Crime et châtiment

Les voisines, les amies, sont atterrées. Rien n’annonçait le drame, Rien. Comme la dernière fois.

La suite est déjà écrite. Après le choc et la stupeur, notre peine sera immense, sincère et insupportable, en regardant les photos. Et puis l’incompréhension, qui deviendra vite notre colère. On va se chicaner. Elle était folle. Non, elle était pas folle, elle était malheureuse. Peut-être mais c’est pas une raison. C’est vrai que c’est pas une raison. De toute façon la raison, elle est partie avec les bambins. Avec l’eau du bain.

Sur toutes les tribunes, on saura bientôt son nom par coeur, pour mieux la réclamer. Pour le jugement immédiat, démesuré et vain qui saura peut-être nous apaiser. Ne pas comprendre, mais châtier, comme un besoin viscéral, pulsionnel et collectif. La justice, plus tard, sera trop clémente, puisqu’elle ne la pendra pas. Comme la dernière fois. Comme avec l’autre, celui d’avant.

Pourtant tout est fini. Tout est déjà fini. Ni la démence de notre vacarme, ni la raison du tribunal des Hommes n’y changeront rien. Crime et châtiment sont venus ensemble, indifférents à nos complaintes. La justice est passée, déjà. Et même si l’autre, celui d’avant, semble réussir encore à sourire, ni lui, ni elle, ni le prochain, n’échapperont au tourment.

Aucune torture, aucun jugement, aucun cachot glacial ne pourra défier la souffrance et la dépravation qui s’acharneront désormais sur ces restants de vie sans paix. De quoi combler notre besoin de vengeance.

Mais on a peine à s’apaiser. Tandis que la roche qui frapperait son visage nous soulagerait tant, elle ne serait en vrai pas plus souffrante qu’une simple minute de plus à sa pendule. Les silences qui l’attendent seront bien plus cruels que nos pulsions vengeresses qui nous semblent pourtant si indispensables.

Il y a elle aujourd’hui, il y a eu lui hier, il y aura l’autre demain. L’autre, il ne le sait pas encore qu’il sera le prochain. On ne sait jamais, avant. Probablement même que ce soir il n’a qu’une envie: lui lancer des roches, de gigantesques roches.

Voilà l’étendue de notre incompréhension, vaine et éternelle.

La gauche et la droite expliquées à mon fils

- Papa, toi tu dis toujours la gauche, la droite, la gauche, la droite … mais c’est quoi ça, qu’est-ce que ça veut dire ?

– Mon amour. C’est très simple. La gauche véhicule des valeurs humanistes, des valeurs de progrès, de solidarité, de liberté, de justice, de partage et d’égalité, tandis que la droite, plus pragmatique, favorisera des valeurs traditionnelles fondées sur l’ordre, le mérite, la sécurité et le conservatisme, valeurs auxquelles il faut ajouter la prédominance de l’individualisme, du libéralisme économique dérèglementé favorisant, avant toute chose, le profit. Va te brosser les dents.

– Papa … j’ai huit ans …

– Excuse-moi mon crapaud, Papa a eu une semaine difficile, il s’est fait chicaner à cause d’une dénommée Monique, enfin je t’expliquerai plus tard. Alors, comment te dire… voilà : imaginons que ton école, c’est le monde; ta classe, un pays; ton professeur, le Premier Ministre, et toi et tes amis, des citoyens. Dans ta classe, il y a des enfants qui ont plus de facilités, qui réussissent bien, et d’autres qui ont plus de difficultés. Tu as remarqué ça ?

– Antoine, il est nul.

– Et bien tu vois, dans la vie des adultes, y’a des Antoine aussi. Alors on a deux solutions : soit on dit qu’Antoine est nul et puis on continue d’avancer sans lui parce que nous ça va bien et puis il fait rien que nous ralentir, soit on décide de lui donner un coup de main. Par exemple, le professeur peut, à la fin du cours, ré-expliquer la leçon à Antoine, ou encore vous demander à vous, les autres élèves, de prendre un peu de temps pour l’aider à comprendre.

– Oui mais j’aurai moins de temps pour jouer à la récré !

– C’est vrai. C’est ça la gauche et la droite mon amour. Être de droite, c’est vouloir à tout prix sa récréation, parce qu’on a travaillé fort pour l’avoir, et qu’on la mérite. Être de gauche, c’est accepter d’avoir cinq minutes de récréation en moins, mais de ne pas laisser Antoine sur le bord du chemin.

– En plus il est super bon au hockey !

– C’est ça la force du groupe mon chéri. Les cinq minutes que la classe a donné à Antoine, il va les rendre autrement si on lui en donne la chance, parce que c’est sûr qu’Antoine, lui aussi, a des forces qui vont bénéficier à toute la classe. Grâce à Antoine, vous êtes plus forts au hockey. Et grâce à vous, Antoine est meilleur en maths. Quand on est de droite, on pense moins à ces choses là. On veut que notre effort en maths nous fasse gagner cinq minutes de récréation de plus, pas en perdre parce qu’un autre est à la traine. Or, que ce soit dans ta classe ou dans la société, nous sommes ce beau mélange : un ensemble de forces et de faiblesses différentes, et chacune de ces petites forces et faiblesses forment un groupe magnifique, pluriel, intelligent, généreux, soucieux de l’autre. Un groupe qui partage, qui n’exclut personne, qui tend la main parce qu’un jour, aussi fort qu’on soit, il se peut qu’on trébuche et qu’on ait besoin d’une main forte pour nous relever. Être de gauche, c’est prendre cinq minutes, et tendre sa main. C’est là qu’est ton coeur fiston, à gauche. T’as juste à te rappeler de ça.

– Kévin il est de droite. Il fait jamais de passes.

 

L’intolérable irresponsabilité pénale

Les experts-psychiatres en charge d’évaluer le cas d’Anders Behring Breivik, l’activiste d’extrême-droite  responsable de la tuerie du 22 juillet dernier en Norvège, viennent de conclure que l’auteur de cette effroyable attaque est irresponsable pénalement. Cela signifie qu’il est éligible à un internement, et non à la prison. Immense polémique en Norvège, et même au delà. Chez nous, le sujet vient raviver les passions nées autour de l’affaire Turcotte.

D’abord il est important de préciser que je n’ai aucune qualification en droit, et par conséquent je ne vais aborder ici que ma simple propre perception. D’ailleurs si des spécialistes lisent ces lignes, je les invite à continuer la discussion et à l’enrichir.

Comme souvent, mais particulièrement cette année, nos émotions sont sollicitées par l’actualité judiciaire, et particulièrement par l’idée que l’on se fait du droit et de la justice. Turcotte, Cantat, les cyber-prédateurs, etc., les exemples sont nombreux, et tout aussi fascinants que complexes.

Et je trouve que nos réactions collectives sont très saines : comment ne pas s’indigner devant la mort violente d’un enfant, devant la mort violente d’une femme, devant la menace pédophile ou le carnage en Norvège ? C’est répugnant, c’est révoltant et l’envie de hurler est légitime.

Pourtant il faut retrouver la raison quand le temps est venu de rendre justice. Ravaler sa peine, ravaler sa rage.

Ce matin, La Clique du Plateau, dont je suis un fervent lecteur, évoquait la décision en Norvège, et faisait justement le parallèle avec l’affaire Turcotte : « On pensait que les 11 membres du jury sur le procès de Guy Turcotte avait atteint un niveau extrème de stupidité, mais non il y a encore pire, en Norvège! ». Et cette curieuse mise en garde : « Hâte de voir ce que nos bons chroniqueurs qui essayaient de défendre Turcotte vont maintenant nous sortir sur Breivik! ». Personnellement, je n’ai pas lu une seule chronique sur l’affaire Turcotte où l’on « défendait » l’accusé, il est indéfendable. Nos émotions sont si fortes que dans de genre d’histoire d’horreur, celui qui accepte la complexité de la justice est tout de suite accusé de « défendre ». Un peu comme Georges Bush en 2001 : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». L’Histoire a démontré que c’était un peu plus complexe que ça.

Personnellement, me faire confirmer par des experts que Turcotte ou Breivik sont des cinglés, ça a plutôt tendance à me rassurer. Grande serait mon inquiétude d’apprendre qu’ils sont normaux.

De là, on fait quoi avec des cinglés ? On les présente, devant un tribunal, devant une justice faite de gens normaux, qui vont s’épuiser à comprendre et juger l’incompréhensible ? Qu’est-ce que tu veux comprendre d’un type qui vient de flinguer 77 personnes ? En tant que juge, juré, en tant que personne normale, comment veux-tu rendre la justice ? Ah bien sûr on peut laisser remonter nos émotions primaires et le lyncher en public, pour assouvir notre colère. Mais comme je le disais récemment à propos des cyber-préadateurs : « Je veux continuer à vivre dans un monde civilisé qui, par ses structures, de police et de justice, va me permettre de contrôler mes instincts de vengeance. »

Alors oui, aussi révoltant que cela puisse paraître, la justice doit continuer de se déclarer incompétente devant ces cas qui nous dépassent tous.

Cette irresponsabilité pénale ne soulage pas notre colère, au contraire elle a tendance à l’amplifier, parce que nous avons ce sentiment insupportable de clémence. Mais elle répond pourtant à une réalité simple : la folie ne peut être jugée par les hommes de loi, elle est bien trop subjective et impénétrable.

Notre devoir, en tant que peuple, est de s’assurer que la justice des hommes demeure sereine et loin de nos paniques émotives, tout en garantissant  la sécurité des nôtres. Parce que tout simplement c’est cela qui garantit notre démocratie.

Quand Bertrand Cantat me confronte

 

Depuis l’annonce, hier, de la venue de Bertrand Cantat au TNM la saison prochaine, le Québec participatif est en émoi.

De ceux payés pour le faire à ceux qui aimeraient l’être, chacun y va de son commentaire assumé et définitif.

Pour autant, la profusion n’est pas garante de diversité, et on ne lit ni entend rien de bien nouveau. La panoplie des postures est assez limitée.


Posture émotivo-rancunière :

Il a tué une femme, maudit chien sâle, il  n’a plus le droit de se faire applaudir jamais. Dérives possibles : récupération féministe malsaine, négation du système judiciaire, rejet de la réintégration, excès de langage.

Posture pragmatico-pardonnante :

Il a payé sa dette par la prison, et si on croit en la justice et la démocratie, on doit lui permettre de se réintégrer dans la société. Dérives possibles : banalisation de la violence faite aux femmes, affaiblissement du devoir de mémoire, idéalisation.

 

Certains futés mélangeront les deux et opteront pour la posture émotivo-rancuno-pragmatico-pardonnante, que j’appelerais plutôt l’approche pas dans ma cour : il a tué, il a payé, il peut être réabilité, je suis ouvert, mais ne me demandez pas d’y participer. Angle le plus lâche si vous voulez mon avis. C’était l’angle dominant dans les médias aujourd’hui.

Et moi ? c’est pas plus simple que  pour vous, je vous rassure. Sauf que je vais assumer que ce ne soit pas simple, et je ne tenterai pas de m’en sortir facilement.

Ce qui nous heurte le plus dans cette histoire, c’est la morale. Et la morale, c’est moi, c’est toi, c’est l’intime. Accepter le retour de Bertrand Cantat revient, dans nos cerveaux trop occupés, à justifier, excuser, pardonner. Insupportable, moralement, intimement.

Bânir nous préserve de cela, mais on sait, au fond de nous, qu’on a alors un peu abrégé la reflexion.

Bref, on s’aperçoit rapidement qu’on ne s’en sort pas facilement, que les réactions émotives et tranchées n’ont de valeur qu’à conforter celles et ceux qui les émettent dans une idée de monde qui les rassure, et que les réactions pseudos-ouvertes ne sont que le reflet du besoin de sauvegarder la morale tout en signifiant une fausse générosité auto-satisfaisante.

Alors moi, je me dois bien évidemment de me positionner, puisque je me permet ces observations.

L’affaire Bertrand Cantat, c’est le 11 septembre. C’est trop gros pour moi. Chacune de mes pensées, aussi travaillée soit-elle, arrive à ce même constat. C’est du malheur par dessus le tragique, c’est au dessus de l’humain, ce n’est pas à ma portée.

Cette histoire me confronte en tant qu’humain, en tant qu’homme, et mon honnêteté intime à moi, c’est justement de ne pas choisir de posture afin d’assumer cette confrontation.

 

J’ai aujourd’hui l’âge qu’avait Bertrand Cantat un mois avant que tout cela n’arrive.

 

Arrestation du meurtrier de Natasha Cournoyer : pour un don d’ADN masculin généralisé

Quand la grippe A sera passée (sans trop de dégâts je l’espère), nous aurons démontré, bon an, mal an, qu’il est possible de convoquer une population au complet afin de la vacciner. Fort de ce constat, je propose de re-convoquer à nouveau la population. Non, la moitié de la population. Notre moitié, celle des hommes, pour un don d’ADN à la grandeur du pays.

Le crime infâme de Natasha Cournoyer vient d’être résolu grâce à l’analyse de l’ADN retrouvée sur la victime. Par chance, la police avait l’ADN du meurtrier dans ses fichiers, il a été arrêté hier soir.

Convaincu d’être identifié, cet homme monstre aurait alors peut-être pris un autre chemin …