que personne n’osait alors imaginer. Une précaution de mémoire qui laissait croire que nous avions compris avec Hannah Arendt que « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ». Or, les agendas politiques des uns et des autres semblent avoir eu raison de ce qu’on croyait immuable, et la mémoire du pire n’empêche plus désormais la diabolisation d’un peuple, à toutes fins utiles.

Ainsi, de plus en plus de voix publiques adoptent la posture malhonnête de la xénophobiguité. Il s’agit par là de tenir des propos qui ne peuvent être considérés comme racistes ou xénophobes, mais dont les auteurs savent que l’ambigüité résonnera favorablement chez les plus vulnérables comme une autorisation à libérer une parole à l’intolérance crasse. Et cette xénophobiguité s’appuie sur une confusion savamment entretenue entre laïcité, athéisme et origine culturelle, confusion habile qui permet d’accuser et de rendre coupable l’ensemble des Musulmans de crimes et de délits qui leur sont étrangers, et auxquels on les associe par les seuls liens d’appartenance de croyance ou d’origine, alors qu’ils en sont, et la réalité en est comptable, les premières victimes. Incapables de relever les défis complexes de la compréhension du monde, personnalités politiques, journalistes et chroniqueurs font commerce de ces haines. Ils manipulent avec adresse les amalgames pour conduire l’opinion publique vers une stigmatisation évidente, dont ils se tiennent ensuite à l’écart en protestant avec lâcheté qu’ils n’y sont pour rien. Derrière une certaine érudition et une apparence de rectitude, leur objectif est pourtant clair : en profitant du climat de terreur provoqué par la menace islamiste et par une manipulation adroite des mots et des concepts, il s’agit de réveiller en chacun de nous ce que Brecht appelait la bête immonde, cette hostilité intrinsèque envers l’étranger, de laquelle seule l’éducation peut triompher. Pour les uns, il s’agira de raviver, sur fond de repli identitaire, la flamme souverainiste à travers une laïcité qui exclut ; pour les autres, cette négation de la richesse humaine, cette transformation d’une idée monstrueuse en une opinion légitime, assise sur l’illusion d’un héritage identitaire homogène et fantasmé. Césaire parlait d’un rapetissement des droits de l’homme pour qualifier cette « conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste ». Inventer l’ennemi global, chercher le barbare, encore, au lieu de chercher le fil, le lien, comme si les civilisations n’avaient pas rendez-vous.

Les événements récents d’Ottawa, Paris et Copenhague témoignent que nous traversons une période trouble et dangereuse, puisque des fous de Dieu, probablement devenus fous par la répétition des injures impérialistes occidentales, ont décidé de semer la terreur tant au Moyen-Orient que chez nous. Cette violence totalitaire, dit Plenel, « ne cessera pas mais s’aggravera si nous ne nous élevons pas à la hauteur du défi qu’elle nous lance : affronter les injustices, inégalités, misères et humiliations qui l’ont produite, que ce soit à l’échelle du monde ou de notre pays. Un monde qui accepte que les 1 % les plus riches détiennent bientôt plus de la moitié du patrimoine mondial court à sa perte, c’est-à-dire à cette violence sans fin, sans frontières et sans territoires, qui est la nouvelle figure de la guerre. Et les premiers à le savoir, car ils la subissent depuis si longtemps, ce sont les peuples du monde arabe, de culture majoritairement musulmane ». Et pendant que des pays arabes crient au ciel leur soif de démocratie, des intégristes islamistes proclament, parmi d’autres provocations, son incompatibilité avec l’Islam.

Les processus de généralisation sont les outils bien connus de l’intolérance, et les chemins qui mènent à l’indifférence. La propagation de la suspicion et le repli identitaire ont toujours fait le bonheur des idéologues que trop de différences embarrasse. La philosophie des Lumières nous invitait, par l’acquisition de tous les savoirs, à les apprivoiser et à vaincre nos peurs. Si Houellebecq dit vrai, si le temps des Lumières est désormais révolu, il s’agit peut-être d’une période sombre qui commence pour nous. Une période pendant laquelle, sous l’influence de ceux que l’unité des hommes rebute, nous mènerons la guerre que nous prétendions redouter.  « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel », disait encore Zola. « On les a frappés, injuriés, abreuvés d’injustices et de violences, et rien d’étonnant à ce qu’ils gardent au cœur, même inconsciemment, l’espoir d’une lointaine revanche, la volonté de résister, de se maintenir et de vaincre », ajoutait-il.

Malgré les exigences d’assimilation qui sont en réalité, comme le dit Plenel, une « euphémisation de la disparition », une volonté d’effacement comme autant de refus de l’altérité, « n’accepter l’autre qu’à la condition qu’il ne soit plus lui-même, ne le distinguer que s’il décide de nous ressembler, ne l’admettre que s’il renonce à tout ce qu’il fut », malgré les injonctions de distanciation (#notinmyname), malgré toutes les associations malhonnêtes et les humiliations, les Arabes, les Musulmans de chez nous font preuve de simplicité, d’obligeance et de dignité, quoi qu’en disent les agitateurs d’épouvantails, les parsemeurs de haine. Dans les mots qui suivent, le journaliste Akli Ait Abdallah rappelle que derrière chaque immigrant, au-delà des statistiques et des phobies idiotes, au-delà des froideurs, des insensibilités et des ignorances, il existe un homme, une femme, des travailleurs, des familles de bonne volonté, souvent extirpées du pire. Au moment où j’écris ces lignes, un bateau surchargé de migrants fait naufrage en Méditerranée, et on présume qu’il y aura au moins 700 morts. Au-delà de la tristesse, c’est l’espoir le plus fort, celui que fabrique le désespoir, qui sombre avec ce bateau. Il faut toujours sourire à un immigrant. On ne sait jamais quel miracle ni quelle souffrance se tiennent devant nous.

« Je suis… Je suis, moi, l’immigrant, celui qu’on sélectionne, qu’on accepte, qu’on accueille, qu’on surveille, qu’on ausculte, qu’on évalue, qu’on statistique, qu’on probationne, qu’on quotationne, qu’on modélise, qu’on budgétise, qu’on maindoeuvrise, qu’on légifère, qu’on encode, qu’on certificate et qu’on intègre, qu’on encense, qu’on récompense, qu’on complimenthe, théàlamente, qu’on félicite, qu’on répartit, qu’on ventile et qu’on régionalise, qu’on francise, qu’on laïcise, qu’on civilise, qu’on courtise, qu’on analyse, qu’on supporte, qu’on diabolise, qu’on déprogramme, qu’on condamne, qu’on déradicalise et qu’on blâme, qu’on amalgame, qu’on ethnicise et qu’on racise, qu’on contrôle, qu’on réforme, qu’on limite, qu’on contient, qu’on maîtrise, qu’on endigue, qu’on débat, qu’on renvoie, qu’on déporte, qu’on decâlisse. Je suis, moi, l’immigrant, pourtant qui de douleurs, d’amitiés, de chair et de parole. ».  Akli Ait Abdallah.

#patteblanche, ou le défilé des vertueux

L’époque est à la dissociation, c’est dans l’air du temps. Et si l’époque est à la dissociation, c’est parce qu’elle est à la suspicion. Pour se prévaloir du soupçon latent et pour s’angéliser aux yeux d’autrui, il s’agit donc avant tout de rassurer et de montrer patte blanche. On navigue ainsi dans ces eaux un peu troubles, loin de nos principes de justice qui faisaient jusqu’à présent de nous des innocents, jusqu’à preuve du contraire.

Il existe plusieurs techniques de dissociation. Une de mes préférées est celle de l’anticipation, très efficace. Prenez par exemple un couple de chroniqueurs oeuvrant dans un quotidien montréalais à grand tirage. Leur technique est la suivante: tenir à répétition des propos flirtant avec la xénophobie et/ou l’islamophobie, et finir chaque publication ou presque par : « évidemment les bien-pensants vont me traiter de xénophobe et/ou d’slamophobe, dans 3… 2… 1… ». Comme si cette simple anticipation suffisait à s’immuniser, à se dissocier de propos pourtant inacceptables, dégueulasses, et consciemment prononcés. Quoi qu’il en soit, la méthode fonctionne puisqu’elle est même reprise par certaines et certains de leurs collègues.

Si le #dans123 (chaque dissociation mérite son hashtag), si le #dans123 disais-je, place à distance les médiocres de leurs propres insanités, ils ne semblent pas s’en contenter et exigent, à leur tour, que d’autres se dissocient. Mais pas n’importe qui, bien entendu.

Ainsi, suite aux appels au djihad lancés par l’État Islamique depuis quelques mois et suite aux récents événements à St-Jean-Sur-Richelieu et à Ottawa, des voix se sont élevées pour que les Musulmans de partout, s’ils souhaitent être considérés comme fréquentables par nous [sic], dénoncent haut et clair la violence, l’islamisme, le terrorisme, la charria, la burqa, le tralala. Les cons ne se contentent donc plus de se dissocier avec lâcheté de leurs propres réflexions nauséabondes, ils exigent qu’une communauté toute entière, qui n’a rien demandé à personne, rassure son voisin en signifiant qu’elle ne fera pas sauter le quartier.

Une dissociation qui est ici contrainte, inspirée de triste mémoire par le bushisme débile « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » doublé du très faible « Qui ne dit mot consent », et qui a donné naissance au mouvement #notinmyname, hashtagué pour l’occasion.

La dissociation est tellement dans l’air du temps qu’il faut désormais se dissocier de tout, même de Jian Ghomeshi, et encore une fois montrer patte blanche. S’identifier comme un homme parfaitement inoffensif, en espérant qu’il en reste. Ainsi, dans un autre curieux défilé des vertueux, Patrick Lagacé et David Desjardins, dans leurs journaux respectifs, sont venus nous rappeler combien ils étaient des bons gars. L’un en revenant sur les horreurs de l’agression sexuelle et sur ses conséquences, l’autre à travers un ami imaginaire (Tony) aussi grotesque qu’improbable, mas tous les deux dans un #heforshe, un #notinmyname de plus, une espèce d’excuse au monde pour les culs sifflés par d’autres, suivie d’une mise en garde bien sentie sur le respect qui est évidemment dû aux femmes. Rien en tout cas pour nuire au lectorat, bien au contraire.

On me dira qu’on ne fait jamais assez d’éducation en la matière, et je vous répondrai, penaud, que vous avez bien raison, tout en cherchant comment vous convaincre que je suis un bon gars, moi aussi, je vous le jure, malgré des dissociations pas toujours évidentes quand j’omets parfois d’embrasser la vertu et de me distinguer du pire, alors que ça soignerait tellement mon capital sympathie.

Bien des horreurs se produisent dans le monde, ma petite dame, mon bon monsieur, et elles ont lieu sans mon consentement. Sachez que si les choses étaient faites #inmyname, tout un chacun irait en sécurité, on ne travaillerait jamais les lendemains de jours de repos, du Mercurey coulerait au robinet, et Richard Martineau livrerait le journal plutôt que de l’écrire.

Sur la piste cyclable – Portraits

Je l’ai dit dans ma précédente chronique, je peine à quitter l’été, et la lente promenade d’automne qui nous emmène vers le froid m’accable de nostalgie, alors que certaines feuilles, elles, résistent encore.  Pas assez suicidaire pour adopter le cyclisme d’hiver, je rangerai bientôt mon vélo. C’est le moment de se rappeler de quelques visages qui m’ont accompagné durant toute la saison estivale, sur la piste cyclable.

– Le propriétaire
La scène se répète à chaque intersection ou presque, alors que nous attendons, les uns derrière les autres dans le couloir qui nous est réservé, que le feu passe au vert. À ce moment là, par la gauche, un cycliste remonte la file et vient poser le pied devant tout le monde. La main sur la hanche, le menton haut,  il me fait sentir avec des petites roulettes. On dirait le propriétaire de la piste. Il doit être là depuis le début, c’est sûr, ou alors c’est son père qui l’a construite.  La première fois, ça m’a vraiment impressionné. Je me suis dit : pour être en confiance comme ça, soit c’est quelqu’un de très important, soit il est Français.

– Armstrong à sacoches
Cinquante et un ans, la petite est au Cégep, le condo est payé, Monique fait des sudokus,  l’ennui est croissant, comme ce ventre de plus en plus difficile à dissimuler. Grâce à une augmentation de salaire bien méritée et pour oublier un système érectile de plus en plus capricieux, il est allé s’équiper. Attention, pas n’importe quoi: du Louis Garneau, de la tête aux couilles, du guidon au dérailleur. Moulé dans son kit de grimpeur, c’est juché sur son fibre de carbone à sacoches et l’oeil rivé sur l’odomètre digital dernier cri qu’il parcourra le kilomètre et demi qui le sépare de son bureau, convaincu de rajeunir bientôt. Peut-être.

– Le taxi
Je souhaite sa mort, puisqu’il souhaite la mienne.

– La petite grosse
Une pomme, deux Snickers, et La liste de mes envies dans le panier de son vélo neuf mais pas très beau, c’est la plus vaillante de la piste. Les joues rouges, le casque trop petit, et la mèche collée sur le front, l’oxygène est aussi rare le long du Parc Laurier qu’en haut de l’Anapurna pour ce derrière courageux, fruit d’une pondération par trop contrariée. Chaque déplacement est une lutte impitoyable contre les éléments et la ville ingrate, quelque soit la direction, une ascension permanente.

 Le coursier
Il y a belle lurette qu’il a quitté la piste cyclable, ou il ne l’a probablement jamais empruntée puisque c’est autorisé. Fils à deux roues de Falardeau et de Che Guevara, le coursier ne roule que dans les sens interdits, dépasse par la gauche, par la droite, par en dessous ou par au dessus si nécessaire, coupe la route même aux poussettes et s’arrête au feu vert pour se rouler un bat. Dérobé sur un vélodrome et vieilli huit ans en fût de chêne, son vélo se distingue par une absence de tout artifice, dont les freins, accessoires particulièrement inutiles puisqu’il est de la responsabilité des chiens de bourgeois de l’éviter.

 Le petit vieux
À l’instar de la petite grosse, le petit vieux est une nuisance. Comme pour elle, chaque coup de pédale lui fait trois plus mal qu’à n’importe qui sur deux roues. Déjà identifié comme un improductif notoire, voilà qu’il vient ralentir les rentables à l’heure de pointe avec son tricycle ridicule. Il faudrait qu’il évite l’heure de pointe. Il faudrait qu’il évite aussi la tranche de dix à quatre, à cause des livraisons, et celle du soir, de sept à neuf, réservée aux familles. Il lui est plutôt recommandé de venir souffrir entre une et trois heures le dimanche, puisque de toute façon ses enfants ne lui rendront pas visite.

– Le fâché
Quand le bonheur a été distribué, il était pogné dans la côte de Berri, coincé entre deux vieux et une petite grosse au souffle court. Depuis, il est noir de rage. Sur son vélo, il a installé une sonnette. Une grosse sonnette. Ça ne va jamais assez vite pour lui. Quand il dépasse, il sonne comme un perdu et il crie Attention! Attention! Puis il sacre parce qu’on ne se tasse jamais assez rapidement. Quand un vélo dans l’autre sens s’approche par trop près, il veut le tuer, le détruire, comme cet inconscient de piéton, un pied en bas du trottoir : « t’es sur la piste cyclable, ostie! » Quand aux automobilistes, ils n’ont pas acheté leur voiture pour se placer, mais pour faire chier les cyclistes en général, et lui en particulier.

 Le bixiste
C’est mon préféré. D’abord parce que on l’entend arriver de loin, gueling, gueling, mais surtout pour son élégance. De part sa structure particulière, le BIxi, qui a l’aéro-dynamisme d’une déneigeuse ukrainienne, impose à quiconque le chevauche, un dos tellement droit qu’on peut se demander si son utilisateur a vérifié s’il y avait une selle avant de s’asseoir. Mais peu importe, il confère à qui l’enfourche une allure chevaleresque du plus bel effet, surtout quand il porte aussi élégamment le veston et la pince à pantalon comme il est de mise à partir de René Lévesque. La particularité du Bixi, c’est sa limitation d’usage cardinale puisqu’il ne fonctionne que du nord au sud. Pour le trajet inverse, il faut prendre le métro.

 La hipster
Casque de skate façon coursier et longue chevelure sur le côté, elle a tout juste vingt ans, un vieux vélo de route déglingué, et la détermination de Frida Khalo. Dans la côte de Berri ascendante, elle parle au téléphone et finit son déjeuner. Dimanche, elle a couru un demi-marathon en matinée pour faire plaisir à sa copine sportive, elle est allée voir Mommy sur l’heure du lunch, puis elle a étudié le reste de la journée en buvant doucement son jus de kale. En soirée, elle a repris son vélo pour se rendre à son cours de yoga chaud dans Villeray. Demain, elle réussira son examen, mangera rapidement son dîner, puis deviendra médecin, chercheure ou avocate.

Ils vont tous me manquer, mais on se retrouvera bientôt dans le métro, pour un nouveau tour de piste. Le fâché se fâchera, le petit vieux sèchera, la petite grosse suera. Moi, je continuerai de poser mon regard amusé sur mes semblables, espérant de n’être aucun d’eux, mais au fond convaincu d’être un petit peu de tous ceux là.

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Essai: Des discrets au temps des vanités

** L’intégralité de ce texte sera publiée le 2 octobre 2014 dans le Huffington Post Québec**

Extrait de l’essai que je publie ce mois-ci dans la revue l’Inconvénient, un texte qui parle de la perte d’identité à travers la nécessité de mise en scène permanente qu’impose le monde d’aujourd’hui :

« Convaincu de la nécessité d’un dépassement systématique de soi – comme si être simplement soi représentait un échec personnel -, le citoyen moderne se trouve donc en situation de représentation permanente ; il spécule jour après jour sur lui-même et sur les autres à la bourse du paraître. Sa posture déborde désormais du cadre professionnel pour envahir sa vie toute entière, il appréhende de plus en plus la sphère privée avec les outils de gestion administrative hérités de l’entreprise. Il assure également, comme pour n’importe quel produit, sa propre promotion à travers un égo- marketing de chaque instant. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’usage qu’il fait des réseaux sociaux où il expose, comme presque tout le monde aujourd’hui, son quotidien, un quotidien aux instants sélectionnés, imaginés ou réécrits. Il s’y présente sous une identité sublimée, pour répondre à la pression de l’excellence et de la compétition, autres héritages pervers de l’entreprise ; il ne montre ainsi que les côtés les plus glorieux de son existence, prêt à s’en inventer au besoin. »

La suite dans vos librairies et maisons de la presse!

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