Moi l’intégriste

Me doutant qu’ils allaient se faire rare dans le débat sur la charte des valeurs, j’ai voulu dans mon dernier texte envoyer un signe d’amitié aux personnes – et particulièrement aux femmes – qui allaient en être les victimes, c’est à dire les femmes voilées. Si la charte tient ses promesses, elles seront évacuées de l’espace public, de nos administrations, de nos CPE, etc.

La question de savoir qui les voile, je ne l’ai pas abordée, elle est sensible, et on saute trop souvent aux conclusions. La réalité est qu’elles portent le voile, et que croire qu’elles le retireront sur ordre est un leurre et une hypocrisie puisque nous savons bien que c’est tout à la fois religieux, culturel, traditionnel. Il s’agit donc bien d’organiser la disparition de ces personnes de notre espace commun.

Depuis ce matin je me fais traiter partout d’islamiste intégriste qui prône le retour à l’esclavage des femmes, et avec une violence étonnante.  Mais refuser ces femmes dans notre espace public, n’est-ce pas interrompre leur émancipation? N’est-ce pas leur montrer la direction du foyer? C’est moi l’intégriste?

Et les fesses? Je vous renvoie à la burqa de chair de Nelly Arcan.

Je vais assumer que je me suis mal exprimé, que j’ai été un brin provocant, maladroit même. Je trouve ça moins confrontant que de réaliser que je suis entouré de xénophobes.

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La charte des malheurs

Je regarde un peu plus le cul des filles ces temps-ci. Non pas que j’avais complètement abandonné cette pratique séculaire et sans douleur, mais comme j’avais versé mon dévolu sur un en particulier, je m’imposais depuis cette petite réserve polie qui fait ma grandeur. Mais récemment libéré d’un derrière exclusif et familier, je caresse à nouveau du regard les multiples champs arrondis du possible.

C’est donc les yeux baissés vers un livre dont j’ignore tout que je contemple, ligne orange, les fondements inégaux de mes contemporaines. La saison est mon amie, alors je me dépêche d’en profiter avant que de trop longs tissus, semblables aux feuilles mortes, ne tombent et viennent recouvrir de tristesse ces valons éphémères et chatoyants. Parfois la nature s’émerveille, et je pense alors à Jeanloup Sieff, grand parmi les grands, qui photographiait comme personne les séants prometteurs, et qui disait: « Ce sont les voûtes romanes de l’architecture corporelle, qui permettent de retrouver la foi originelle en une Femme à l’image de Dieu. Ce sont ceux-là que j’aime photographier, pour en conserver à jamais les courbes miraculeuses avant que le temps ne les dégrade. Ces derrières-là mériteraient presque, récompense ultime de leur unicité, de n’avoir point de trou du cul. »

J’ignore quel métro prenait Sieff, mais ligne orange, le sublime arrière-train n’est pas de tous les wagons et les courbes ne sont pas toutes les fruits du miracle, hélas. Hélas ou tant mieux? Je laisse à Grégoire Delacourt le soin de l’éloge à la petite grosse, l’éloge au cul du temps qui passe. Il le fait à merveille et avec une bonté qui justifie à elle-seule un best-seller mondial.

Ainsi je m’attarde, station après station, à tous ces derrières, miraculeux ou injustes, délicatement suggérés ou offerts de triste exubérance. Des culs baveux, des culs chromés, des culs hurlants. Des culs sans âme, parce que trop dévoilés. Alors, pour fuir le vulgaire, je cherche le tissu. Je fouille mon wagon, en quête de sous-entendu, en quête d’insinuation, en quête d’à peine évoqué, de juste aperçu.

Parfois, mon regard condamnable s’arrête sur une robe. Pas une petite robe blanc-cassé montréalaise, une longue robe. Une robe interminable et sans rebond. Mais c’est une belle robe, cousue de fils d’or délicats qui arpentent une soie riche et colorée. Une robe sans arrogance qui donne juste envie de remonter jusqu’aux yeux, jusqu’aux cheveux. Des yeux foncés et profonds, sensibles et discrets. Mais pas de jolie coiffure, non. Par dessus, une autre étoffe, fine, brodée et gracieuse.

Ce matin, ligne orange, j »ai lâché des yeux la fente sans fierté, presque odorante, de la blonde d’à côté pour m’attarder sur cette femme-là, aux yeux foncés et profonds, sensibles et discrets. En vrai je ne sais pas ce qui l’anime, ce qui la chagrine, ni qui l’habille vraiment. Je la trouve juste belle, elle me grandit.

Mais mon gouvernement veut la faire disparaitre.

Lâcher prise

Il parait que le texte de Judith Lussier dans Urbania a fait grand bruit. Elle ne portera plus sa petite robe blanc cassé, parce qu’elle a provoqué, dans la rue, des réactions déplaisantes.

Je ne la mets plus parce que j’ai l’impression qu’un memo est passé à l’effet qu’une robe blanc cassé sur une fille blonde donnait l’autorisation aux gars de siffler la fille, toucher la fille, la dévisager, la violer du regard (avec la langue qui sort un peu de la bouche), ou lui faire des compliments déplacés. Je ne me suis pas sentie bien, je n’ai plus jamais remis la robe.

C’est pas rien. D’abord, siffler, c’est vulgaire. C’est ma mère qui m’a appris ça. Toucher une fille par contre, à part la morphine ou un but en fin de prolongation, je ne crois pas qu’il y ait d’instant plus délicieux que celui-là. Cependant, toujours selon ma mère que je ne remercierai jamais assez, il faut son approbation. Et même à une approbation, on préfèrera une invitation, avec frissons et joues roses de préférence. Mieux encore si un petit souper précède le tout. La langue qui sort un peu de la bouche, sauf quand on éprouve, gêné, de la difficulté à dégrafer une brassière neuve, c’est disgracieux, surtout si déjà on sue dessous le nez.

Était-ce une agression? Si oui, c’est pas dans Urbania que ça doit se régler, mais au poste de police le plus proche.

Était-ce une exagération, parce que Judith Lussier ressent, comme moi rue Berry, un sentiment de malaise quand un homme lui signifie, adroitement ou non, un quelconque intérêt à vocation de rapprochement, parce qu’elle sait qu’elle est, à cet instant précis, une déception en devenir puisque les Dieux et les hasards ont orienté sa boussole vers l’autre flanc de la montagne? Si oui, je me dois de la disqualifier, comme je me disqualifie moi-même en pareille circonstance, mais non sans ces quelques précautions d’usage qui devraient éviter d’inutiles bavardages:

J’ai une tendresse toute particulière pour les lesbiennes. Non, pas pour le fantasme improbable de la pornographie, mais pour le bon goût que nous partageons, elles et moi, quand nous trouvons une fille jolie. Pour le bon goût que nous partageons, elles et moi, de demeurer froid devant un homme qui sue dessous le nez dans un chandail trop court, faiblesse touchante de la Lavalloise hétérosexuelle. J’ai, par ailleurs, une amitié indéfectible pour les gays, résistants de longue haleine, combattants infatigables de la bêtise ordinaire. J’ajoute cette petite jalousie devant cet habile évitement de la princesse et du syndrome pré-menstruel.

J’ai le ton léger, mais à la vérité j’ai l’âme à la déprime, et comme une envie de lâcher prise. Je pourrais bien une énième fois confronter la bêtise militante, rappeler que si parfois nous sommes égaux, nous hommes et femmes, c’est bien dans la vulgarité et le manque de subtilité que nous témoignons jour après jour, tantôt par un talon trop haut, tantôt par un regard trop bas. Mais on me renverrait alors des drames arrivés ou inventés, qui ne m’appartiennent pas, et on finirait par me convaincre que j’ai moi aussi la langue qui sort un peu de la bouche.

Le jeu de la séduction est complexe, il l’a toujours été, et ce bruit sans nuance tend à le complexifier davantage. Quelques gorets nous ont nuit, nous nuisent parfois, comme d’autres guidounes ensalopées rendent peu hommage aux femmes. On n’ira nulle part à grand coup de toutes des salopes, à grand coup de tous des violeurs. Moi en tout cas je n’irai pas, et je ne finirai pas sur un bras de divan à faire le chat, pas plus que dans une publicité de Desjardins, pour signifier par l’absurde que je suis inoffensif.

Mais s’il faut aller nulle part, j’ai bien peur que nous y allions ensemble. On m’a partagé récemment la bande dessinée Paying for it, de Chester Brown. C’est l’histoire autobiographique d’un type qui lâche prise, épuisé par la complexité du romantisme, et qui décide de n’avoir désormais de relations sexuelles qu’avec des prostituées.

Est-ce qu’on peut ne pas se souhaiter ça, mais se rapprocher un peu, voire s’entr’aimer à l’occasion?