Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je regarde par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide, avec ma bouche. Dehors, tout est blanc, presque bleu, et le soleil a déjà disparu. À la télévision, il y a des émissions pour enfants que je ne comprends pas encore bien, elles sont en anglais. Je les écoute d’une oreille distraite, en suçant mon pouce. Je suis un peu fatigué, mais je suis bien. J’ai dans mes pieds de gros bas chauds qui me piquent un peu; c’est l’hiver!

Ça sent bon dans la maison! Ma mère prépare un délicieux gâteau aux noix, et mon père essaie de cuisiner des carrés aux amandes, mais il est maladroit! Il y a chez nous des odeurs merveilleuses de beurre chaud, de citron, et de cannelle. Quand je ferme les yeux ça sent encore meilleur! Mon petit frère s’est endormi à l’étage. Dans la rue, des enfants jouent encore dans la neige, malgré l’heure du souper qui approche. Moi je n’y suis pas allé, pas encore. Tout est nouveau ici pour moi, et puis je suis petit, il faut que je m’habitue, surtout à la neige. Nous n’avions jamais vu ça avant de recevoir le visa et de déménager ici! Dans notre petite ville de Kobané, en Syrie, il ne neigeait jamais, il faisait toujours beau.

Il faisait toujours beau, mais c’était la guerre. C’est pour ça qu’on est partis. D’abord, on a fui vers Damas, la grande ville. Mais on a dû quitter vite, c’était pire que chez nous. Alors on est allé à Alep, chez mon oncle. Là, on n’a pas pu rester non plus, ils détruisaient les maisons, même les petites. On ne savait plus quoi faire, on voulait juste rentrer chez nous, près de notre famille. Alors on a décidé d’essayer encore de revenir à Kobané.

Au mois de septembre de l’année dernière, j’avais quatre ans, et des soldats de l’État Islamique ont de nouveau attaqué notre ville. Je ne m’en souviens pas très bien, je me rappelle juste qu’il y avait beaucoup de bruit, beaucoup de cris, et de la fumée noire qui me faisait tousser. J’ai couru en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux, pendant que papa est allé chercher mon petit frère qui s’était endormi à l’étage. Nous sommes montés dans un camion qui devait nous emmener vers la Turquie, avec des centaines d’autres personnes de notre ville. C’est là que nous avons passé l’hiver, et c’était très long. Il ne faisait pas froid comme ici, mais nous étions dans des tentes, c’était humide, ça sentait très mauvais, et je ne suis pas allé à l’école. Dans le camp, il y avait plein d’enfants, très sales, des enfants méchants sans parents qui volaient notre nourriture.

Au printemps, mon père nous a dit que la bataille avait cessé à Kobané, et qu’on pouvait retourner enfin chez nous. J’étais tellement content! Maman dansait! Je crois que c’est ce que rêvent tous les humains du monde quand ils sont allés trop loin, trop longtemps: rentrer à la maison. Alors nous sommes repartis, dans un autre camion. Mais quand nous sommes arrivés, la ville entière ou presque avait été détruite. Notre maison, c’était un miracle, était pourtant encore debout, mais elle était en bien mauvais état. Alors mon père a pleuré deux jours sans s’arrêter, assis sur le petit mur près de l’escalier, la tête dans ses deux mains sales et tristes. Quand il s’est arrêté, il s’est relevé, et il s’est mis au travail pour réparer, avec quelques voisins, ce qui était le plus urgent de réparer. Ce n’était pas très beau, mais c’était chez nous.

Un matin de juin, un voisin nous a dit que deux groupes de l’État Islamique, entrés par l’ouest et le sud de la ville, étaient en train de massacrer la population dans les maisons. Ils tuaient aussi les enfants. Alors on est partis, encore. J’ai couru longtemps en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux. Il fallait fuir Kobané, il fallait fuir la Syrie, mais cette fois-ci pour toujours.

Ça sent vraiment bon dans la maison! Le gâteau aux noix de maman est prêt, et les carrés aux amandes de papa, même s’ils ne sont pas très beaux, ont quand même l’air délicieux! L’odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron et de cannelle doit se répandre maintenant dans tout le quartier et nos voisins doivent être jaloux! Mon petit frère dort encore à l’étage. La rue est maintenant déserte, les enfants sont rentrés se réchauffer dans leurs maisons où leurs parents ont sûrement cuisiné, comme chez nous, des desserts fabuleux! Moi aussi bientôt j’irai jouer avec eux pendant des heures dans la neige. Mais je suis encore petit, et puis je suis tellement bien à la maison, au milieu des parfums sucrés, à écouter chanter maman! Je ne m’ennuie presque plus de Kobané. Notre maison ici est même plus belle! Et puis surtout, ici il n’y a pas la guerre. La nuit je me couche avec une petite veilleuse, et je suis bien.

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je ne regarde pas par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide avec ma bouche, parce que je suis mort. Autour de moi, pas d’odeur de beurre chaud, de citron, ni de cannelle, pas d’enfants qui jouent dans la rue, mais le sifflement du vent et les cris effroyables des femmes de Kobané. Le visa, on l’a refusé à mon père. Alors, après Damas, Alep, et les camps infâmes de la frontière turque, après les camions, les tentes, et les espoirs de retour toujours assassinés, on a embarqué, tous les quatre parmi mille, de peine, de peur et d’espoir, sur un bateau pneumatique.

Mon père ère aujourd’hui sans doute d’un camp à l’autre dans une Europe qui ne veut pas de lui. Ma mère repose près de moi dans le petit cimetière de Kobané, et elle me tient la main pour toujours. Mon petit frère? Il s’est endormi sur la plage, le derrière en l’air et la joue contre le sable. Il s’appelle Aylan. Je sais que vous vous souviendrez de lui, et j’aimerais que vous vous souveniez de moi.

2BF0E13600000578-3220746-image-a-33_1441289846708Illustration: Steve Dennis

Bobos

Bonjour, je suis de gauche. J’aime me présenter comme ça quand je rencontre quelqu’un, d’abord parce qu’il faut bien dire quelque chose, et puis dire « enchanté » me parait fortement prématuré. Ça me prend beaucoup plus qu’un nouveau visage et une poignée de main pour que j’atteigne l’enchantement; j’ai l’enchantement exigeant, j’ai le sourire dispendieux, je suis une joie à conquérir. Et puis surtout c’est vrai, je suis de gauche. Pas par fantaisie, pas par opportunisme, mais parce que je n’ai pas encore trouvé mieux.

J’ai tenté quelques expériences, de l’autre bord de mes convictions, mais sans succès. Je me suis associé brièvement aux préoccupations de mes patrons, j’ai évalué les vertus de l’ordre, du mérite et de la tradition, j’ai essayé de faire fructifier mon argent parce que je le vaux bien, j’ai caressé l’idée du luxe et favorisé mon moi, je me suis réduit l’empathie et j’ai arrêté d’acheter l’Itinéraire, et je suis même allé au spa. En vain. Je suis de gauche comme deux et deux font quatre mais pas tout le temps, je suis de gauche parce que je crois aux forces de l’inutile, je suis de gauche parce que mes rêves ne sont pas sur les tablettes chez Walmart.

J’ai dans mon entourage de vraies personnalités de gauche, très complexantes. À côté, je l’avoue, je ne suis qu’une merde, un gauchiste à temps partiel, un Che Guevara du dimanche. Occupy Wall Street, Printemps Érable, Idle no more, Communauto, Commensal, Pierre Lapointe, commerce de proximité, vélo d’hiver, 1%, Les Inrockuptibles, la pollution, le Mont-Royal, la forêt amazonienne, le Bixi, le Tibet, le gaz de Schiste, la guerre, Jorane, la marche à pied, la poésie … ils sont de gauche, jour et nuit, même le vendredi soir, même à Noël.

Pour quiconque a déjà eu la chance inouïe et aujourd’hui encore sous-estimée de me lire ici ou ailleurs, d’aucuns diront que j’ai, plus souvent qu’à mon tour, embrassé tantôt l’une de ces cause, tantôt l’autre de ces colères, et que je me trouve bien mal placé tout d’un coup. Ce à quoi je vous répondrai: vous avez raison. Mais j’essaie de varier les plaisirs.

Oui il y a un lien idéologique entre le Tibet, les frais de scolarité, et le Bixi. Oui, sans aucun doute. Mais faut-il mettre tout cela dans la même bouche, dans la même idée, toujours, tout le temps?

Les gens de gauche nous nuisent, à nous, gens de gauche. Comme le plaisir devient douleur quand il a par trop longtemps duré, l’indignation fait long feu quand elle est martelée sans fin, et elle prend le trait grossier de la caricature. Je les invite à lâcher prise de temps en temps. Je les invite à me sacrer patience quand je prends mon auto. Je les invite à se relayer dans les manifestations pour éviter de montrer à rire toujours les mêmes gueules révoltées trop faciles à parodier.

Trop d’indignation tue l’indignation. Être de gauche n’est pas un métier, c’est une pensée collective, de plus en plus difficile à articuler tant le propos de la droite populaire est séduisant de simplicité réconfortante. La course au profit s’accélère et un monde inquiétant l’accompagne. Les forces de l’argent glorifient l’individu chaque jour un peu plus, et laissent toujours plus de monde sur le bord de la route. Le temps est à la vigilance, et seul un propos crédible pourra être entendu.

J’invite mes amis de gauche à bouffer du tofu et à pédaler au bio-diesel si ça leur chante, mais discrètement, s’il vous plait. j’invite mes amis de gauche à donner à réfléchir, pas à rire. Ce message m’est aussi adressé.

L’autre beau risque

J’arrive de vacances, je suis beau comme un coeur, reposé et bronzé comme Michèle Richard, en moins chiffonné. J’avais pas envie de revenir. D’ailleurs j’ai failli pas revenir, j’ai été pris en otage dans un all you can eat en Pennsylvanie, un local était bloqué dans la porte de sortie, un bourrelet dans chaque charnière. On a dû appeler Batman. Aux États-Unis, la bouffe est au moins aussi dangereuse que les armes à feu.

J’avais pas envie de revenir parce que j’avais pas envie de parler de politique. Depuis ma plage suffocante, j’avais réussi à oublier Jean, François, Pauline et les autres. À peine revenu, on me dit qu’il y a maintenant Léo, que l’autobus de Legault est frais peint de c’est assez, et que Charest va repasser. Moi qui voulais vous parler, depuis mon Mac encore plein de sable, des beautés de l’océan. Merci hein.

Léo, il est beau comme Lady Di. Qu’il signe au PQ, à la CAQ ou au Barça, on s’en fout, c’est une étoile. Une gueule d’ange en route vers son destin. Fais juste attention petit, en rentrant dans le tunnel.

Legault a trouvé son médecin de famille et s’est acheté un autobus. Si je me souviens bien, y’a pas si longtemps il était en avion ? Si ça continue il va finir à pied. Ou à V. D’ailleurs je suis allé lire la définition de coalition dans le dictionnaire : « alliance momentanée de plusieurs personnes ». Avouez que c’est rare quand le dictionnaire se trompe.

Donc Charest va repasser. Il n’y aura pas de front populaire, pas d’union sacrée, et le cynisme à son comble s’enfoncera dans les urnes de septembre. Le PQ arrivera second, affaibli par une CAQ complice et inutile, le tout sur un fond malhonnête et populiste de diabolisation de la jeunesse.

Pourtant seul le PQ peut battre Charest. Mais c’est un parti souverainiste. Et comme les forces libérales ont réussi, comme elles l’ont fait avec le carré rouge, à dénigrer avec succès l’idée d’un pays, Marois se voit encore condamnée à l’échec.

À moins que …

À moins que le Parti Québécois ne prenne sa décision la plus audacieuse depuis René Lévesque : celle de s’engager, en cas de victoire, à mettre la souveraineté de côté, afin de rassembler derrière elle toute la colère contre Charest, sans écarter les allergiques frileux d’un pays.

Une décision de crise, un engagement la mort dans l’âme, mais un acte de courage politique inédit qui sauverait le Québec de l’immoralité et de la noirceur immondes dans lesquelles il est plongé depuis près de dix ans.

Un nouveau beau risque, en quelque sorte.

Cette drôle de droite

La migration est palpable et des plus audibles, le Québec opère à un mouvement inédit de son débat. Quid des discussions souveraineté/fédéralisme, et bonjour la gauche, bonjour la droite. Un peu comme avec le soccer, on découvre que le monde entier ne respire que de cet air là, et on se rallie de bonne foi.

Pas facile d’enlever les patins et de sauter sur la pelouse tout d’un coup. Quel curieux spectacle! Et je dois vous avouer que je trouve le spectacle vraiment plus savoureux du côté droit du terrain.

À l’arrivée de cette nouvelle dualité, en réponse aux aspirations de gauche incarnées essentiellement ici politiquement par Françoise David, Amir Kadhir et quelques personnalités du Parti Québécois, on pouvait s’attendre à l’émergence d’une voix de droite de type classique, à l’image ce celle des pays fonctionnant sur ce mode d’opposition, soit une droite attachée aux valeurs de la famille, du travail, de l’ordre, du mérite, un brin conservatrice, un brin catholique, et favorisant la libre-entreprise et la réalisation de soi. Bref, une droite normale.

Au lieu de ça, une sorte de bestiole informe et étonnante nous arrive tout droit de la Vieille Capitale, pour l’essentiel. Et cette bibitte surprenante a pris position : c’est elle la droite au Québec. Ah bon? C’est avec ça que je vais devoir parler désormais dans les soupers en famille ? Que la fantaisie s’installe.

Libertarienne. La droite au Québec est libertarienne! Je suis allé vérifier, je pensais que c’était un régime alimentaire avec des fautes d’orthographes dedans, mais non, ça existe. C’est pas encore dans le dictionnaire, mais ça a l’air que ça existe quand même, que ça a une histoire, des penseurs, des économistes et tout ça, oui oui !

Et qu’est-ce que ça mange en hiver un libertarien?

Un libertarien, ça se définit à peu près comme ceci : c’est un néo-libéral qui n’a de soucis que la liberté individuelle et la protection du bien privé, et qui n’a pour projet que de faire disparaitre l’État qu’il considère comme un frein à son émancipation du fait de ses considérations collectives et intrusives. En d’autres termes, le libertarien considère que l’État et ses règles nuisent à sa liberté, laquelle liberté exclut toute notion de groupe puisque son aspiration est de prospérer et d’avancer seul et sans embuche, fort de sa toute puissance. Il souhaite la privatisation de la santé, de l’éducation, et même de la police, qu’il imagine en agences privées de sécurité rémunérées au rendement.

Tout cela est très sérieux et je vous invite à lire cette longue et stupéfiante définition du libertarianisme (!) sur le site www.quebecoislibre.org.

Mon passage préféré : « Ils (les libertariens) défendent l’égalité formelle de tous sur le plan légal, mais se soucient peu des inégalités de fait entre riches et pauvres, qui sont inévitables et qu’on ne peut réduire qu’en empiétant sur la liberté et en réduisant la prospérité globale. »

Marche ou crève, donc.

Ce serait drôle si on parlait de Raël ou des membres de l’association Terre Plate, mais on parle ici d’un courant de pensée beaucoup moins marginal et se positionnant non pas comme une alternative, mais bel et bien comme LA droite du Québec. Certes ce courant de pensée ne s’est pas encore édifié en parti politique, mais il s’organise toutefois autour de structures telles que le Réseau Liberté Québec, et il réussit à obtenir du temps d’antenne quotidiennement et en abondance sur les radios de la Capitale, s’infiltrant même dans les grands médias par le biais de représentants lissés mais sournois comme Éric Duhaime.

Il va de soi, comme le dit Chomsky, qu’il s’agit là d’un aberration qui ne peut être prise au sérieux, et « qu’une société qui fonctionnerait selon les principes libertariens s’auto-détruirait en quelques secondes ». Pourtant, pour fantaisiste que ce courant puisse paraître, la vigilance est de mise puisqu’à travers ce bruit loufoque, prospèrent toutefois l’individualisme, le profit à tout prix, le mépris de l’autre, la loi du plus fort, la juste part, autant d’idées qui s’immiscent sournoisement dans notre société jour après jour.

Le débat gauche/droite est passionnant, il est sain et il est la démonstration du bon fonctionnement de la démocratie. La gauche est en place au Québec, on peut la contester, mais on doit lui reconnaitre sa légitimité et sa santé d’esprit. La droite reste à inventer, du moins elle doit s’extraire du farfelu pour venir alimenter le débat et récupérer son titre.

Des personnalités sensées comme Mathieu Bock-Côté s’y affairent, mais s’en trouvent parfois découragées au point de ne plus vouloir se définir par ce côté là de l’échiquier tant il est co-noté par cette pseudo-droite inculte et grotesque.

Quitter la colère

Trois mois et deux cents manifestations plus tard, et on ne sait plus où donner de la colère tant l’arrogance et le dédain ont atteint les sommets inédits du mépris. Enragés de cette fausse bienveillance de ses chefs, de leur morgue, de leurs calculs malhonnêtes et insultants. Enragés de leur attitude infantilisante, de leurs ricanements et de leurs mensonges. Enragés jusqu’aux os du pourrissement et de la répression, jour après jour. On pourrait continuer la liste longtemps, y ajouter le pillage, la corruption ou la mafia, tiens. Avec le seul ciel comme limite.

À part quelques endormis et heureux, nous ne sommes plus que ça : un peuple en colère. Un peuple tout entier. Parce que la colère est contagieuse et qu’elle est désormais de toutes les raisons; le pour, le contre, celui qui ne veut rien lâcher, celui qui voit son année s’envoler, celui qui prend des coups de matraque, celui qui en donne, celui qui s’est fait éclater sa vitrine, celui qui a mis trois heures pour rentrer, celui qui hurle de rage face à la surdité, ou l’autre, qui en appelle à la justice. Et elle, qui n’en peut plus du bruit de l’hélicoptère au dessus de son lit, soir après soir, elle ne sait même plus si elle est pour ou contre. Jusqu’à l’épuisement.

J’imagine que c’est comme ça qu’on perd des guerres, quand l’épuisement l’emporte sur la colère. Parce que nous ne pouvons pas n’être que rage et furie. Parce que l’indignation ne peut pas être notre unique émotion, parce que nous sommes pleins d’autres choses. Individuellement, et collectivement. Vient alors ce besoin inéluctable de lâcher prise. De retrouver sa maison, de retrouver le sourire. Et de reparler à son voisin, celui qui était pour, quand on était contre. Et de quitter la colère.

Rire à nouveau, planter des fleurs, retrouver un peu de naïveté, planifier les vacances. S’apaiser, mais sans s’endormir. Ce sera le défi.

Et tout cela, bien sûr, sous le regard intact des chefs, qui n’avaient de qualité à avoir que la patience, et qui savaient mieux que quiconque que la colère n’a qu’un temps, et que ce temps se gère.

Dans l’épuisement général, on se dira juste à la prochaine fois, comme dirait l’autre, dans un ultime consensus en guise d’armistice. Les uns de se promettre de revenir parce que leur combat était juste, les autres de se promettre de les attendre au virage. Mais tous de respirer en attendant, et de se divertir enfin.

Et les chefs d’attendre terrasses et festivals, rires, bières et chansons. Surtout ne pas les faire voter avant. En septembre ça ira, ils ont eu la colère longue, mais ils ont la mémoire aussi courte que notre été.

La gauche et la droite expliquées à mon fils

– Papa, toi tu dis toujours la gauche, la droite, la gauche, la droite … mais c’est quoi ça, qu’est-ce que ça veut dire ?

– Mon amour. C’est très simple. La gauche véhicule des valeurs humanistes, des valeurs de progrès, de solidarité, de liberté, de justice, de partage et d’égalité, tandis que la droite, plus pragmatique, favorisera des valeurs traditionnelles fondées sur l’ordre, le mérite, la sécurité et le conservatisme, valeurs auxquelles il faut ajouter la prédominance de l’individualisme, du libéralisme économique dérèglementé favorisant, avant toute chose, le profit. Va te brosser les dents.

– Papa … j’ai huit ans …

– Excuse-moi mon crapaud, Papa a eu une semaine difficile, il s’est fait chicaner à cause d’une dénommée Monique, enfin je t’expliquerai plus tard. Alors, comment te dire… voilà : imaginons que ton école, c’est le monde; ta classe, un pays; ton professeur, le Premier Ministre, et toi et tes amis, des citoyens. Dans ta classe, il y a des enfants qui ont plus de facilités, qui réussissent bien, et d’autres qui ont plus de difficultés. Tu as remarqué ça ?

– Antoine, il est nul.

– Et bien tu vois, dans la vie des adultes, y’a des Antoine aussi. Alors on a deux solutions : soit on dit qu’Antoine est nul et puis on continue d’avancer sans lui parce que nous ça va bien et puis il fait rien que nous ralentir, soit on décide de lui donner un coup de main. Par exemple, le professeur peut, à la fin du cours, ré-expliquer la leçon à Antoine, ou encore vous demander à vous, les autres élèves, de prendre un peu de temps pour l’aider à comprendre.

– Oui mais j’aurai moins de temps pour jouer à la récré !

– C’est vrai. C’est ça la gauche et la droite mon amour. Être de droite, c’est vouloir à tout prix sa récréation, parce qu’on a travaillé fort pour l’avoir, et qu’on la mérite. Être de gauche, c’est accepter d’avoir cinq minutes de récréation en moins, mais de ne pas laisser Antoine sur le bord du chemin.

– En plus il est super bon au hockey !

– C’est ça la force du groupe mon chéri. Les cinq minutes que la classe a donné à Antoine, il va les rendre autrement si on lui en donne la chance, parce que c’est sûr qu’Antoine, lui aussi, a des forces qui vont bénéficier à toute la classe. Grâce à Antoine, vous êtes plus forts au hockey. Et grâce à vous, Antoine est meilleur en maths. Quand on est de droite, on pense moins à ces choses là. On veut que notre effort en maths nous fasse gagner cinq minutes de récréation de plus, pas en perdre parce qu’un autre est à la traine. Or, que ce soit dans ta classe ou dans la société, nous sommes ce beau mélange : un ensemble de forces et de faiblesses différentes, et chacune de ces petites forces et faiblesses forment un groupe magnifique, pluriel, intelligent, généreux, soucieux de l’autre. Un groupe qui partage, qui n’exclut personne, qui tend la main parce qu’un jour, aussi fort qu’on soit, il se peut qu’on trébuche et qu’on ait besoin d’une main forte pour nous relever. Être de gauche, c’est prendre cinq minutes, et tendre sa main. C’est là qu’est ton coeur fiston, à gauche. T’as juste à te rappeler de ça.

– Kévin il est de droite. Il fait jamais de passes.

 

Amputés

On m’avait prévenu que ça risquait de m’arriver. « Monsieur, il va falloir vous amputer ».

L’intervention vient d’avoir lieu, je suis dans la salle de réveil. Devant moi, un homme étrange. Ses yeux sont bleus, sa voix est douce, mais il me fait peur.

– Vous m’en avez enlevé beaucoup ?

– 11%

– Je me rend pas compte.

– C’est normal. 11% d’intelligence en moins, on se rend moins compte des choses. C’est fait pour.

En coupant Radio-Canada de 115 millions de dollars, le gouvernement Harper s’assure que la culture, les idées, le débat public, la réflexion citoyenne, les arts, et indirectement la démocratie, se rendent plus difficilement à moi. Je suis un amputé de guerre idéologique.

La guerre, justement. 65 avions de chasse F-35 seront achetés cette année par le Canada, au coût de 9 milliards, soit 138 millions par avion.

– Mettons qu’on en aurait acheté juste 64, Docteur Harper, des ros navions, notre puissance de feu, notre sécurité en auraient-elles été compromises?

– Vous délirez, ça doit être le choc du réveil. Voulez-vous que je vous allume la télé? Sun News? TVA? V?

– Et mettons qu’on en aurait acheté juste 63, Dictateur Harper, des ros navions, on était pas mal encore pour faire régner l’ordre sur la planète et tenir les vilains barbus à distance, non?

– Chut…

L’économie d’un seul avion aurait effectivement couvert la totalité (et un peu plus) du 11% retranché à Radio-Canada. L’économie d’un second avion aurait permis son renforcement d’autant. Des milliers d’heures d’intelligence partagées, ensemble. Des enquêtes, des heures sur terre, des découvertes, des seconds regards, des années lumières, par quatre chemins, Jean-René, Simon, Yves et les autres…

800 emplois seront supprimés à Radio-Canada. 800 artisans qui travaillaient à façonner une société allumée, curieuse, responsable, collective, inclusive, critique, rayonnante, audacieuse, libre, ouverte, humaine. Et ce n’est malheureusement qu’un début.

– Docteur, pourquoi vous m’avez fait ça ?

– Calmez-vous, et voyez la chose positivement : grâce à cette opération, chaque Canadien vient d’économiser 3,40 $ par année. Et puis ne vous en faites pas mon vieux, vous ne vous en rappellerez bientôt plus…

– Ah non? comment ça?

– On a coupé Archives Canada aussi. Dormez maintenant.