Début de sa « tournée de la victoire », Yoani Sánchez quitte Cuba

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Après cinq ans de lutte et plus de vingt refus du régime castriste, Yoani Sánchez quitte enfin Cuba aujourd’hui, pour une « tournée de la victoire » qui l’emmènera vers au moins douze pays pendant trois mois, tournée pendant laquelle elle pourra enfin recevoir les différents prix littéraires qui ont honoré son combat.

En octobre dernier, suite à l’annonce par le gouvernement cubain de l’assouplissement des règles de sortie du pays, je me demandais si nous allions vraiment revoir Yoani. C’est une bonne nouvelle pour la blogueuse dissidente, mais c’est aussi une bonne nouvelle pour la liberté d’expression à Cuba.

Ma chronique du 16 octobre dernier:

Revoir Yoani Sánchez

Mardi, Cuba a annoncé une très attendue réforme migratoire qui comprend l’abolition du permis de sortie obligatoire, ce qui signifie que désormais, théoriquement, un simple passeport devrait être suffisant aux Cubains pour se rendre à l’étranger. La mesure doit entrer en vigueur le 14 janvier 2013.

Je pense à Yoani Sánchez, la blogueuse dissidente cubaine qui, depuis 2007, au péril de sa liberté, dénonce le régime castriste sur son blogue Generaciòn Y. On retrouve aussi l’essentiel de ses textes écrits de 2007 à début 2010 dans son livre Cuba Libre. Pour le courage de son action dissidente et la force documentaire de ses récits, Yoani a été nommée parmi les cent personnalités les plus influentes au monde par le magazine Times en 2008, et elle a obtenu de nombreux prix et distinctions qu’elle n’a jamais pu venir recevoir, essuyant plus de vingt refus à ce jour à ses demande de sortie du territoire cubain.

Ce matin, Yoani Sánchez réagissait sur Twitter (à l’aide d’un SMS envoyé vers un numéro international depuis son téléphone portable): «Mes amis me disent de ne pas me faire d’illusion, que je suis sur la “liste noire”, mais j’essaierai».

L’annonce de cette réforme peut sembler une bonne nouvelle, mais au pays où le salaire mensuel oscille entre trente et cinquante dollars, et où il faut trois mois de salaire pour se payer un ouvre-boîte, cette nouvelle «liberté» risque de demeurer bien théorique pour la majeure partie des Cubains. Par ailleurs, la réforme s’accompagne d’obscures restrictions d’attribution des passeports telles que «des raisons de défense et de sécurité nationale».

On comprend alors la méfiance de Yoani, familière de l’hypocrisie du pouvoir, mais surtout consciente d’être toujours dans sa ligne de mire. Conscience toute fondée puisque le 4 octobre dernier, il y a donc moins de deux semaines, elle était arrêtée à Bayamo par la police cubaine au cours d’une intervention d’intimidation, alors qu’elle s’apprêtait à assister à un procès pour lequel elle voulait faire une couverture journalistique. Elle fut finalement transférée à La Havane, puis libérée le surlendemain. Yoani a publié le récit de sa détention sur le Huffington Post la semaine dernière.

En préambule de Cuba Libre, Yoani Sánchez nous disait: «Chaque personne qui me lit me protège».

En 2010, dans une de ses chroniques, elle raconte qu’un de ses amis dissidents a dans son téléphone, dans le répertoire des brouillons, «pour le protéger des ombres qui l’attendaient en bas de chez moi», un SMS déjà rédigé afin d’avertir en cas d’arrestation. J’ai remonté le fil Twitter de Yoani Sánchez jusqu’au début d’octobre, et le 4, je n’ai pas vu de message d’elle signalant son arrestation. Elle n’en a sans doute pas eu le temps.

En lisant Cuba Libre, j’ai compris que le régime de Castro réforme avec lenteur et cynisme. S’il faut prendre acte des avancées qu’on nous communique, il faut surtout tenter d’en mesurer la part d’illusion, et l’arrestation récente de la blogueuse témoigne qu’au delà de ces annonces au monde, la liberté d’opinion demeure confisquée à Cuba. Aussi nous devons continuer à faire part de beaucoup de vigilance et à ne pas nous laisser endormir par les signaux faibles envoyés par le régime de Raul Castro. En attendant que les actes se conforment aux promesses, pour revoir Yoani, continuons sans relâche de la lire, et donc de la protéger.

Je t’aime Monique, réplique

L’an dernier à la St-Valentin, j’avais publié Je t’aime Monique, texte à l’effet miroir très dérangeant, qui m’avait valu toute une volée de bois vert… Cette année, de bonne guerre, Marie-Claude Plourde me propose cette réplique, tout aussi juste… Continuons à rire de nous.

Je t’aime Roger

Bon, il est en retard, Il devait encore avoir oublié et il court les magasins pour essayer de trouver un truc. Anjou, Dix-Trente, Carrefour Laval, fonce, grouille. Vite, vite.

Tu attends à la maison l’air serein, mais ton coeur bat la chamade. Ça cogne si fort que tu te demandes si tu ne l’aimes pas encore plus que t’en as l’impression les autres jours de l’année.

Tu l’imagines, ne sachant pas quoi t’offrir. Parce qu’il ne prend pas vraiment la peine de te connaître. Comme l’an dernier, il ne l’aura pas vu venir, et comme l’an dernier, grouille ostie, ça ferme dans 45 minutes.

45 minutes, faut se décider. Criss, qu’est-ce qu’il avait fait déjà l’an passé ? Il ne s’en souviendra pas et refera probablement la même gaffe. Signe qu’il se crisse non pas tellement de la St-Valentin, mais de toi. Tu espères vaguement que cette année, il ne se plante pas.

C’est pas comme si t’étais quelqu’un de compliqué. Juste une attention sincère pas chère, ça irait, si elle était bien choisie. Et ça pourrait être n’importe quel jour de l’année en fait. Faudrait juste que des fois, il ait des attentions pour toi.

Bonbons, chocolats, fleurs, massage, bijoux, foulard, parfum, spa, Ricardo, savon, qui se rince, qui mousse, qui crème Ahhhhhh AU SECOURS !!! T’haïs ça autant que lui.

Dimanche de merde. T’as même pas pris ta douche, parce que tu te demandes pourquoi tu te forcerais pour raviver la flamme quand lui il ne se force pas tant que ça. T’as plus mal au coeur, t’as mal à l’orgueil. Faire vite, juste faire vite et attendre patiemment que la journée finisse. S’il ramène des sous-vêtement, ça sera le comble. Qu’est-ce qu’ils sont chiants les hommes avec leurs culottes inconfortables sexy cheap.

5 heures, retour dans la Dodge, ralentissements sur la 20, la 25, la 30… coup d’oeil sur l’entrée de la cour, il a l’air épuisé. On dirait qu’il n’a pas envie de rentrer. Comme l’an passé. Ben t’as pas vraiment envie qu’il rentre tant que ça non plus finalement.

Bonbons, chocolats, fleurs, massage, bijoux, foulard, parfum, spa, Ricardo, savon, qui se rince, qui mousse, qui crème… ils ont tous le même petit sac avec des poignées en ficelle sur le siège passager.

Et cette tristesse résignée. Va falloir que tu fasses semblant d’aimer sa cassette de Nicolas Ciccone. Avec un peu de vin, tu pourras peut-être oublier qu’il se laisse aller et qu’il a la bedaine trop ronde et un début de seins. C’est pas d’l’amour ça, c’est de la condescendance. Si tu mets ta culotte fendue, peut-être que tu pourras te contenter de faire l’étoile sur le lit, parce qu’il viendra vite et que ça sera fini en 2 minutes. S’il bande encore.

Tout ça pour ça.

Gloire à toi, barbu du Plateau

J’étais vendredi dernier à l’église Saint-Jean-Baptiste à Montréal au spectacle tant attendu d’Avec pas d’casque et de Philippe B. Moi non plus je n’avais pas d’casque, et après m’être gelé les oreilles et les joyeuses pendant près d’une heure dans un vent glacial, moi qui croyais que les églises accueillaient jour et nuit l’humanité toute entière quelque soit sa condition, j’ai cependant passé une agréable soirée, que vous me permettrez de ne pas vous raconter, vous n’aviez qu’à y aller. Par contre, je veux bien vous parler du monde que j’y ai vu là.

D’abord, j’ai fait pipi avec Pierre Lapointe, à l’entracte, au sous-sol. Quel homme accessible.

Sur le chemin du retour, tandis que Chouchou, dans le blizzard, me faisait part des émotions poético-mystiques qui l’avaient pénétrée jusqu’à l’intime et à deux doigts du sacré, j’écoutais d’une oreille distraite et les narines collées, ne pensant qu’à mon statut Facebook où j’allais raconter cette minute unique à l’urinoir, deux par deux rassemblés.

Alors que j’aurais dû n’avoir en tête que les refrains mélodieux et mélancoliques d’Astronomie, je me surprenais à fredonner Le lion imberbe en attendant le métro. Et c’est à ce moment là que j’ai changé d’idée. Je ne raconterais pas mon aventure urino-ecclésiastique sur Facebook, mais plutôt ce phénomène étrange que j’avais observé plus tôt, et ça donnerait ce statut, lumineux, vous me connaissez:

« À l’église St-Jean Baptiste, au spectacle de Avec pas d’casque, il n’y avait que moi et Pierre Lapointe avec pas de barbe ».

C’était d’une douce subtilité, c’était moins gênant pour le chanteur, mais surtout c’était vrai. Mille-cinq-cent personnes étaient venues applaudir les artistes, et cette foule sympathique était exactement composée comme ceci: sept-cent-cinquante filles avec le toupet très court et très droit, et sept-cent-cinquante barbus, enfin sept-cent-quarante-huit puisque Pierrot et moi étions les deux seuls lions imberbes de la chapelle. Barbus, lions imberbes, Pierre Lapointe, ça va? Je fais de gros efforts pour que tout cela se recoupe et pour faciliter votre compréhension, j’espère que vous l’appréciez.

Des barbus. J’en avais bien croisés quelques uns sur le Plateau, ou aux abords des agences de pub, munis d’une chemise à carreaux, d’une fille à toupet et des lunettes d’Elvis Costello, mais j’étais loin de m’imaginer que c’était une génération toute entière qui était en train, sous mes yeux sans voix, de se rebûcheronner l’élégance.

Mais ne croyez pas que ça m’a dérangé, bien au contraire. C’est même avec un regard tendre et envieux, moi qui viens de heurter la quarantaine contre mon gré, que j’ai regardé défiler dans l’église cette nouvelle race d’hommes que je n’attendais plus.

Ma génération, dé-balancée par nos tantes, avait vu naître de bien curieuses créatures, peu flatteuses, en quête d’accommodements, et pour tout dire assez ridicules. Et si nos tantes en étaient fières, nous cousines étaient bien découragées, à s’en saccager le toupet. Les plus virils étaient devenus des machos infâmes, les plus sensibles manquaient cruellement de virilité, et les plus intelligents étaient forcément puceaux et boutonneux.

Après quatre trop longues décennies à se demander, jour et nuit, comment passer l’aspirateur tout en ayant l’air de David Beckham et Mathieu Bock-Côté réunis, la lumière est enfin apparue, ce vendredi soir là, en l’église Saint-Jean-Baptiste de Montréal, irisant le sourire assumé et velu du sauveur carotté.

Barbu du plateau, beau, jeune, intelligent, sensible, cultivé et à la virilité enfin retrouvée, je veux te dire merci. Tu mets fin à quarante années de disgrâce, d’errements, de honte… Mon espèce a souffert, mais grâce à toi, notre tête se redresse, les toupets vont s’allonger, et les filles vont redevenir jolies.

Tout inclus cette année encore?

Parce que le froid et la neige commencent franchement à nous épuiser et qu’un petit tour au soleil serait plus que bienvenu, mais surtout pour saluer le premier anniversaire du Huffington Post Québec, voici le premier texte que j’y ai publié l’an dernier. Bon voyage!

Un pays pauvre mais chaud, le bikini frais fait, des crayons du Dollarama pour la femme de chambre, le Termos de dix litres, tout ventre dehors: mille dollars, tout-inclus. Tout. Le séjour tout-inclus est un voyage dans le temps. Grâce à Régression Airlines, retour au temps chaud, humide et perdu de notre petite enfance.Le vrai objet du voyage, c’est la dé-responsabilisation, au sens psychanalytique du terme. Pendant une semaine, le vacancier va abandonner tout ce qui caractérise sa vie d’adulte: il ne travaillera pas, on le transportera, on fera son lit, on le fera jouer, son déjeuner sera prêt, toujours prêt. Comme le nouveau né, il est identifié par un petit bracelet de couleur. Il n’aura d’horaire autre que celui de ses désirs primitifs.

Ses désirs de bouche d’abord. La tétée est au coeur de la vie de notre nourrisson balnéaire. C’est le stade oral. Pendant sa semaine chaude, il trottine un biberon à la main en permanence. En sept jours, il boit plus que son corps n’en réclame. Comme quand il avait cinq mois, sa bouche est redevenue érogène: il tète. Son sein est le bar, arrondi.

Très vite, l’angoisse du huitième mois. À l’instar du nourrisson, les visages familiers lui déclenchent de beaux sourires, et les visages étrangers des réactions de méfiance. Aussi, il évitera de sortir de son hôtel, au risque de croiser des indigènes hostiles, et il restera tout près du bar (le sein), certain d’y retrouver ses semblables, voire son voisin. Au besoin, il demandera au serveur de mettre la télévision au 32. Sur TVA.

Le nourrisson bronzé vit aussi, comme tous les nourrissons, ce qu’on appelle le clivage de l’objet. L’objet visé par les pulsions primaires (la mère, le lait, le sein) est divisé en deux parties: une bonne et une mauvaise. Par exemple, le clivage entre le bon lait et le mauvais lait, qui construira plus tard la symbolique de l’élixir et du poison, fait que notre résident en couches aura une forte propension à dénigrer le buffet de l’hôtel.

Enfin, tout au long de son séjour, le régressé estival aura à coeur de marquer son affirmation de soi. C’est le stade anal. Dans la nécessité d’affirmer sa toute puissance dans une relation ambivalente d’amour-haine, l’enfant décide de donner ou de ne pas donner ses matières fécales. Le visiteur en gougounes en fait autant, avec le pourboire. La rétention anale est l’arme de pouvoir absolue dans les mers du sud.

Le dernier jour de son voyage, sur le chemin du retour, le dégénéré rassasié retrouve peu à peu son autonomie, voire le langage. Toutefois cette phase peut-être plus ou moins progressive, et il n’est pas rare de le retrouver à Dorval, par moins dix degrés, en shorts, le cul en l’air, en train de chercher les clés de sa voiture dans le fond de sa valise. À ce moment là, le sacre constitue le premier retour au langage normatif. Dans cette ultime étape de re-responsabilisation, il est donc à noter que l’élégance n’est pas la faculté qui se récupère la plus vite. Et selon plusieurs observations, dans de nombreux cas, elle ne se récupère jamais.

Parce que je le vaux bien

Because I’m worth it. Le slogan de la firme de ravalement de façade a plus de quarante ans, saviez-vous ça? Quarante-deux ans exactement qu’une gamine de l’agence McCann Erickson a essayé de nous faire croire à un manifeste féministe alors qu’il ne s’agissait que de justifier les prix exorbitants de la marque de cosmétiques. Sauf que ça a marché.

Mon état d’esprit quand j’ai écrit ce slogan? J’étais révoltée par la vision traditionnelle de la femme véhiculée par les pubs, et je refusais d’écrire un énième spot sur le fait de plaire aux hommes. J’ai simplement pensé: Allez vous faire foutre. Et j’ai rédigé le texte en cinq minutes. J’étais en colère et c’était très personnel.

Il fallait l’immaturité de sa jeune vingtaine pour sortir une pareille connerie, et l’opportunisme d’une marque prête à profiter de l’air du temps pour l’endosser. Il s’agissait donc, pour rompre «le fait de plaire aux hommes», de se pomponner et de se mettre jolie? Ah. Il me semble que si j’étais une femme et que je décidais, dans un élan de colère – allez vous faire foutre – de ne plus satisfaire l’oeil lubrique de l’odieux mâle de la rue, ce serait à grands coups de cernes, de cols roulés, de poils aux pattes, et de repousses grisonnantes que j’atteindrais mon but, le temps de le dire.

Acceptons donc simplement que cette dépendance à la séduction qui justifie tout ce fard est, comme dit mon ami Gareau, une faiblesse bien injuste, identique en tous points à celle qui, quelque soit notre niveau d’éducation et de bienséance, déplace irrémédiablement à votre passage, nos yeux vers vos derrières.

Parce que je le vaux bien. Outre le slogan et les petites taquineries ci-dessus, c’est cette notion de mérite – je le vaux bien – qui me fait souvent sursauter, parce que l’idée a fait son chemin, bien au delà de la beauté féminine, et qu’elle s’est imposée comme autant de justifications à nombre de nos états d’âme.

Comme le vôtre j’imagine, mon fil Facebook est plein de tous ces mérites, plein de tous ces je le vaux bien. Du petite verre de vin du vendredi soir au séjour annoncé au ski, de l’achat déraisonnable et superflu aux vacances dans le sud qui s’en viennent, que de plaisirs ainsi sertis du sceau du mérite.

Notre époque nous invite à nous féliciter avec un peu trop d’aisance. La vérité c’est que nous sommes bien nés. Au bon moment, au bon endroit, et que nous en avons de moins en moins conscience. Évidemment il ne s’agit pas de le déplorer ni de s’inventer une quelconque culpabilité, qui serait par ailleurs bien inutile.

Cependant, alors qu’ailleurs d’aucuns creusent des terres arides sans fin pour trois haricots, et que ce n’est pas parce qu’ils le valent bien, il est de la décence, je crois, de reconsidérer nos mérites, de se rappeler du privilège, de la chance inouïe d’être juste né ici.

Bobos

Bonjour, je suis de gauche. J’aime me présenter comme ça quand je rencontre quelqu’un, d’abord parce qu’il faut bien dire quelque chose, et puis dire « enchanté » me parait fortement prématuré. Ça me prend beaucoup plus qu’un nouveau visage et une poignée de main pour que j’atteigne l’enchantement; j’ai l’enchantement exigeant, j’ai le sourire dispendieux, je suis une joie à conquérir. Et puis surtout c’est vrai, je suis de gauche. Pas par fantaisie, pas par opportunisme, mais parce que je n’ai pas encore trouvé mieux.

J’ai tenté quelques expériences, de l’autre bord de mes convictions, mais sans succès. Je me suis associé brièvement aux préoccupations de mes patrons, j’ai évalué les vertus de l’ordre, du mérite et de la tradition, j’ai essayé de faire fructifier mon argent parce que je le vaux bien, j’ai caressé l’idée du luxe et favorisé mon moi, je me suis réduit l’empathie et j’ai arrêté d’acheter l’Itinéraire, et je suis même allé au spa. En vain. Je suis de gauche comme deux et deux font quatre mais pas tout le temps, je suis de gauche parce que je crois aux forces de l’inutile, je suis de gauche parce que mes rêves ne sont pas sur les tablettes chez Walmart.

J’ai dans mon entourage de vraies personnalités de gauche, très complexantes. À côté, je l’avoue, je ne suis qu’une merde, un gauchiste à temps partiel, un Che Guevara du dimanche. Occupy Wall Street, Printemps Érable, Idle no more, Communauto, Commensal, Pierre Lapointe, commerce de proximité, vélo d’hiver, 1%, Les Inrockuptibles, la pollution, le Mont-Royal, la forêt amazonienne, le Bixi, le Tibet, le gaz de Schiste, la guerre, Jorane, la marche à pied, la poésie … ils sont de gauche, jour et nuit, même le vendredi soir, même à Noël.

Pour quiconque a déjà eu la chance inouïe et aujourd’hui encore sous-estimée de me lire ici ou ailleurs, d’aucuns diront que j’ai, plus souvent qu’à mon tour, embrassé tantôt l’une de ces cause, tantôt l’autre de ces colères, et que je me trouve bien mal placé tout d’un coup. Ce à quoi je vous répondrai: vous avez raison. Mais j’essaie de varier les plaisirs.

Oui il y a un lien idéologique entre le Tibet, les frais de scolarité, et le Bixi. Oui, sans aucun doute. Mais faut-il mettre tout cela dans la même bouche, dans la même idée, toujours, tout le temps?

Les gens de gauche nous nuisent, à nous, gens de gauche. Comme le plaisir devient douleur quand il a par trop longtemps duré, l’indignation fait long feu quand elle est martelée sans fin, et elle prend le trait grossier de la caricature. Je les invite à lâcher prise de temps en temps. Je les invite à me sacrer patience quand je prends mon auto. Je les invite à se relayer dans les manifestations pour éviter de montrer à rire toujours les mêmes gueules révoltées trop faciles à parodier.

Trop d’indignation tue l’indignation. Être de gauche n’est pas un métier, c’est une pensée collective, de plus en plus difficile à articuler tant le propos de la droite populaire est séduisant de simplicité réconfortante. La course au profit s’accélère et un monde inquiétant l’accompagne. Les forces de l’argent glorifient l’individu chaque jour un peu plus, et laissent toujours plus de monde sur le bord de la route. Le temps est à la vigilance, et seul un propos crédible pourra être entendu.

J’invite mes amis de gauche à bouffer du tofu et à pédaler au bio-diesel si ça leur chante, mais discrètement, s’il vous plait. j’invite mes amis de gauche à donner à réfléchir, pas à rire. Ce message m’est aussi adressé.