L’autre beau risque

J’arrive de vacances, je suis beau comme un coeur, reposé et bronzé comme Michèle Richard, en moins chiffonné. J’avais pas envie de revenir. D’ailleurs j’ai failli pas revenir, j’ai été pris en otage dans un all you can eat en Pennsylvanie, un local était bloqué dans la porte de sortie, un bourrelet dans chaque charnière. On a dû appeler Batman. Aux États-Unis, la bouffe est au moins aussi dangereuse que les armes à feu.

J’avais pas envie de revenir parce que j’avais pas envie de parler de politique. Depuis ma plage suffocante, j’avais réussi à oublier Jean, François, Pauline et les autres. À peine revenu, on me dit qu’il y a maintenant Léo, que l’autobus de Legault est frais peint de c’est assez, et que Charest va repasser. Moi qui voulais vous parler, depuis mon Mac encore plein de sable, des beautés de l’océan. Merci hein.

Léo, il est beau comme Lady Di. Qu’il signe au PQ, à la CAQ ou au Barça, on s’en fout, c’est une étoile. Une gueule d’ange en route vers son destin. Fais juste attention petit, en rentrant dans le tunnel.

Legault a trouvé son médecin de famille et s’est acheté un autobus. Si je me souviens bien, y’a pas si longtemps il était en avion ? Si ça continue il va finir à pied. Ou à V. D’ailleurs je suis allé lire la définition de coalition dans le dictionnaire : « alliance momentanée de plusieurs personnes ». Avouez que c’est rare quand le dictionnaire se trompe.

Donc Charest va repasser. Il n’y aura pas de front populaire, pas d’union sacrée, et le cynisme à son comble s’enfoncera dans les urnes de septembre. Le PQ arrivera second, affaibli par une CAQ complice et inutile, le tout sur un fond malhonnête et populiste de diabolisation de la jeunesse.

Pourtant seul le PQ peut battre Charest. Mais c’est un parti souverainiste. Et comme les forces libérales ont réussi, comme elles l’ont fait avec le carré rouge, à dénigrer avec succès l’idée d’un pays, Marois se voit encore condamnée à l’échec.

À moins que …

À moins que le Parti Québécois ne prenne sa décision la plus audacieuse depuis René Lévesque : celle de s’engager, en cas de victoire, à mettre la souveraineté de côté, afin de rassembler derrière elle toute la colère contre Charest, sans écarter les allergiques frileux d’un pays.

Une décision de crise, un engagement la mort dans l’âme, mais un acte de courage politique inédit qui sauverait le Québec de l’immoralité et de la noirceur immondes dans lesquelles il est plongé depuis près de dix ans.

Un nouveau beau risque, en quelque sorte.

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Une minute d’éternité

Été meurtrier. Nos bébés, plus que les autres années, s’en vont dans le silence et le tourbillon d’une minute d’éternité.

Au moment où j’écris ces quelques lignes, le Québec recense quarante-trois noyades depuis le début de la saison estivale, et la saison est encore jeune, comme on dit. Au moment où vous lirez ces quelques lignes, le nombre aura peut-être augmenté, si la tendance se maintient, comme on dit aussi. Un nombre tellement impressionnant et croissant que la statistique est en train de l’emporter sur la tristesse.

Quarante-trois cauchemars maladroitement additionnés parmi lesquels ont péri ici un aîné, ici une jeune femme, ici un héros plongeant à la rescousse de son garçon, de son frère. Et puis nos bébés. Dans la hiérarchie de nos révoltes contre la mort, c’est l’enfant qui siège au sommet de notre indignation et de notre colère. Parce que c’est nous, parce que c’est la suite, parce qu’il porte en lui la beauté de cette naïveté que nous ne retrouverons jamais, et nos espoirs affaiblis ou perdus.

La responsabilité, distinction principale de notre vie d’adulte. Cette responsabilité ultime de faire venir ici de nouveaux petits habitants, et de les accompagner d’amour et de protection vers leur envol. Des années sublimes et exigeantes pendant lesquelles nous sommes propriétaires de ces existences trop fragiles.

Puis, parfois, arrive cette minute d’éternité. Cette minute d’ailleurs, suffisante au départ. Cette minute qui sera reprise en choeur sur toutes les tribunes, devant toutes les machines à café, comme la minute de la négligence, la minute de l’irresponsabilité, la minute terrible qui sonne l’heure du jugement. Et à l’unisson de clamer notre fierté d’avoir été si responsables, si vigilants, si meilleurs. Et l’on parle de clôtures, de verrous, de cours de natation …

Dans ce monde insensé qui plante des piscines absurdes dans notre boréalité pour dix jours d’exception, le temps n’est surtout pas à la remise en cause d’une quête de confort grotesque, mais bel et bien à l’opprobre et à l’auto-satisfaction d’avoir acheté un si beau verrou, nous.

On se comblera alors l’émotion dans une accusation sans pitié et sans âme, nous qui avons si bien su embrasser cette vie parfaite et sans absence.

Et ne jamais faire cas d’un père, d’une mère, assassinés par cette minute définitive, condamnés à continuer à vivre l’insupportable avec, pour toujours en tête un sourire envolé, à jamais cette odeur de chlore, et le son méprisant de nos parfaits verrous.

Hiroshima mon Asbestos

Hiroshima, 6 août 1945. Le président américain Harry S Truman donne l’ordre de lancer sur le Japon ce que fut le premier bombardement atomique de l’Histoire. Objectif non-avoué : satisfaire l’opinion publique, exaspérée par le déroulement des opérations et par les pertes sur le front du Pacifique.

Satisfaire l’opinion publique…

Des recherches récentes évaluent à 90,000 le nombre de morts à Hiroshima. C’était en 1945, et on le commémore encore, chaque année, comme un des événements les plus sombres de notre histoire contemporaine. Dans Google, tapez Hiroshima puis cliquez sur images.

Québec, 29 juin 2012. Le gouvernement du Québec annonce l’accord d’un prêt de 58 millions pour la relance de la Mine Jeffrey à Asbestos. Objectif non-avoué : satisfaire l’opinion publique, exaspérée des manoeuvres insupportables d’un gouvernement corrompu et incompétent dans une perspective électorale.

Satisfaire l’opinion publique…

Asbestos, bourgade et grotte funèbre où le diable a installé ses quartiers en sous-sol, est aussi le nom d’une maladie, mortelle; l’asbestose. Ici on préfère dire l’amiantose, on le prend moins personnel. Ses habitants sont appelés les Broncho-pulmonariens. Dans Google, tapez asbestose, puis cliquez sur images.

90,000 morts. C’est le bilan de l’amiante chaque année dans le monde. L’amiante, c’est un Hiroshima à chaque printemps. L’amiante, c’est un séisme haïtien tous les deux ans et demi. Sans émotion, sans caméra, sans Luck Mervil. Des petites morts sans importance. Cancer de la plèvre, cancer du péritoine, cancers broncho-pulmonaires pour des petites mains insignifiantes et rentables qui n’attendent que de retrouver l’honneur perdu du travailleur en chemin vers son ouvrage et sa fierté funestes.

La Mine Jeffrey ré-ouvre. Sa production est vouée aux pays en voie de développement comme par exemple l’Inde, le Pakistan, les Philippines, le Vietnam. Autant de pays qui, pressés par le capitalisme occidental assassin, ont refusé d’inscrire l’amiante dans la liste des produits dangereux afin de réussir, à moindre coût, cette modernisation folle et morbide qu’on leur impose. Autant de morts sans importance, lointaines, silencieuses et indénombrables.

Les cancers de la plèvre et du péritoine peuvent se déclarer plus de vingt, trente ou quarante ans après l’exposition à l’amiante. La Mine Jeffrey ré-ouvre pour vingt ans. Elle sera refermée quand les premiers hommes tomberont.

Les prêteurs de cette mort à crédit auront disparus eux-aussi, sans avoir à rendre compte de quoi que ce soit, non pas des effets du mésothéliome, mais vieux et gavés de leurs profits diaboliques.