Pardon pour la casserole

C’est fini. Enfin presque. Enfin sûrement. Enfin j’imagine. Il faut sauver les festivals, le grand prix, le dollar. Priorités.

Tu te souviens de moi le jeune ? c’est moi, le passant. Je t’écrivais, c’était au début, c’était en mars, je te parlais de mon impuissance et de mon scaphandre. Je te demandais de l’aide.

Tu te souviens pas ? Je comprends. Avoir pris autant de coups de matraques sur la gueule, avoir été poivré comme un steak à relever, ça se peut bien …

Je te demandais de l’aide, comme ça :

Oui je les ai les REER, les flos, le bungalow et le ventre moins dur, mais si tu savais … si tu savais, malgré tout ce que je projette de pitoyable à tes yeux, combien mon âme est en éveil, et combien tes colères sont les miennes. Si tu savais, malgré le pli imposé de mon pantalon, l’immensité de mon indignation. Je hurle en silence sur ce monde dont tu ne veux pas, j’égorge et découpe de mes pensées les porcs dégoulinants de profits, je pleure le collectif perdu, je n’ai, envers cet individualisme d’accumulation, qu’une rage bestiale. J’ai honte de cette société de dégénérés qui n’a foi que dans la productivité, au cynisme rentable et sans limite, qui n’hésite pas, sans que jamais le scrupule ne l’effleure, à laisser sa jeunesse dans la merde, sa vieillesse dans la pisse. Au policier qui t’a laissé tout seul la gueule en sang, je lui souhaite, comme le fit jadis Primo Levi, que sa maison s’écroule, que la maladie l’accable, que ses enfants se détournent de lui …

C’est le temps de se dire salut. Est-ce que tu t’es fait fourrer ? Évidemment. Mais c’est pas grave. De ce que tu m’as montré, je ne suis plus inquiet pour toi, je sais que tu sauras faire face.

Il y a de l’orage ce soir. Plutôt que de remplir les casseroles, la pluie va vider les rues, sûrement, irrémédiablement.

C’est pas évident les adieux. On n’a jamais le bon mot. Merci. C’était bien. Prend soin de toi. Merci encore hein. Vraiment.

Tu dois rentrer amer et pensif. À poil, la gueule en sang, blessé à vie, de jour, de nuit, à Victo, sur le plateau. T’as payé cher ta session. Quand t’as eu besoin d’aide, à plat ventre, les mains dans le dos, tu nous as regardé. À travers les bien fait pour ta gueule, fleurons de notre économie, le petit réconfort de la quincaillerie. C’est tout ce qu’on a été capable de faire, s’agiter la casserole entre 8:00 et 8:30, dans notre quartier, loin du gaz et de la matraque. On n’y a pas vraiment cru, mais ça nous a donné l’impression d’exister un petit peu. Un tout petit peu.

C’est pourtant ce qui va rester. Le gueling-gueling. Parait même qu’il y a des T-shits. Il n’y avait pourtant rien à célébrer. Bien maladroits, on a changé ta lutte en folklore printanier. Un festival de plus.

En mars je te disais merci, aujourd’hui, je te demande pardon.

#TséMettons

– +75%

– 0%

– +82%

– WTF??

– Ok … +60%

– Nan!

– +50%?

– +15%

– Impossible

– +20% et t’enlèves ta loi

– +25% et la loi, deal?

– Deal.

Ça prend pas 100 jours, ça prend pas des blessés à vie, ça met pas les flics sur les dents, ça prépare une belle saison estivale, et c’est très moderne, ça tient dans moins de 140 caractères.

Une bonne loi

Face à l’intransigeance et à l’obstination des étudiants, il était temps que notre gouvernement intervienne. La loi spéciale qui vient d’être votée est une décision de bon sens qui va rétablir enfin le calme à Montréal.

Nous ne pouvions plus accepter que la paix sociale soit compromise par une minorité d’enfants rois pour qui tout est dû. Il est important que le mérite demeure une valeur forte de notre société, et il est important que chacun fasse sa part.

Le déferlement de violence auquel nous avons assisté ces dernières semaines doit désormais cesser, il est inacceptable que nous soyons pris en otage chaque jour par des bandes d’anarchistes qui ne veulent créer que le chaos.

Par ailleurs, non seulement ces jeunes ne veulent pas faire face à leurs responsabilités en exigeant la gratuité de leurs études, mais en plus c’est à nous les payeurs de taxes qu’ils veulent refiler la facture. Sans compter le coût de toutes ces manifestations depuis trois mois, qui va payer ça ? Encore le contribuable.

Alors ça suffit, la récréation a assez duré, que chacun rentre chez soi, reprenne le chemin de l’école, et nous laisse travailler. Et cette loi 78, votée démocratiquement en chambre, va aider à mettre fin à tout ce désordre qui n’a que trop duré. D’ailleurs un sondage publié par La Presse ce samedi le confirme : 66% de la population est d’accord avec cette loi, c’est donc que c’est une bonne décision et il était temps qu’on s’intéresse à la majorité silencieuse.

Les quelques lignes ci-dessus sont un ramassis de merde que j’ai eu la plus grande peine du monde à écrire et si vous y avez trouvé une quelconque satisfaction, sachez que mon émotion alterne entre la joie perfide d’avoir humidifié un instant vos shorts poussiéreux et le mépris de votre sommeil ignorant et aujourd’hui dangereux. Cette loi insensée n’est pas seulement incarnée par Jean Charest, elle a le le visage honteux de votre approbation, de votre complicité.

Cette étrange démission

La chronologie de cette journée du 14 mai me force à me questionner sur les véritables raisons de la démission de Line Beauchamp :

  • Matin : conférence téléphonique entre Line Beauchamp et les  associations étudiantes
  • Midi : Annonce quasi-menaçante de Jean Charest : « il y a des choses qui vont changer »
  • Après-midi : Démission de Line Beauchamp

En soirée, sur les chaînes d’information, les leaders étudiants répètent leur étonnement. Lors de l’appel du matin, aucun n’a décelé un quelconque indice qui aurait pu annoncer une future démission. La ministre semblait tout à son poste.

Que s’est-il donc passé entre cette conférence téléphonique et la démission de l’après-midi ?

La menace de Charest.

Hypothèse : et si le Premier Ministre s’apprêtait à prendre des décisions insensées ? Sa déclaration floue et menaçante de la mi-journée serait-elle l’expression d’un chaos annoncé ? d’une loi spéciale ? d’un renforcement notable de la répression policière ? voire militaire ?

Et si c’était Jean Charest que Line Beauchamp venait de désavouer ?

À suivre.

Cette drôle de droite

La migration est palpable et des plus audibles, le Québec opère à un mouvement inédit de son débat. Quid des discussions souveraineté/fédéralisme, et bonjour la gauche, bonjour la droite. Un peu comme avec le soccer, on découvre que le monde entier ne respire que de cet air là, et on se rallie de bonne foi.

Pas facile d’enlever les patins et de sauter sur la pelouse tout d’un coup. Quel curieux spectacle! Et je dois vous avouer que je trouve le spectacle vraiment plus savoureux du côté droit du terrain.

À l’arrivée de cette nouvelle dualité, en réponse aux aspirations de gauche incarnées essentiellement ici politiquement par Françoise David, Amir Kadhir et quelques personnalités du Parti Québécois, on pouvait s’attendre à l’émergence d’une voix de droite de type classique, à l’image ce celle des pays fonctionnant sur ce mode d’opposition, soit une droite attachée aux valeurs de la famille, du travail, de l’ordre, du mérite, un brin conservatrice, un brin catholique, et favorisant la libre-entreprise et la réalisation de soi. Bref, une droite normale.

Au lieu de ça, une sorte de bestiole informe et étonnante nous arrive tout droit de la Vieille Capitale, pour l’essentiel. Et cette bibitte surprenante a pris position : c’est elle la droite au Québec. Ah bon? C’est avec ça que je vais devoir parler désormais dans les soupers en famille ? Que la fantaisie s’installe.

Libertarienne. La droite au Québec est libertarienne! Je suis allé vérifier, je pensais que c’était un régime alimentaire avec des fautes d’orthographes dedans, mais non, ça existe. C’est pas encore dans le dictionnaire, mais ça a l’air que ça existe quand même, que ça a une histoire, des penseurs, des économistes et tout ça, oui oui !

Et qu’est-ce que ça mange en hiver un libertarien?

Un libertarien, ça se définit à peu près comme ceci : c’est un néo-libéral qui n’a de soucis que la liberté individuelle et la protection du bien privé, et qui n’a pour projet que de faire disparaitre l’État qu’il considère comme un frein à son émancipation du fait de ses considérations collectives et intrusives. En d’autres termes, le libertarien considère que l’État et ses règles nuisent à sa liberté, laquelle liberté exclut toute notion de groupe puisque son aspiration est de prospérer et d’avancer seul et sans embuche, fort de sa toute puissance. Il souhaite la privatisation de la santé, de l’éducation, et même de la police, qu’il imagine en agences privées de sécurité rémunérées au rendement.

Tout cela est très sérieux et je vous invite à lire cette longue et stupéfiante définition du libertarianisme (!) sur le site www.quebecoislibre.org.

Mon passage préféré : « Ils (les libertariens) défendent l’égalité formelle de tous sur le plan légal, mais se soucient peu des inégalités de fait entre riches et pauvres, qui sont inévitables et qu’on ne peut réduire qu’en empiétant sur la liberté et en réduisant la prospérité globale. »

Marche ou crève, donc.

Ce serait drôle si on parlait de Raël ou des membres de l’association Terre Plate, mais on parle ici d’un courant de pensée beaucoup moins marginal et se positionnant non pas comme une alternative, mais bel et bien comme LA droite du Québec. Certes ce courant de pensée ne s’est pas encore édifié en parti politique, mais il s’organise toutefois autour de structures telles que le Réseau Liberté Québec, et il réussit à obtenir du temps d’antenne quotidiennement et en abondance sur les radios de la Capitale, s’infiltrant même dans les grands médias par le biais de représentants lissés mais sournois comme Éric Duhaime.

Il va de soi, comme le dit Chomsky, qu’il s’agit là d’un aberration qui ne peut être prise au sérieux, et « qu’une société qui fonctionnerait selon les principes libertariens s’auto-détruirait en quelques secondes ». Pourtant, pour fantaisiste que ce courant puisse paraître, la vigilance est de mise puisqu’à travers ce bruit loufoque, prospèrent toutefois l’individualisme, le profit à tout prix, le mépris de l’autre, la loi du plus fort, la juste part, autant d’idées qui s’immiscent sournoisement dans notre société jour après jour.

Le débat gauche/droite est passionnant, il est sain et il est la démonstration du bon fonctionnement de la démocratie. La gauche est en place au Québec, on peut la contester, mais on doit lui reconnaitre sa légitimité et sa santé d’esprit. La droite reste à inventer, du moins elle doit s’extraire du farfelu pour venir alimenter le débat et récupérer son titre.

Des personnalités sensées comme Mathieu Bock-Côté s’y affairent, mais s’en trouvent parfois découragées au point de ne plus vouloir se définir par ce côté là de l’échiquier tant il est co-noté par cette pseudo-droite inculte et grotesque.

Quitter la colère

Trois mois et deux cents manifestations plus tard, et on ne sait plus où donner de la colère tant l’arrogance et le dédain ont atteint les sommets inédits du mépris. Enragés de cette fausse bienveillance de ses chefs, de leur morgue, de leurs calculs malhonnêtes et insultants. Enragés de leur attitude infantilisante, de leurs ricanements et de leurs mensonges. Enragés jusqu’aux os du pourrissement et de la répression, jour après jour. On pourrait continuer la liste longtemps, y ajouter le pillage, la corruption ou la mafia, tiens. Avec le seul ciel comme limite.

À part quelques endormis et heureux, nous ne sommes plus que ça : un peuple en colère. Un peuple tout entier. Parce que la colère est contagieuse et qu’elle est désormais de toutes les raisons; le pour, le contre, celui qui ne veut rien lâcher, celui qui voit son année s’envoler, celui qui prend des coups de matraque, celui qui en donne, celui qui s’est fait éclater sa vitrine, celui qui a mis trois heures pour rentrer, celui qui hurle de rage face à la surdité, ou l’autre, qui en appelle à la justice. Et elle, qui n’en peut plus du bruit de l’hélicoptère au dessus de son lit, soir après soir, elle ne sait même plus si elle est pour ou contre. Jusqu’à l’épuisement.

J’imagine que c’est comme ça qu’on perd des guerres, quand l’épuisement l’emporte sur la colère. Parce que nous ne pouvons pas n’être que rage et furie. Parce que l’indignation ne peut pas être notre unique émotion, parce que nous sommes pleins d’autres choses. Individuellement, et collectivement. Vient alors ce besoin inéluctable de lâcher prise. De retrouver sa maison, de retrouver le sourire. Et de reparler à son voisin, celui qui était pour, quand on était contre. Et de quitter la colère.

Rire à nouveau, planter des fleurs, retrouver un peu de naïveté, planifier les vacances. S’apaiser, mais sans s’endormir. Ce sera le défi.

Et tout cela, bien sûr, sous le regard intact des chefs, qui n’avaient de qualité à avoir que la patience, et qui savaient mieux que quiconque que la colère n’a qu’un temps, et que ce temps se gère.

Dans l’épuisement général, on se dira juste à la prochaine fois, comme dirait l’autre, dans un ultime consensus en guise d’armistice. Les uns de se promettre de revenir parce que leur combat était juste, les autres de se promettre de les attendre au virage. Mais tous de respirer en attendant, et de se divertir enfin.

Et les chefs d’attendre terrasses et festivals, rires, bières et chansons. Surtout ne pas les faire voter avant. En septembre ça ira, ils ont eu la colère longue, mais ils ont la mémoire aussi courte que notre été.