Roule, câlisse

Je suis cycliste. C’est mon principal moyen de transport. Chaque jour, je sillonne Montréal avec deux projets en tête: me rendre à destination, et rester en vie.

Le vélo en ville, il faut être pour ou contre, aucune alternative. Parce qu’on est en 2016, et que les réseaux sociaux ont séparé le monde en deux: les pour et les contre. Les pour et les contre tout, tout le temps. Cette régression cognitive, cet affaissement de notre jugement, c’est le misérable spectacle de notre intelligence, étendue sans vie à un carrefour, sous le drap blanc de l’opinion triomphante.

Je suis cycliste, et à la fin d’un été meurtrier sans surprise, j’écoute la rumeur publique et son immense bêtise. Je l’écoute s’haïr sur la base d’un moyen de transport, et je vois cette haine imbécile se déployer tout au long de mes parcours quotidiens, chaque jour un peu plus dangereux.

Les automobilistes sont acariâtres, plus hargneux que jamais, et certains animateurs de radio s’assurent que leur aversion demeure en tout instant vivante et vibrante. Les taxis, lobotomisés par trop de temps de volant sur une route qui ne les mène jamais nulle part, ne sont plus capables de distinguer une piste cyclable d’un stationnement Ikéa, un cône orange d’un touriste français, un bac de recyclage d’une étudiante en Bixi. Les chauffeurs d’autobus, étourdis par la routine et désabusés par l’indifférence, conduisent la tête en voyage, en rêvant à des jours meilleurs, tandis que les chauffeurs de camions, aux patrons si intransigeants, fendent la ville un oeil sur le chronomètre et l’autre dans leur angle désespérément mort.

Et puis il y a nous, les cyclistes, les plus fragiles de cet écosystème nerveux et sous influence. À défaut de carrosserie (et de casque pour les plus élégants), on a décidé de couvrir nos déplacements de noblesse. Nous serions donc, avec notre vulnérabilité et notre vieille bécane, une sorte de peuple auto-élu de la modernité. Intouchable parce que vulnérable, et anobli par des valeurs progressistes plein le porte-bagage.

Fantaisie arrogante. À la vérité, nous sommes aussi dangereux et méprisants que les autres locataires de la chaussée. Pour s’en convaincre, il suffit d’un simple trajet à bicyclette. Quinze minutes suffiront pour faire le décompte aberrant des incivilités répétées par  la plupart des cyclistes de la cité. Arrêts, priorités, feux de circulation, aucun règlement ne m’effleure ni me concerne, et il est de la responsabilité du prolétariat pétrolifère de prendre soin de moi en tout temps, quelque soit la force de mon mépris. Alors je coupe, je dépasse à droite, à gauche, je dépasse aux intersections, et je hurle mon immunité à la moindre occasion.

L’autre soir, je suis allé au cinéma, voir le très beau et très utopique Demain. On y parle de la possibilité d’une société plus juste, plus authentique, plus humaine. Un monde dans lequel on priorise l’économie locale, l’écologie, l’agriculture responsable. Un monde où le collectif prend le dessus sur les individualités, et où l’entraide domine les échanges. Un monde plus empathique, plus altruiste, un monde possible qui ne veut laisser personne sur le bord du chemin.

Ce soir-là, après la projection, je me suis couché enthousiaste et plein d’espoir. Le lendemain, de retour au front sur la piste cyclable, je repensais à tout ça, et je me suis demandé: comment faire pour partager le monde, alors qu’on n’est même pas capable de faire un petit bout de route ensemble, chaque matin?

Puis j’ai entendu: roule, câlisse.

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Lutte des genres, critique d’un projet stérile

Savez-vous ce qu’est le mansplaining?

C’est une trouvaille du féminisme de combat que j’adore, et qui peut se résumer ainsi:

Se dit d’un homme qui s’adresse de façon condescendante à une femme avec l’intention de lui expliquer ce qu’elle sait déjà, et comment bien faire ce qu’elle fait en réalité bien mieux que lui. L’expression prend toute sa force quand c’est le féminisme et la condition féminine qui sont au coeur de l’échange.

Il m’est arrivé à quelques reprises de me faire accuser de mansplaining alors que je participais honnêtement à des discussions sur ces sujets. Au début ça avait tendance à me fâcher parce que je trouvais cela faux et injuste, jusqu’à ce que je comprenne que c’est un outil redoutable pour triompher instantanément de l’adversaire. En effet, il s’agit d’un argument ad hominem qui permet de changer l’opinion d’un homme sur la condition féminine en tentative de prise de contrôle directement issue des pires patriarcats, avec une sournoiserie hautaine, en prime. Cette arme fatale ne permet pas juste de disqualifier les arguments de l’homme qui s’exprime, il disqualifie l’homme qui s’exprime par sa simple condition d’homme. C’est une réduction au silence qui interdit avec astuce l’analyse des éléments défectueux. À noter que des femmes peuvent être taxées de mansplaining si d’aventure leurs propos devaient démontrer quelque signe de dissidence.

Cette merveille d’ingénierie du langage est issue des universités américaines, en revanche on la retrouve très peu dans le féminisme européen, qui considère que l’égalité ne peut se faire sans un partenariat actif entre les hommes et les femmes. Il s’agit d’un réalisme élémentaire dont on peut se surprendre qu’il peine tant à traverser l’océan.

Le mansplaining fait donc partie d’une trousse à outils rhétorique utilisée par le féminisme de combat pour faire triompher ses idées. Mais plutôt que de m’en indigner, j’ai décidé de m’en amuser, parce que ces astuces de langage sont un réel plaisir à décortiquer pour l’amoureux des mots que je suis. J’ai même passé l’éponge sur la malhonnêteté intellectuelle pour me concentrer sur mon unique plaisir. Ainsi chaque sortie de ce genre se transforme en charade, en devinette, en rébus.

Dans la publication Facebook ci-dessous, l’auteure Lili Boisvert entreprend de qualifier de féminicides les meurtres de Clémence Beaulieu-Patry et de Reet Jurvetson. Mon plaisir littéraire est d’emblée gâché puisqu’il s’agit de deux crimes sordides, et rien ne m’invite plus vraiment à sourire. Cependant ma curiosité me pousse quand même à vérifier car l’affirmation est loin d’être légère. Si nous devions observer une augmentation et une banalisation de ces types de meurtres, cela signifierait que notre société est en train de basculer dans un véritable chaos.

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La caractéristique du féminicide (on ne dit pas meurtre féminicide, la notion de meurtre est incluse dans féminicide), c’est quand le mobile du meurtre réside dans le fait que la victime est une femme. Par exemple, le drame de Polytechnique était un insupportable féminicide. Mais le simple fait que la victime d’un meurtre soit une femme ne peut à lui seul caractériser le féminicide si le mobile est autre.

Dans le cas du meurtre de Clémence Beaulieu-Patry, le mobile du meurtre est le rejet amoureux, on ne peut donc pas parler de féminicide, même si la victime est une femme. Cela n’enlève évidemment rien à l’horreur de cette tragédie, et aucun mobile ne saurait la justifier. Dans le cas de Reet Jurvetson, si elle est une victime de Manson comme on le croit, on ne peut probablement pas non plus parler de féminicide puisque nous avons à faire à un psychopathe qui a tué à la fois des hommes et des femmes, et à chaque fois pour des mobiles différents (héritage, etc).

Quant aux exemples suivants à vocation absurdes (voleur, bagarre, collusion), ils sont une pirouette de langage pour dire vrai un peu décevante par rapport à d’autres astuces de langage féministe qui font mon admiration.

Cependant une fois la charade élucidée, reste la question du pourquoi? L’auteure de cette proposition est une femme résolument brillante, et l’hypothèse de l’erreur ou du malentendu est par conséquent à exclure. Il s’agit donc d’une récupération intentionnelle dont l’objectif est de convaincre que tout ce qui arrive aux femmes leur arrive à cause de leur condition de femme. C’est au coeur du féminisme de lutte, et je dirais même que c’est sa condition de survie puisqu’il justifie son existence à travers ce genre de démonstration plus ou moins habilement croquée (ici le trait était un peu grossier, mais quand même efficace).

La particularité de cette forme radicale du féminisme, c’est qu’il est, en réalité, beaucoup plus concerné par son propre sort en que par celui des femmes.

Ce paradoxe s’est illustré récemment avec les déclarations de la ministre Thériault et de Marie-France Bazzo, lesquelles ayant simplement signifié qu’elles ne se considéraient pas comme féministes, ce qui a provoqué des réactions très violentes à leur endroit de la part… des féministes radicales. Autrement dit, des femmes qui incarnent la réussite et l’indépendance ont eu pour principales agresseures des personnes qu’on aurait volontiers imaginé réjouies de ce succès.

Ce paradoxe s’illustre également dans des démonstrations fallacieuses comme celles décrites plus haut, puisqu’en imposant aux femmes un destin systématiquement tragique, non seulement on adresse à la société un problème qui ne reflète pas la réalité, mais on confère au féminisme des attributs de manipulation et de malhonnêteté qui finissent par nuire à la cause réellement noble et nécessaire du féminisme. On comprend mieux alors la distance que de nombreuses femmes prennent avec cet activisme d’usurpation. Notez par ailleurs que ce paragraphe est particulièrement éligible au titre de mansplaining. Notez en fait que tout le texte l’est.

Ces exemples illustrent bien que certaines branches radicales du féminisme nuisent aux femmes bien plus qu’elles ne les servent. Et c’est éloquent au point de s’interroger si les tenants de cette idéologie n’ont pas finalement pour objectif une aggravation de la condition féminine, ce qui aurait pour effet de légitimer leur existence. Puisqu’elles travaillent à une aggravation des perceptions, la question n’est pas si farfelue qu’elle en a l’air. En effet, la diminution des inégalités entre les hommes et les femmes augureraient d’une perte d’influence du féminisme radical et de ses représentants.

Et c’est là je crois qu’il faut faire preuve de beaucoup de vigilance. Si certains idéologues tordent la vérité à l’aide d’une rhétorique frauduleuse, il est capital de garder à l’esprit que le féminisme demeure un combat légitime et essentiel, dans lequel chacun doit s’engager quotidiennement et sans réserve. Rien ne doit être infligé à une femme pour le seul motif qu’elle est une femme, et rien ne doit lui être compliqué ou interdit à ce même titre.

Idéalement, rien ne devrait être infligé à une femme. Aucune violence, aucune souffrance, aucune injustice. Et les hommes devraient aussi pouvoir se prévaloir de ça. Mais l’humanité n’est malheureusement pas à la hauteur de ses idéaux. Si le monde dans lequel on vit semble plus sûr qu’au cours des siècles passés, il demeure que la violence est inhérente au genre humain. La réalité est suffisamment sombre pour qu’on ne lui impose pas, en plus, une inutile et stérile lutte des genres. Alimenter l’idée que la moitié de nous a pour projet l’assujettissement de l’autre moitié de nous est aussi absurde qu’improductif.

Des systèmes idéologiques, politiques, religieux, financiers accablent l’humanité et soumettent tantôt ses hommes, tantôt ses femmes, en toute impunité. Quelle est la priorité? Faire la comptabilité frénétique des victimes pour qu’un camp puisse décréter l’autre coupable et réclamer le monopole du malheur, ou faire front ensemble pour fabriquer un monde meilleur?

Ce texte va entraîner des réactions, sans doute virulentes. C’est de bonne guerre, comme on dit. Il y aura ceux qui n’auront lu que le titre (vous les saluerez de ma part puisqu’ils ne se sont pas rendus jusqu’ici), et ceux qui déformeront les mots, pour mieux les embrasser, ou pour mieux les dénoncer. Certains imbéciles en profiteront pour tenir des propos haineux et misogynes, d’autres brandiront des chiffriers incontestables pour faire triompher leur écurie. Lili Boisvert est dans ce texte parce j’ai lu son propos et que je l’ai trouvé intéressant. J’aurais pu réagir à l’argument de quelqu’un d’autre, c’est un hasard. Alors même contrarié, je vous demande avec insistance de chahuter le message et non pas la messagère. Quiconque a un jour fait ça, je vous le jure, en est sorti grandi. Quant à moi, je m’en remets à votre bon jugement.

Namasté.

La mort Airbnb

Sur mon fil Facebook depuis hier, la quantité et l’intensité des réactions au décès de Jean Lapierre me laissent pour le moins perplexe.

Si l’émotion et le choc vont de soi pour les gens qui le connaissaient et le côtoyaient, l’intensité avec laquelle des gens comme moi – de simples spectateurs – réagissent, tout cela me laisse un peu dans l’incompréhension, pour ne pas dire en face d’un grand découragement.

Comment ne pas s’étonner que certains se retrouvent ce matin littéralement effondrés alors que je n’avais pas décelé jusqu’à hier le moindre soupçon d’intérêt pour cette personnalité en particulier? Comment l’indifférence d’hier a pu être remplacée sans délai par un si puissant et désespéré amour?

Brassens avait observé le phénomène d’idéalisation spontanée lorsqu’on vit un décès: les morts sont tous des braves types, disait-il. Mais ce que j’observe ici, ce n’est pas tant l’idéalisation du défunt (je suis même assez d’accord avec cette pratique bienveillante), mais plutôt l’idéalisation de l’amour qu’on lui portait qui, soyons honnête, constitue le triomphe du grotesque et de l’indécence.

Je pourrais écrire un texte interminable sur tout ça, un livre même, sur le monde dans lequel on vit depuis l’avènement des réseaux sociaux. Ça s’appellerait La Fiction, ou un truc du genre. Ça parlerait d’une époque où on deviendrait taxi parce qu’on a une auto, où on deviendrait hôtel parce qu’on a un divan, où on deviendrait photographe parce qu’on a un crisse de téléphone. On y deviendrait, pourquoi pas, grand reporter sur Twitter, et on serait une chaîne de télé toute entière grâce à l’arrogance et à Youtube. Dans cette vie de fiction, on confondrait fièrement l’outil et la fonction, la popularité et le talent, l’acné et l’expérience. Dans cette vie de fiction, on aimerait d’un amour égal et total, sa mère, une revue d’adolescents cuisiniers, et un journaliste politique. À la perte brutale de l’un des trois, on se retrouverait dans un désarroi profond et spectaculaire, aux frontières de l’inconsolable, au début d’un grand deuil.

Je pourrais écrire un texte interminable sur tout ça, un livre même, mais la seule idée de ce monde-là m’ôte toute énergie, voire tout espoir. Alors je vous propose à la place un peu de silence. Ah oui, parce que dans La Fiction, c’est ce qui manquera le plus.

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Éduc’alcool: les dessous de l’indignation

On devrait interdire l’alcool aux angoissés, ce sont des proies faciles : ils ont la faiblesse de croire, l’espace d’un soir, qu’ils ont droit à leur part de bonheur.

Tonino Benacquista

Samedi 6 février, François Cardinal publiait dans La Presse+ un article coup de gueule intitulé “la modération a bien meilleur goût”, dans lequel il faisait part de son agacement face aux campagnes de prévention d’Éduc’alcool. Il y reprochait une forme d’infantilisation, et le caractère intrusif et moralisateur des messages, par exemple quand l’organisme invite à la consommation modérée d’alcool même si on ne conduit pas: “Pardon ? Maintenant qu’on a rendu populaire l’idée du chauffeur désigné, on demande à ceux qui ne prennent pas le volant d’éviter le troisième verre de vin le samedi soir en soupant avec des amis ! En fait, on ne le « demande » pas, on sermonne, on dicte, en utilisant le présent : « il faut », bon !”. Visiblement remonté, le journaliste n’hésite pas à parler de “sermon puritain” et dénonce, à grands coups de questions plus affirmatives qu’interrogatives, la dérive vers un utopique risque zéro.

Il n’a fallu que quelques heures pour que les médias sociaux s’enflamment, comme on dit, et que l’indignation gagne les amateurs du petit coup de rouge qui détend, et les défenseurs infatigables de toutes les libertés. D’ailleurs le mouvement a pris une telle ampleur que lundi matin Alain Gravel en faisait le sujet principal de sa très sérieuse émission à la radio de Radio-Canada, se permettant même d’engueuler vertement Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool, qui n’en revenait tout simplement pas.

J’avoue avoir moi-même embarqué dans la danse étourdissante de ce débat inattendu, émettant ça et là mes réserves sur l’article de Cardinal, sur son manque de nuances et de perspectives. En effet, si son cercle d’amis consomme avec intelligence et sans conséquence sur son entourage, on ne peut nier qu’à quelques pas de chez lui, un enfant tremble peut-être, transi d’effroi dans le fond de son lit, parce que l’alcool a fait entrer la violence et la chaos dans sa maison. Et s’il considère qu’Éduc’alcool a manqué sa cible avec ses messages trop intrusifs et moralisateurs, il était quand même du devoir du journaliste de rappeler que le mal est peut-être ailleurs, et certainement pas nulle part. Or il s’est contenté d’affirmer que nous étions tous des grandes filles et des grands garçons responsables, ce que malheureusement je ne crois pas.

Mais ce qui m’a le plus surpris dans la sortie de Cardinal et dans l’écho qu’elle a reçu, c’est cette soudaine et virulente prétention au respect. Alors que la publicité abuse des stratagèmes les plus méprisables pour nous inciter à consommer toujours plus (violation de la vie privée, profilage, revente des données personnelles, etc.), alors qu’elle continue à abrutir les enfants, qu’elle continue à réduire les femmes à l’état d’objets et les hommes à l’état d’imbéciles heureux, c’est sur la maladroite campagne d’Éduc’alcool que François Cardinal, Alain Gravel, et les trois quarts de la province ont décidé de dire “Pus. Capab.”?

Il y a, dans cette fronde démesurée, quelque chose qui semble révéler de nous bien plus qu’une grande soif de liberté, et c’est sans doute dans la place qu’occupe l’alcool dans nos vies qu’il faut chercher à comprendre les raisons de la colère.

Nombreux sont ceux qui soupirent de satisfaction, le vendredi soir, un bon verre à la main. Le verre du soulagement, le verre du mérite. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Nombreux sont aussi ceux qui n’ont pas voulu attendre vendredi et qui ont salué leur effort dès le jeudi. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Parce qu’on le vaut bien. Parce que nous menons des vies de fous. Parce qu’on nous presse comme des citrons du matin au soir, parce que le petit doit faire du piano, la grande du patin, parce que mon patron est un écoeurant, parce que mon hypothèque me stresse, parce que je travaille comme un débile douze heures par jour, parce que je rumine dans le trafic, parce qu’on a deux chars, parce que le chalet n’est pas fini de payer et que demain je vais vouloir un bateau. Le mercredi, vers huit heures trente, quand tout s’arrête, ça détend, un petit verre. Et puis un autre. Ça aide à s’endormir, on a trop de choses dans la tête.

La SAQ est une pharmacie sans prescription qui distribue antidépresseurs et anxiolytiques contre une partie de notre salaire. S’étourdir pour oublier un instant qu’on ne va nulle part dans cette course folle et dénuée de sens. S’étourdir pour triompher des timidités, pour s’inventer du courage. S’étourdir pour ne pas s’effondrer. S’étourdir parce qu’on est resté ensemble pour les enfants, pour la maison. S’étourdir alors pour faire l’amour, parce que le désir s’est évaporé, parce qu’on a trop effeuillé, dans le pot-au-feu, la marguerite. S’étourdir parce que, dans le chaos, on a oublié de s’aimer. S’étourdir pour prononcer ses dernières voluptés.

Cardinal, Gravel et les autres, dans cette curieuse et bruyante revendication du droit à l’intoxication, ont-ils eux aussi manqué leur cible en dénonçant les campagnes d’Éduc’alcool, aussi imparfaites soient-elles? Le vin qu’on boit n’est plus celui des noces et des banquets, mais un anesthésiant quotidien qu’on s’injecte pour survivre à une société de plus en plus épuisante et abrutissante, une société qui nous formate et qui nous interdit toute fantaisie. La société sans joie, celle qui rétrécit les âmes, ce n’est pas plutôt contre elle qu’il faudrait se révolter?

Albert Jacquard est (re)mort

La twittosphère s’en est émue toute la fin de semaine, Albert Jacquard, le célèbre généticien, est décédé le 11 septembre. « Grand scientifique », « merveilleux humaniste », la disparition de l’homme qui « tissait la pensée avec l’humanité » a déclenché une vague d’émotions inédite. Seul petit problème: il n’est pas décédé la semaine dernière, mais il y a deux ans, le 11 septembre 2013.

Malheureusement, Jacquard n’est pas ressuscité d’entre les morts pour venir nous rappeler que la planète va nous sauter à la gueule si on continue de lui enfoncer des aiguilles sous les ongles, il a simplement fait les frais de la modernité et des quelques naufrages qui l’accompagnent.

Je suis un média

Ma voix s’est amplifiée: elle animait jadis le Café du Commerce ou le parvis de l’église, elle porte désormais à l’autre bout du monde. Par le mauvais hasard d’un tweet, d’un re-tweet et de quelques shares, la voilà qui porte et transporte la moindre de mes respirations bien au delà de mon cercle naturel d’influence. Normalement, l’humanité fera la sourde oreille à mes élucubrations, recouvertes la plupart du temps par le vacarme de nos insignifiances accumulées. Mais de temps en temps, ma ligne fera mouche et recevra la complicité, sans vérification au préalable, de quelques-uns de mes semblables.

L’indigestion permanente

Un flot d’informations croissant et inédit s’attaque à mon cerveau quotidiennement. Sur mon fil d’actualités, se bousculent des recettes de cuisine, des vidéos de journalistes assassinées, des chats, des enfants plus ou moins vivants, des réflexions bon marché, des photos de vacances, une célébrité qui s’est teint, une autre qui s’éteint. Chaque jour m’apporte sans nuance une quantité folle d’informations et le temps que j’ai pour les traiter (c’est à dire les lire, les comprendre, y réfléchir, et décider quoi en faire) est devenu inexistant. En d’autres termes, il se peut fort que la mort d’un généticien au physique peu avantageux me rentre par une oreille et me sorte par l’autre sans laisser grande trace.

L’indignation permanente

Laissez-moi vous couper l’herbe sous le pied: oui, je suis affecté par cette maladie. Dommage que le petit barbu scientifique soit en train d’analyser les pissenlits par le dessous, il nous aurait expliqué d’où vient ce mal sans fin qui fait que je souffre quand on enferme un blogueur saoudien, que je souffre quand on affame l’autre côté de l’humanité, et que je souffre de votre indifférence. Alors quand un jour un Jacquard s’en va, quand mon monde devient un peu plus petit et un peu plus mesquin, j’ouvre mon média, et j’hurle à l’univers mon désespoir. Et parfois deux fois plutôt qu’une, comme on dit.

Le selfie

S’il est de bon goût de s’afficher à bout de bras ou de perche avec Denis Coderre sur son Instagram, il l’est aussi de tenir la pose avec quelques morts, frais du jour, choisis pour l’élégance qu’ils nous confèrent. Par exemple, j’ai eu la prudence d’éviter un hommage trop appuyé à Margaret Thatcher puisqu’elle sentait le pipi et la paparmane, surtout vers la fin. En revanche, m’associer à Nelson Mandela froid m’a valu l’admiration de mes pairs qui ont vu dans ses immenses qualités, les miennes. Alors quand un Albert Jacquard s’en va, aussi petit barbu soit-il, difficile de résister à la tentation de prendre la pose avec, pour montrer à la ville et au monde combien l’humanité est belle quand elle me ressemble. Et de recommencer, au besoin, ou par distraction.

La suite

Submergé par des vagues incessantes d’informations de toutes sortes, vérifiées ou non, stimulé par la perspective de pouvoir désormais crier au ciel mes goûts et mes dégoûts, excité à l’idée de pouvoir rayonner, mon cerveau est mis à rude épreuve. Entre le désir de rigueur et le besoin de rapidité, les frontières du vrai, du vraisemblable et du faux, sont de plus en plus floues et difficiles à tracer. Albert Jacquard, à côté de qui, oui, je pose fièrement, est peut-être finalement revenu d’outre-tombe pour nous rappeler le défi auquel la modernité nous confronte désormais, celui de distinguer le bon grain de l’ivraie, celui de ne pas laisser mourir dans la statistique et le consommable les derniers fragments de notre humanité.

Les nouveaux puritains

Ils ne sont ni croyants ni curés, ils ne reviennent d’aucun Moyen-Âge et ignorent tout du XIXème siècle et de ses pudibonderies, mais ils ont décidé de faire la pluie et le beau temps, repoussant le moindre nuage qui viendrait assombrir les territoires de la moralité. Ils sont Charlie, mais dans les limites du bon goût, celui qu’ils ont défini, et qu’ils entendent imposer à l’ensemble de la société. Ils sont jeunes, intelligents et supra branchés, pourtant ce sont les nouveaux puritains.

Bien qu’élevés à la porno pour la plupart d’entre eux, la simple vue d’un sein suffit à faire bondir ces jansénistes des temps modernes. Pire, la seule évocation du saint-mamelon suffit à les faire rougir et à les ériger. Et quand un publicitaire réussit à suggérer avec délicatesse une coupe de vin en trompe l’oeil grâce à la fermeture éclair d’un gilet qui ouvre prudemment sur une camisole moulant à peine une poitrine si informe qu’un prisonnier en permission passerait son chemin, ils s’agitent le deux point zéro et hurlent en choeur à l’infamie. Ils sont sur Facebook et ils s’y sentent bien, influents, et courageux, à l’abri du moindre dérapage puisqu’on y interdit formellement tout autant la chatoyante Origine du monde de Courbet qu’un portrait de Bea Arthur toutes boules pendantes, même s’il s’est vendu la peau des fesses chez Christies. Et quand nos vertueux font exception à leurs propres règles et tolèrent le mammaire, c’est pour crier avec les Femen qu’il faut voir dans la poitrine des femmes bien autre chose que de simples seins. Comprenne qui voudra.

C’est peut-être un hasard, mais les nouveaux propriétaires de la vertu semblent avoir pour la fonction nourricière une anxiété toute particulière puisqu’en plus d’enfiler avec excès le « corset moral » dont parlait Flaubert, c’est aussi sur les restaurants que s’abat le courroux de nos austères. Ainsi, plutôt que de lever les yeux au ciel comme l’humanité a coutume de le faire quand le bon goût a oublié de mettre son cadran, les chantres du bien et du bon se sont plutôt livrés à une campagne de salissage hors du commun envers un steakhouse qui, en manque de superlatif pour vendre sa camelote, a choisi de se déhancher le pamphlet avec maladresse. C’était sans plus mauvaise intention qu’un oncle éméché ou qu’un humoriste un peu cave, de son propre aveu.
Pire, c’est dans le délicat quartier d’Hochelaga qu’une sandwicherie a vu sa vitrine se faire vandaliser sous prétexte que son nom, La mâle bouffe, excluait l’autre moitié de notre bipédité. J’ai lu ça dans Elle, et j’en n’ai pas fait un plat. Enfin, pour couronner le festin des apôtres de la rectitude, J’ai bien cru que la fromagerie Hamel avait épilé L’origine du monde quand j’ai vu mon réseau social s’énerver le poil des jambes devant une publicité représentant une simple chaussure à talons haut, interdite de prendre son pied.

Cette rectitude morale, étrange survivance des couvents et des monastères de jadis, ses défendeurs ne se contentent pas de l’encourager, ils entendent bien l’imposer. Ainsi, non contents de suggérer un puritanisme des plus poussiéreux, c’est à grands coups de pétitions qu’ils entendent désormais mener le monde. Ils se sont donc octroyé le droit de penser à ma place, surtout de bien-penser à ma place. Non, il ne fallait pas que j’écoute ce rappeur barbu impertinent qui tenait des propos par eux condamnés avant même que j’eusse la chance de me faire ma propre idée. Et quand il s’est agit de vouloir interdire cet autre croisé illuminé de prendre la parole devant trente-neuf personnes dans un hôtel miteux de notre sainte cité, le bruit fut tel qu’il en repartit triomphant, avec la notoriété de Barack Obama.

Mais qui sont-ils ces nouveaux puritains? Ces empêcheurs de penser en rond, en triangle, ou en double file? Quel est leur projet? Supprimer les cons de la surface du globe? Recouvrir d’une burka morale la ville et le monde? Formater une pensée unique par eux validée? On cherche désespérément Charlie, et on implorerait presque Wolinski de revenir, ne serait-ce qu’un moment, le temps de croquer un dernier cul, pour leur montrer où on se la met, leur morale.

Tu es trop belle jolie Maman

En ce week-end de fête des mères, un texte publié sur le site de la chaîne Yoopa, rend hommage à toutes les jolies mamans.

Un extrait:

Vous avez le don de faire disparaître les bobos et apparaître les sourires. Les bons mots pour consoler, l’épaule parfaite pour s’y réfugier, les bras assez fort pour soutenir le poids du monde et assez tendres pour endormir un petit bébé agité.

Allez, un autre:

Est-ce que la fleur perd tout son charme après avoir été fécondée par l’abeille? Non. Elle se métamorphose en fruit. La fleur se laisse admirer, mais le fruit… on le savoure.

Oh pis tiens, allez:

Je vous admire, les mamans. Vous ne vous êtes pas contentées de donner la vie. Vous avez choisi de la rendre plus belle chaque jour.

Non, franchement, ne boudez pas votre plaisir, c’est à lire.

Je suis très content de ne pas être une maman, en général, et particulièrement ce matin. Si chaque mois de mai donne lieu à un lyrisme fortement concentré sur deux jours à l’attention de nos mères chéries, je dois dire que rarement poésie  aussi dégoulinante me fut offerte à déguster.

Même la Sainte Vierge est défaillante à la lecture de ce ramassis de clichés gluants de sensiblerie malhonnête. Être une mère et lire ça, je sombrerais immédiatement dans l’alcool, je me laisserais pousser le gras des cheveux, et j’arrêterais de me faire le maillot.

La perfection faite mère de ce baratin invraisemblable, cette tricherie verbeuse, poisseuse à l’envi, autant d’insultes qui ne visent non pas à honorer, bullshit, mais à rappeler les attentes mesquines de la société des hommes pour garantir la pérennité de leur toute puissance.

Je préfère encore me faire garocher, en juin, une énième perceuse, que de me faire crèmer le genre avec autant d’arrogance.

Pour finir, à ma mère à moi: tu peux défaillir n’importe quand, je serai là.