L’idiot du village

Autrefois, chaque village avait le sien. C’était le fragile, le trop simple, l’égaré. On n’en parlait pas ouvertement, ou alors quand le vin avait coulé, mais dans les foyers chacun savait que c’était un châtiment que Dieu avait infligé à sa famille, pour des péchés dont on ignorait tout, mais qui devaient être terribles.

Cependant, on respectait l’idiot du village, et on se gardait bien d’en rire. Soit parce qu’il était imprévisible, agressif, et qu’il pouvait déployer une force hors du commun, soit par crainte des vengeances du destin. Trop rarement, on se prenait de tendresse pour lui.

Pourtant il faisait partie intégrante de la communauté, et l’idée ne serait venue à personne qu’il en soit extrait, de quelque façon que ce soit. D’une part parce qu’on pouvait lui confier les tâches les plus ingrates et les plus répétitives, mais surtout parce qu’on pouvait l’accuser de tous les méfaits commis dans le village. Puisqu’il était souvent exempt de parole et de défenses, on accablait l’inconscient, et on sauvait l’honneur des familles respectables. Parfois, on considérait qu’il portait chance, et on se le disputait alors pour s’assurer la victoire dans toutes sortes de rivalités.

Dans le village des nains de Blanche Neige, c’était Simplet. Il avait les yeux bleus de la naïveté éternelle, les manches trop longues pour lui ôter toute habileté, et c’était toujours lui qu’on envoyait en reconnaissance. Dans les hameaux de Provence, l’idiot du village, c’était le fada, celui dont on disait qu’il était possédé par les fées. Inoffensif, on le représentait avec de grands yeux illuminés, et il était particulièrement émerveillé par la beauté de la nativité, par le miracle de Jésus. Il levait souvent les bras vers le ciel, s’extasiait de tout et de rien, et ne rayonnait que par la grandeur de sa naïveté. Enfin, dans la légende de Saint-Élie-de-Caxton, le génial Fred Pellerin vient au secours du pauvre Babine que la nature avait contraint de servir tous ses paroissiens, desquels il fut aussi le bouc émissaire. Sans parole et sans malice, il lui fut presque toujours impossible de se défendre. Malgré son humour magnifique, le conteur masque mal la tragédie, et celui qui avait creusé avec application toutes les tombes de tous les morts de son village, mourut dans la plus austère indifférence.

Il est un endroit du Québec où les choses se sont passées un peu différemment. Dans cette commune plus au nord, l’idiot du village n’appartient pas à la légende, il nous est, au contraire, bien contemporain. Il a dans ses yeux bleus l’innocence de Simplet, il a dans le cœur, comme les fadas de Provence, une dévotion délirante pour le Christ, mais il n’a pas, hélas, le mutisme salutaire de Babine.

Rien ne serait cependant remarquable si ce fragile, ce trop simple, cet égaré, n’était aussi le principal administrateur du village dont il n’aurait dû être que l’idiot. Le malheureux, assis sur le trône de la septième plus grande ville de la province, enchaîne au mieux de ses capacités, âneries et non-sens, jugements hâtifs et précaires. Tantôt évoquant les ouvriers de sa région qui travaillent « comme des nègres », tantôt appelant à la mobilisation « contre Greenpeace et contre les intellectuels de ce monde », ou plus récemment en associant le nudisme à la prostitution et à la pédophilie.

On pourrait égrener encore longtemps le chapelet des ignorances du misérable, mais ce serait vain, inutilement brutal, et finalement indigne. À l’image des habitants des villages d’antan, qui avaient de la sollicitude pour leurs possédés, soyons donc bienveillants.

S’il est vrai que chaque village possédait son idiot, nul doute qu’à Saguenay comme ailleurs il y avait hommes ou femmes d’assez d’esprit et d’instruction pour administrer leurs semblables. Mais hélas ils sont partis en affaires. Hélas elles sont parties actionnaires. Voilà pourquoi on retrouve désormais sur le trône de nos villages, les Simplet, les fadas, les Babine; les attendrissants idiots d’autrefois.

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Jean Leloup et nous

S’il est un artiste qui se distingue par son originalité et qui cultive sa différence depuis plus de trente ans, c’est bien Jean Leloup. Et curieusement, s’il est un artiste qui fait l’unanimité tant à la ville que sur les rives, et qui attire crottés, cadres et grand-mamans, c’est aussi Jean Leloup. On imagine d’ailleurs volontiers son désarroi quand il ouvre les journaux et qu’il voit s’accumuler sans nuances qualificatifs complaisants et éloges automatiques. Il a beau offrir disques et spectacles de qualités inégales, ou insulter son public comme en 2008 lors de son pow-wow à Québec, rien n’y fait, on a pour Leloup cette « obstinée dévotion (…) qui n’appartient qu’aux chiens », comme dirait Desproges. À croire que la pauvre bête perdue à trois pattes qui le suit sans broncher sur la couverture de Paradis City, c’est nous.

C’est donc avec cet empressement canin que je suis allé voir le roi Ponpon cette semaine au Métropolis. Après avoir déposé mon manteau au vestiaire, j’ai identifié deux ou trois refuges possibles en cas d’attaque à la Kalachnikov, j’ai calé deux rhums secs, et le spectacle a commencé.

Première bonne surprise, le décor, avec au centre un soleil rond et chaleureux, et sur les côtés des assemblages de fleurs et de fougères du plus bel effet. Le tout était supporté par un éclairage sophistiqué qui fabriquait un tableau scénique d’une élégance que ne renierait pas un Pierre Lapointe. Bref, on était dans la forêt du bien-aimé.

Seconde bonne surprise, le quatuor à cordes, qui s’est rué sur les premières mesures de Barcelone avec éclat. J’étais avec la plus belle fille de la prison, prêt pour les moments parfaits, puis Jean s’est mis à crier. Je savais qu’il parlait plus qu’il ne chantait, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il hurle son répertoire jusqu’au rideau. Je ne sais pas pourquoi il a crié, nous étions pourtant si près, si à l’écoute, si à lui.

Il ne nous a pas parlé. Pas un mot. Fatigue, désintérêt ou peur de mal faire, peu importe. L’autre, ça semble bien compliqué pour le grand héron sous son grand chapeau. Sans doute que lorsqu’il déploie ses ailes, elles prennent trop de place. Pas de première partie non plus pour encourager un moineau à prendre son envol. Pas d’invité, pas de duo, juste un long vol plané en solo, en classe économique.

Pourtant, quelques jolies chansons mal chantées auront eu raison de nous, et si le Métropolis ne s’est pas embrasé, nous étions juste contents d’avoir des nouvelles de Jean.  La tendresse du public pour Leloup, si peu réciproque, est un mystère qui ne réside pas seulement dans son oeuvre, trop inégale. Au delà de ses ritournelles, de sa fantaisie ou de nos souvenirs de jeunesse, je crois que c’est sa liberté qui nous fascine et qui nous rend si bienveillant à son endroit. Et si sa liberté se transforme parfois en souffrance (il faut écouter le très touchant Retour à la maison sur le dernier album), elle échappe tellement aux carcans de notre société qu’elle illumine notre imaginaire autant qu’elle révèle nos impuissances.

Alors que la plupart de ses admirateurs se retrouvent ou se retrouveront pris au piège de la carrière, de la famille et de l’hypothèque, l’homme que le temps ignore parcourt le Costa Rica, planifie d’acheter une montagne, et s’apprête à devenir fermier, documentariste ou écrivain. Ce qu’on n’oserait même pas rêver, il l’envisage sérieusement. Et peu importe que ça aboutisse ou non, sa liberté est devenue la nôtre, la seule possible. Et quand il disparaît quatre ou cinq ans, ce n’est pas parce qu’il a accepté un emploi au centre-ville, c’est parce qu’il se promène avec nos rêves dans un vieux Range Rover.

Jean Leloup est libre pour nous, c’est sans doute pour cela que nous l’aimons sans conditions. À l’image de son vieux compagnon usé à trois pattes, nous lui pardonnons tout; ses errances, ses absences, et même son indifférence.

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Éduc’alcool: les dessous de l’indignation

On devrait interdire l’alcool aux angoissés, ce sont des proies faciles : ils ont la faiblesse de croire, l’espace d’un soir, qu’ils ont droit à leur part de bonheur.

Tonino Benacquista

Samedi 6 février, François Cardinal publiait dans La Presse+ un article coup de gueule intitulé “la modération a bien meilleur goût”, dans lequel il faisait part de son agacement face aux campagnes de prévention d’Éduc’alcool. Il y reprochait une forme d’infantilisation, et le caractère intrusif et moralisateur des messages, par exemple quand l’organisme invite à la consommation modérée d’alcool même si on ne conduit pas: “Pardon ? Maintenant qu’on a rendu populaire l’idée du chauffeur désigné, on demande à ceux qui ne prennent pas le volant d’éviter le troisième verre de vin le samedi soir en soupant avec des amis ! En fait, on ne le « demande » pas, on sermonne, on dicte, en utilisant le présent : « il faut », bon !”. Visiblement remonté, le journaliste n’hésite pas à parler de “sermon puritain” et dénonce, à grands coups de questions plus affirmatives qu’interrogatives, la dérive vers un utopique risque zéro.

Il n’a fallu que quelques heures pour que les médias sociaux s’enflamment, comme on dit, et que l’indignation gagne les amateurs du petit coup de rouge qui détend, et les défenseurs infatigables de toutes les libertés. D’ailleurs le mouvement a pris une telle ampleur que lundi matin Alain Gravel en faisait le sujet principal de sa très sérieuse émission à la radio de Radio-Canada, se permettant même d’engueuler vertement Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool, qui n’en revenait tout simplement pas.

J’avoue avoir moi-même embarqué dans la danse étourdissante de ce débat inattendu, émettant ça et là mes réserves sur l’article de Cardinal, sur son manque de nuances et de perspectives. En effet, si son cercle d’amis consomme avec intelligence et sans conséquence sur son entourage, on ne peut nier qu’à quelques pas de chez lui, un enfant tremble peut-être, transi d’effroi dans le fond de son lit, parce que l’alcool a fait entrer la violence et la chaos dans sa maison. Et s’il considère qu’Éduc’alcool a manqué sa cible avec ses messages trop intrusifs et moralisateurs, il était quand même du devoir du journaliste de rappeler que le mal est peut-être ailleurs, et certainement pas nulle part. Or il s’est contenté d’affirmer que nous étions tous des grandes filles et des grands garçons responsables, ce que malheureusement je ne crois pas.

Mais ce qui m’a le plus surpris dans la sortie de Cardinal et dans l’écho qu’elle a reçu, c’est cette soudaine et virulente prétention au respect. Alors que la publicité abuse des stratagèmes les plus méprisables pour nous inciter à consommer toujours plus (violation de la vie privée, profilage, revente des données personnelles, etc.), alors qu’elle continue à abrutir les enfants, qu’elle continue à réduire les femmes à l’état d’objets et les hommes à l’état d’imbéciles heureux, c’est sur la maladroite campagne d’Éduc’alcool que François Cardinal, Alain Gravel, et les trois quarts de la province ont décidé de dire “Pus. Capab.”?

Il y a, dans cette fronde démesurée, quelque chose qui semble révéler de nous bien plus qu’une grande soif de liberté, et c’est sans doute dans la place qu’occupe l’alcool dans nos vies qu’il faut chercher à comprendre les raisons de la colère.

Nombreux sont ceux qui soupirent de satisfaction, le vendredi soir, un bon verre à la main. Le verre du soulagement, le verre du mérite. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Nombreux sont aussi ceux qui n’ont pas voulu attendre vendredi et qui ont salué leur effort dès le jeudi. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Parce qu’on le vaut bien. Parce que nous menons des vies de fous. Parce qu’on nous presse comme des citrons du matin au soir, parce que le petit doit faire du piano, la grande du patin, parce que mon patron est un écoeurant, parce que mon hypothèque me stresse, parce que je travaille comme un débile douze heures par jour, parce que je rumine dans le trafic, parce qu’on a deux chars, parce que le chalet n’est pas fini de payer et que demain je vais vouloir un bateau. Le mercredi, vers huit heures trente, quand tout s’arrête, ça détend, un petit verre. Et puis un autre. Ça aide à s’endormir, on a trop de choses dans la tête.

La SAQ est une pharmacie sans prescription qui distribue antidépresseurs et anxiolytiques contre une partie de notre salaire. S’étourdir pour oublier un instant qu’on ne va nulle part dans cette course folle et dénuée de sens. S’étourdir pour triompher des timidités, pour s’inventer du courage. S’étourdir pour ne pas s’effondrer. S’étourdir parce qu’on est resté ensemble pour les enfants, pour la maison. S’étourdir alors pour faire l’amour, parce que le désir s’est évaporé, parce qu’on a trop effeuillé, dans le pot-au-feu, la marguerite. S’étourdir parce que, dans le chaos, on a oublié de s’aimer. S’étourdir pour prononcer ses dernières voluptés.

Cardinal, Gravel et les autres, dans cette curieuse et bruyante revendication du droit à l’intoxication, ont-ils eux aussi manqué leur cible en dénonçant les campagnes d’Éduc’alcool, aussi imparfaites soient-elles? Le vin qu’on boit n’est plus celui des noces et des banquets, mais un anesthésiant quotidien qu’on s’injecte pour survivre à une société de plus en plus épuisante et abrutissante, une société qui nous formate et qui nous interdit toute fantaisie. La société sans joie, celle qui rétrécit les âmes, ce n’est pas plutôt contre elle qu’il faudrait se révolter?

Les nouveaux puritains

Ils ne sont ni croyants ni curés, ils ne reviennent d’aucun Moyen-Âge et ignorent tout du XIXème siècle et de ses pudibonderies, mais ils ont décidé de faire la pluie et le beau temps, repoussant le moindre nuage qui viendrait assombrir les territoires de la moralité. Ils sont Charlie, mais dans les limites du bon goût, celui qu’ils ont défini, et qu’ils entendent imposer à l’ensemble de la société. Ils sont jeunes, intelligents et supra branchés, pourtant ce sont les nouveaux puritains.

Bien qu’élevés à la porno pour la plupart d’entre eux, la simple vue d’un sein suffit à faire bondir ces jansénistes des temps modernes. Pire, la seule évocation du saint-mamelon suffit à les faire rougir et à les ériger. Et quand un publicitaire réussit à suggérer avec délicatesse une coupe de vin en trompe l’oeil grâce à la fermeture éclair d’un gilet qui ouvre prudemment sur une camisole moulant à peine une poitrine si informe qu’un prisonnier en permission passerait son chemin, ils s’agitent le deux point zéro et hurlent en choeur à l’infamie. Ils sont sur Facebook et ils s’y sentent bien, influents, et courageux, à l’abri du moindre dérapage puisqu’on y interdit formellement tout autant la chatoyante Origine du monde de Courbet qu’un portrait de Bea Arthur toutes boules pendantes, même s’il s’est vendu la peau des fesses chez Christies. Et quand nos vertueux font exception à leurs propres règles et tolèrent le mammaire, c’est pour crier avec les Femen qu’il faut voir dans la poitrine des femmes bien autre chose que de simples seins. Comprenne qui voudra.

C’est peut-être un hasard, mais les nouveaux propriétaires de la vertu semblent avoir pour la fonction nourricière une anxiété toute particulière puisqu’en plus d’enfiler avec excès le « corset moral » dont parlait Flaubert, c’est aussi sur les restaurants que s’abat le courroux de nos austères. Ainsi, plutôt que de lever les yeux au ciel comme l’humanité a coutume de le faire quand le bon goût a oublié de mettre son cadran, les chantres du bien et du bon se sont plutôt livrés à une campagne de salissage hors du commun envers un steakhouse qui, en manque de superlatif pour vendre sa camelote, a choisi de se déhancher le pamphlet avec maladresse. C’était sans plus mauvaise intention qu’un oncle éméché ou qu’un humoriste un peu cave, de son propre aveu.
Pire, c’est dans le délicat quartier d’Hochelaga qu’une sandwicherie a vu sa vitrine se faire vandaliser sous prétexte que son nom, La mâle bouffe, excluait l’autre moitié de notre bipédité. J’ai lu ça dans Elle, et j’en n’ai pas fait un plat. Enfin, pour couronner le festin des apôtres de la rectitude, J’ai bien cru que la fromagerie Hamel avait épilé L’origine du monde quand j’ai vu mon réseau social s’énerver le poil des jambes devant une publicité représentant une simple chaussure à talons haut, interdite de prendre son pied.

Cette rectitude morale, étrange survivance des couvents et des monastères de jadis, ses défendeurs ne se contentent pas de l’encourager, ils entendent bien l’imposer. Ainsi, non contents de suggérer un puritanisme des plus poussiéreux, c’est à grands coups de pétitions qu’ils entendent désormais mener le monde. Ils se sont donc octroyé le droit de penser à ma place, surtout de bien-penser à ma place. Non, il ne fallait pas que j’écoute ce rappeur barbu impertinent qui tenait des propos par eux condamnés avant même que j’eusse la chance de me faire ma propre idée. Et quand il s’est agit de vouloir interdire cet autre croisé illuminé de prendre la parole devant trente-neuf personnes dans un hôtel miteux de notre sainte cité, le bruit fut tel qu’il en repartit triomphant, avec la notoriété de Barack Obama.

Mais qui sont-ils ces nouveaux puritains? Ces empêcheurs de penser en rond, en triangle, ou en double file? Quel est leur projet? Supprimer les cons de la surface du globe? Recouvrir d’une burka morale la ville et le monde? Formater une pensée unique par eux validée? On cherche désespérément Charlie, et on implorerait presque Wolinski de revenir, ne serait-ce qu’un moment, le temps de croquer un dernier cul, pour leur montrer où on se la met, leur morale.

Les lâches

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Dans une entrevue accordée en décembre dernier, soit avant la sortie de son roman Soumission et avant les attentats de Paris, Michel Houellebecq affirmait sans grande hésitation que la « destruction de la philosophie issue du siècle des Lumières » était aujourd’hui une réalité. Pour appuyer son propos, il mettait en évidence l’excellente santé des religions monothéistes, déclarant par là même la mort de l’athéisme et de la laïcité. Houellebecq se positionne d’ailleurs lui-même désormais comme agnostique, son athéisme n’ayant « pas vraiment résisté à la succession de morts qu’il ait connu ».

Une proposition qu’il est difficile de rejeter du revers de la main tant notre époque nous confirme quotidiennement, et particulièrement depuis le 11 septembre, l’échec de la raison sur le divin. Les revers rencontrés par une laïcité de plus en plus malmenée entraînent des réactions vives chez ses défenseurs et une confusion générale entre athéisme, laïcité et origine ethnique, ce qui explique les nombreuses mises en garde contre le fameux « amalgame », particulièrement après l’attaque de Charlie Hebdo.

Si la philosophie des Lumières a permis le triomphe du raisonnable sur le religieux, particulièrement grâce au savoir qui est source de démystification, ses valeurs essentielles, qu’on retrouve dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis ou dans la déclaration des droits de l’homme de la Révolution française, mettent de l’avant la liberté, l’égalité et la tolérance, qui sont les socles de nos démocraties depuis plus de deux siècles. Si ces valeurs n’ont pas permis d’éviter des conflits terribles comme les deux grandes guerres, elles ont quand même ouvert la voie à la naissance de sociétés plus équitables, et elles ont alimenté les grandes luttes contre les injustices, particulièrement raciales (ségrégation des noirs en Amérique, Apartheid, etc.).

Et c’est là qu’il est difficile de s’opposer à Houellebecq quand il affirme la fin de l’ère de Lumières. On ne peut en effet contester le retour du religieux, parfois même sous sa forme la plus violente, et on ne peut qu’observer un recul des valeurs humanistes qui nous animaient depuis si longtemps. Pour exemple, voyez comme on peut à nouveau, aux États-Unis, abattre des noirs en toute impunité. L’héritage de Luther King et de Malcom X s’étiole irrémédiablement.

Dès lors, le recul des valeurs universelles des Lumières qui mettaient les humains sur un pied d’égalité laisse poindre le retour de différentes xénophobies confuses, mais décomplexées. Si l’épisode pathétique d’Hérouxville a démontré qu’en effet la modernité n’est pas forcément gage de progrès, il a ramené à notre souvenir que l’humain, quand il manque d’éducation, a tendance à évoluer dans une grande noirceur, laquelle s’illustre malheureusement souvent par une xénophobie primaire.

Face à la menace islamiste, qui est une réalité en Occident, des positions identitaires se mettent en place, et une parole décomplexée les accompagne. En France par exemple, elle s’alimentera de la crise économique (réflexe classique) et plus récemment des attentats de Paris. Ici au Québec, le replis identitaire est également palpable, particulièrement depuis 2013 et les débats autour de la charte des valeurs. En effet, face au recul inexorable de la perspective souverainiste, le Parti Québécois a jugé bon d’agiter les épouvantails malhonnêtes de la peur de l’étranger et de celle de la perte d’identité au profit d’un envahisseur imaginaire pointé à peine du bout du doigt.

Cette posture désespérée, inimaginable il y a quelques années encore, use de ce que j’appelle la xénophobiguité. Il s’agit de tenir des propos qui ne peuvent réalistement pas être considérés comme racistes ou xénophobes, mais dont les auteurs savent parfaitement que l’ambiguïté résonnera favorablement chez les plus vulnérables comme une autorisation à libérer une parole à l’intolérance crasse. Et cette xénophobiguité s’appuie sur une confusion savamment entretenue entre laïcité, athéisme, et origine ethnique. Personnalités politiques, journalistes ou chroniqueurs manipulent ainsi avec adresse ce fameux amalgame pour emmener l’opinion publique vers une stigmatisation évidente, mais dont ils se tiendront à l’écart puisqu’ils se défendront avec lâcheté de toute influence. Nous les connaissons bien, nous les connaissons tous, nous les écoutons et nous les lisons chaque jour. Derrière une certaine érudition et une apparence de rectitude, leur objectif est pourtant clair: en profitant du climat de terreur provoqué par la menace islamiste, face au recul de la perspective d’indépendance, et par une manipulation adroite des mots et des concepts, il s’agit de réveiller en chacun de nous ce que Brecht appelait la bête immonde, cette hostilité animale intrinsèque envers l’étranger, de laquelle seule l’éducation peut triompher.

Les événements d’Ottawa, Paris ou Copenhague témoignent que nous traversons une période trouble et dangereuse, puisque des fous de Dieu, probablement devenus fous par la répétition des injures impérialistes occidentales, ont décidé de semer la terreur tant au Moyen-Orient que chez nous. Plus que jamais, nous devrons faire preuve d’intelligence et de nuance pour traverser cette zone de turbulences. Pour cela, il faudra reconnaître les lâches, qui abuseront de tous les superlatifs pour manipuler une confusion qui visera à servir leurs intérêts.

La propagation de la suspicion et le replis identitaire ont toujours fait le bonheur des idéologies que trop de liberté embarrasse. La philosophie des Lumières nous invitait, par l’acquisition de tous les savoirs, à les vaincre et à vaincre nos peurs. Si Houellebecq dit vrai, si le temps des Lumières est révolu, c’est alors une période sombre qui commence. Une période pendant laquelle, sous l’influence des lâches, nous ferons payer à des milliers d’innocents les fautes de quelques enragés et les fantasmes de quelques imbéciles. Une période assise sur la peur, une période qui ne portera plus les valeurs humanistes mais des valeurs radicales de haine ordinaire.

Lettre à Hamza Chaoui, imam

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Salut l’imam,

Ça fait quelques jours que je te vois dans les journaux, j’avais envie de te dire un petit mot. Tu peux défroncer le sourcil touffu et inquisiteur, tu vas voir que je suis pas mal plus de ton bord que ce que tu penses.

Pour t’en convaincre, sache d’abord que leur connerie de charte, j’en n’ai jamais voulu, et pas seulement parce qu’elle était portée par un ancien journaliste au charisme et à l’intelligence d’un poulpe en phase terminale, mais parce que je trouvais qu’on n’avait pas besoin de mode d’emploi pour vivre ensemble, que les quelques règlements intérieurs qui nous régissaient étaient amplement suffisants. Et je le pense encore. Puis contrairement à d’autres, je m’en fous un peu moi des chiffons. Y’en a même que je trouve pas mal beaux, tu vois. Bref, retiens juste que ce que tu es, que l’ensemble des signes extérieurs de tes croyances et de tes traditions ne m’empêchent pas vraiment de dormir. Mieux, j’ai du plaisir à me promener dans une ville colorée et plurielle. Épicée, comme dirait l’autre toton.

Tu sais, concernant la foi, le bon dieu, Allah, tout le bordel, j’y ai bien pensé, et je ne suis pas prêt à revirer tout ça de bord comme c’est la mode en ce moment. Je ne trouve pas mon bonheur dans la grande chorale des athéistes, pas plus que je ne le trouve dans une église d’ailleurs. Tu vois, je suis du côté des agnostiques. Je sais que ça ne fait pas ton affaire et que tu me voudrais dans ta mosquée, mais au lieu de me souhaiter les brûlures de l’enfer, essaie au moins d’apprécier mon questionnement et le doute qui m’habite comme une forme de spiritualité.

Si on parle de toi dans les journaux ces temps-ci, c’est parce que t’as fait une demande de permis pour ouvrir une sorte d’école dans laquelle tu enseignerais ta religion. Enfin, plus exactement une vision plutôt rigoriste de l’Islam, semble-t-il. Dis-moi l’imam, t’as pas étudié en relations publiques toi hein? Je m’en doutais un peu. Se pourrait-il que tu aies choisi le pire moment de la décennie pour ouvrir ton échoppe? St-Jean-sur-le-Richelieu, Ottawa, Paris, ça te dit quelque chose? Se pourrait-il aussi qu’en tenant un discours moyenâgeux et barbare, particulièrement au sujet des femmes, tu te sois un peu pris la babouche dans ton beau tapis persan? Je t’aime bien l’imam, mais christ.

Les femmes, mon sourcil, sont libres ici. Au début, on était comme toi, on n’était pas sûr, mais on a quand même essayé. Et bien l’imam, figure toi que c’est pas si mal! Certes, elles sont encore très dépendantes quand il s’agit d’ouvrir un pot de cornichons, mais pour le reste, je te jure, c’est plutôt génial de vivre à leurs côtés. Sérieux, tu devrais essayer.

Ah oui, une autre affaire qui me fatigue, Hamza, c’est ton côté un peu belliqueux. C’est quoi cette connerie de vouloir couper la main des voleurs? C’est une image? Comme Jésus qui marche sur l’eau? J’espère, hostie.

Je te l’ai dit, j’ai le respect des croyants et de leur foi. J’ai vu, chez la plupart d’entre-eux, de la bonté et une vie intérieure qui me semble plutôt riche et paisible. Et je sais que l’Islam est plein de cette bonté, de cette paix, et de cette richesse là, c’est pour ça que je ferai toujours des pieds et des mains pour convaincre mes semblables qu’on peut vivre ensemble, ici. Mais gros, je serai pas négociable sur la violence, autant celle des mots que celle des actes. Le sourcil, il va falloir le défroncer une fois pour toutes, si tu veux que je continue à jouer dans ton équipe. Si tu penses vraiment qu’un dessinateur doit mourir d’avoir dessiné un hypothétique prophète, qu’une femme ne peut pas sortir toute seule, ou qu’un blogueur doit être fouetté pour avoir écrit, tu vas me perdre, parce que c’est bien là que s’arrête mon exotisme. Il va falloir mettre de l’eau dans ton thé, l’imam. J’ai comme l’impression que ce serait le bon temps.

T’as de la chance d’être tombé sur moi au fond, l’imam. Mon père, qui mange actuellement son chou kale par la racine, il voulait tuer tous les curés. Nul doute qu’il t’aurait mis dans le même panier. Mais c’était pour rire, c’était une image, tu comprends Hamza, une image. Il n’a en vérité, jamais fait de mal à une mouche et il m’a transmis, au contraire, le plus beau des enseignements: la tolérance.

La tolérance. Cherche dans ton cœur et dans ton bouquin l’imam, je sais que c’est dedans.

Allez, bisous.
(relaxe, je déconnais)

Des blogueuses et des blogueurs du Québec à l’unisson pour Raif Badawi

Vous connaissez la situation insupportable du blogueur Raif Badawi, emprisonné en Arabie Saoudite depuis le 17 juin 2012 pour 10 ans, et condamné à 1000 coups de fouet pour avoir voulu s’exprimer librement.

Nous connaissons la volatilité de l’information, alors, afin que la situation de Raif ne tombe pas rapidement dans l’oubli, des blogueuses et des blogueurs ont décidé de manifester leur soutien en inscrivant en guise de premiers mots de chacun de leurs blogues, cette simple phrase :

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

L’objectif est ambitieux, mais le bruit qu’il générera peut faire la différence: il faut qu’à compter d’aujourd’hui, un maximum de blogues diffusés au Québec, quel que soit leur sujet, commencent par cette phrase.

Au nombre de textes qui se publient chaque jour, au nombre de partages effectués sur les médias sociaux, imaginez la force que ces blogues peuvent avoir ensemble!

La famille de Raif est parmi nous, à Sherbrooke. Les blogueuses et blogueurs du Québec veulent leur envoyer le signal fort du soutien de toute la communauté.

 

Pascal Henrard & Étienne Savignac,
blogueurs au Huffington Post Québec