Le tas

Voilà, c’est fini. C’est le temps des bilans et des palmarès, et on essaie d’illustrer notre Times Magazine à nous. Entre un député impubère, un dépeceur ontarien, et une policière à barbe, chaque rédaction travaille à identifier l’indispensable personnalité de l’année, celle qui aura su prendre le plus de place dans le vacarme de 2012.

Un instant j’ai voulu, moi aussi, apporter ma contribution à cette remise de récompense en ajoutant un nom à la liste des personnalités m’ayant marqué cette année, quand je me suis aperçu qu’il n’avait pas de nom, que personne n’en avait jamais parlé, et que personne n’en parlerait jamais. Et pour cause, c’est un tas. Et un tas n’as pas de nom, c’est bien connu.

Le tas en question réside à la sortie du métro Square Victoria. C’est un tas informe, un tas de veilles couvertures sales dessous lesquelles dort quelque chose. Enfin c’est une supposition, il peut y mourir quelque chose aussi. Pour savoir exactement et distinguer une éventuelle respiration, il faudrait s’y arrêter, et le temps nous manque.

Un soir, alors que j’arrivais près du tas, il s’est mis à bouger. Un visage est apparu en même temps qu’une toux rauque et profonde. Je ne sais pas si ses yeux étaient beaux ou si j’en avais décidé ainsi.

– Ça va Monsieur?
– T’aurais pas une cigarette?
Il tousse.
– Tenez, gardez le paquet. Vous allez pas rester ici au froid toute la nuit quand même?
– Ben tu sais quand t’as pas le choix…
Il tousse.
– Je sais, c’est pas facile. Mais vous seriez quand même mieux au refuge, non?
– Non
Il tousse.
– C’est pas parfait le refuge, je sais bien, mais au moins il fait chaud, et puis ils servent à manger.
– Non je veux pas aller au refuge, je suis mieux ici.
Il tousse.
– C’est parce qu’ils demandent un dollar pour entrer? Voulez-vous que je vous le donne?
– Non.
Il tousse.
– Je m’excuse d’insister Monsieur, mais il va vraiment faire froid cette nuit…
– Merci petit gars, mais je veux pas y aller. Quand j’y vais, j’empêche les autres de dormir, parce que je tousse.
– …

Quand tu as le sentiment de déranger même un clodo, tu dois avoir le sentiment de déranger l’humanité toute entière. Alors tu formes un tas, Square Victoria, en attendant de ne plus tousser.

Il n’y a pas de morale à cette histoire. C’est simplement l’histoire de la personne ayant le moins fait parler d’elle cette année.

Advertisements

Défunts du monde

J’hésite entre le iPad mini et le Galaxy Notes, c’est tannant. C’est important de ne pas se tromper sur la taille de l’écran, la durée de la batterie. Il faut que je trouve une solution. D’ici là, laissez-moi vous partager mes préoccupations confuses d’apocalypse et mes angoisses d’empathie aussi hivernales que passagères.

La fin du monde

La compassion est au coeur de décembre. C’est la saison des pauvres comme dit Pascal Henrard, un peu optimiste. Si seulement il s’agissait d’une saison, une vraie, toute entière… Comme je suis généreux, j’ai donné neuf dollars à la guignolée. En fait j’ai donné un dix, mais j’ai demandé du change, pour mon café. Je suis allé faire un tour dans un refuge aussi, parce que je suis formidable. J’ai dit à la madame que je voulais bien aider, mais que j’avais peur d’attraper des poux. Elle m’a répondu que sa maison était bien tenue, que j’avais des préjugés, et que je n’avais pas de cheveux.

Je ne sais pas quoi faire avec la pauvreté, je suis tout fourré. Donner, pas donner, combien, un peu, des sous, ma vieille chemise, du temps, du dentifrice. Non, je suis pas bon en pauvreté, elle me l’a dit la madame du refuge: « On a beaucoup d’aide en décembre, c’est bien. Mais vous savez, en février, on en aura encore besoin, mais vous serez sûrement dans le sud. » C’est vrai, je change de pauvres en février. D’ici là, quelques uns mettront fin à leur monde, comme par deux fois cette semaine, sous les roues du métro, m’obligeant à prendre un taxi. Neuf dollars de taxi.

La faim du monde

La Corne de l’Afrique. C’était en 2011, en été. Cinquante dollars à la Croix Rouge, avec reçu d’impôt. Un an plus tôt, Haïti, avec reçu d’impôt aussi. Peut-être qu’un peu de riz s’est rendu. Je ne sais pas, c’est plus au télé-journal. La fin du monde aura bien lieu le 21 décembre. Le 22 aussi, puis le 23, et tous le jours qui suivront, parce qu’un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes.

La fin du monde c’est toutes les cinq secondes parce qu’il est toujours permis de spéculer sur les matières essentielles que sont le riz, le blé et le maïs, ce qui a pour effet de faire flamber les prix et d’affamer des régions entières du globe. Seuls les grands dirigeants du monde peuvent mettre fin à ces pratiques meurtrières, mais je ne les fréquente pas. D’ici là, Jean Ziegler continuera d’hurler qu’il n’y a pas de fatalité, que chaque enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné.

La fin de l’immonde

Une autre fin du monde a eu lieu hier, au Connecticut. Vingt enfants ont été abattus dans une école primaire, parce que la liberté est fondamentale, et que la liberté première, c’est de pouvoir se défendre, et que pour pouvoir se défendre, particulièrement contre les enfants de huit ans, il est essentiel d’être armé.

Barack Obama, comme dans Star Académie, a reçu la récompense avant le travail: il nous doit un prix Nobel de la paix. S’il ne peut arrêter la folie des hommes, il a la devoir de la désarmer. D’ici là, il nous invite à pleurer et à prier. J’espère que ça suffira.

Vendredi prochain 

Ce ne sera pas la fin du monde, c’est une croyance grotesque. Moi, j’aurai pris ma décision, ce sera sûrement l’iPad mini, meilleur écran, meilleure batterie. Je regarderai là-dessus toutes les prochaines fins du monde, et j’essaierai de m’en rappeler de temps en temps que même si je suis petit et impuissant à changer le monde, un dollar, celui de mon café de l’autre fois, c’est le prix d’une nuit et de deux repas à la Maison du Père, ici, à Montréal. Peut-être juste assez pour pas trainer près du métro.

Bonne conscience? Peut-être. Mais dans bonne conscience, y’a au moins conscience.

Crime et châtiment

Les voisines, les amies, sont atterrées. Rien n’annonçait le drame, Rien. Comme la dernière fois.

La suite est déjà écrite. Après le choc et la stupeur, notre peine sera immense, sincère et insupportable, en regardant les photos. Et puis l’incompréhension, qui deviendra vite notre colère. On va se chicaner. Elle était folle. Non, elle était pas folle, elle était malheureuse. Peut-être mais c’est pas une raison. C’est vrai que c’est pas une raison. De toute façon la raison, elle est partie avec les bambins. Avec l’eau du bain.

Sur toutes les tribunes, on saura bientôt son nom par coeur, pour mieux la réclamer. Pour le jugement immédiat, démesuré et vain qui saura peut-être nous apaiser. Ne pas comprendre, mais châtier, comme un besoin viscéral, pulsionnel et collectif. La justice, plus tard, sera trop clémente, puisqu’elle ne la pendra pas. Comme la dernière fois. Comme avec l’autre, celui d’avant.

Pourtant tout est fini. Tout est déjà fini. Ni la démence de notre vacarme, ni la raison du tribunal des Hommes n’y changeront rien. Crime et châtiment sont venus ensemble, indifférents à nos complaintes. La justice est passée, déjà. Et même si l’autre, celui d’avant, semble réussir encore à sourire, ni lui, ni elle, ni le prochain, n’échapperont au tourment.

Aucune torture, aucun jugement, aucun cachot glacial ne pourra défier la souffrance et la dépravation qui s’acharneront désormais sur ces restants de vie sans paix. De quoi combler notre besoin de vengeance.

Mais on a peine à s’apaiser. Tandis que la roche qui frapperait son visage nous soulagerait tant, elle ne serait en vrai pas plus souffrante qu’une simple minute de plus à sa pendule. Les silences qui l’attendent seront bien plus cruels que nos pulsions vengeresses qui nous semblent pourtant si indispensables.

Il y a elle aujourd’hui, il y a eu lui hier, il y aura l’autre demain. L’autre, il ne le sait pas encore qu’il sera le prochain. On ne sait jamais, avant. Probablement même que ce soir il n’a qu’une envie: lui lancer des roches, de gigantesques roches.

Voilà l’étendue de notre incompréhension, vaine et éternelle.