Éduc’alcool: les dessous de l’indignation

On devrait interdire l’alcool aux angoissés, ce sont des proies faciles : ils ont la faiblesse de croire, l’espace d’un soir, qu’ils ont droit à leur part de bonheur.

Tonino Benacquista

Samedi 6 février, François Cardinal publiait dans La Presse+ un article coup de gueule intitulé “la modération a bien meilleur goût”, dans lequel il faisait part de son agacement face aux campagnes de prévention d’Éduc’alcool. Il y reprochait une forme d’infantilisation, et le caractère intrusif et moralisateur des messages, par exemple quand l’organisme invite à la consommation modérée d’alcool même si on ne conduit pas: “Pardon ? Maintenant qu’on a rendu populaire l’idée du chauffeur désigné, on demande à ceux qui ne prennent pas le volant d’éviter le troisième verre de vin le samedi soir en soupant avec des amis ! En fait, on ne le « demande » pas, on sermonne, on dicte, en utilisant le présent : « il faut », bon !”. Visiblement remonté, le journaliste n’hésite pas à parler de “sermon puritain” et dénonce, à grands coups de questions plus affirmatives qu’interrogatives, la dérive vers un utopique risque zéro.

Il n’a fallu que quelques heures pour que les médias sociaux s’enflamment, comme on dit, et que l’indignation gagne les amateurs du petit coup de rouge qui détend, et les défenseurs infatigables de toutes les libertés. D’ailleurs le mouvement a pris une telle ampleur que lundi matin Alain Gravel en faisait le sujet principal de sa très sérieuse émission à la radio de Radio-Canada, se permettant même d’engueuler vertement Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool, qui n’en revenait tout simplement pas.

J’avoue avoir moi-même embarqué dans la danse étourdissante de ce débat inattendu, émettant ça et là mes réserves sur l’article de Cardinal, sur son manque de nuances et de perspectives. En effet, si son cercle d’amis consomme avec intelligence et sans conséquence sur son entourage, on ne peut nier qu’à quelques pas de chez lui, un enfant tremble peut-être, transi d’effroi dans le fond de son lit, parce que l’alcool a fait entrer la violence et la chaos dans sa maison. Et s’il considère qu’Éduc’alcool a manqué sa cible avec ses messages trop intrusifs et moralisateurs, il était quand même du devoir du journaliste de rappeler que le mal est peut-être ailleurs, et certainement pas nulle part. Or il s’est contenté d’affirmer que nous étions tous des grandes filles et des grands garçons responsables, ce que malheureusement je ne crois pas.

Mais ce qui m’a le plus surpris dans la sortie de Cardinal et dans l’écho qu’elle a reçu, c’est cette soudaine et virulente prétention au respect. Alors que la publicité abuse des stratagèmes les plus méprisables pour nous inciter à consommer toujours plus (violation de la vie privée, profilage, revente des données personnelles, etc.), alors qu’elle continue à abrutir les enfants, qu’elle continue à réduire les femmes à l’état d’objets et les hommes à l’état d’imbéciles heureux, c’est sur la maladroite campagne d’Éduc’alcool que François Cardinal, Alain Gravel, et les trois quarts de la province ont décidé de dire “Pus. Capab.”?

Il y a, dans cette fronde démesurée, quelque chose qui semble révéler de nous bien plus qu’une grande soif de liberté, et c’est sans doute dans la place qu’occupe l’alcool dans nos vies qu’il faut chercher à comprendre les raisons de la colère.

Nombreux sont ceux qui soupirent de satisfaction, le vendredi soir, un bon verre à la main. Le verre du soulagement, le verre du mérite. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Nombreux sont aussi ceux qui n’ont pas voulu attendre vendredi et qui ont salué leur effort dès le jeudi. La bouteille, souvent. Une autre, parfois. Parce qu’on le vaut bien. Parce que nous menons des vies de fous. Parce qu’on nous presse comme des citrons du matin au soir, parce que le petit doit faire du piano, la grande du patin, parce que mon patron est un écoeurant, parce que mon hypothèque me stresse, parce que je travaille comme un débile douze heures par jour, parce que je rumine dans le trafic, parce qu’on a deux chars, parce que le chalet n’est pas fini de payer et que demain je vais vouloir un bateau. Le mercredi, vers huit heures trente, quand tout s’arrête, ça détend, un petit verre. Et puis un autre. Ça aide à s’endormir, on a trop de choses dans la tête.

La SAQ est une pharmacie sans prescription qui distribue antidépresseurs et anxiolytiques contre une partie de notre salaire. S’étourdir pour oublier un instant qu’on ne va nulle part dans cette course folle et dénuée de sens. S’étourdir pour triompher des timidités, pour s’inventer du courage. S’étourdir pour ne pas s’effondrer. S’étourdir parce qu’on est resté ensemble pour les enfants, pour la maison. S’étourdir alors pour faire l’amour, parce que le désir s’est évaporé, parce qu’on a trop effeuillé, dans le pot-au-feu, la marguerite. S’étourdir parce que, dans le chaos, on a oublié de s’aimer. S’étourdir pour prononcer ses dernières voluptés.

Cardinal, Gravel et les autres, dans cette curieuse et bruyante revendication du droit à l’intoxication, ont-ils eux aussi manqué leur cible en dénonçant les campagnes d’Éduc’alcool, aussi imparfaites soient-elles? Le vin qu’on boit n’est plus celui des noces et des banquets, mais un anesthésiant quotidien qu’on s’injecte pour survivre à une société de plus en plus épuisante et abrutissante, une société qui nous formate et qui nous interdit toute fantaisie. La société sans joie, celle qui rétrécit les âmes, ce n’est pas plutôt contre elle qu’il faudrait se révolter?

2015, bilan d’un optimiste

Charlie Hebdo, Pierre Foglia, le Népal, Jacques Parizeau, le bateau de migrants, François Bugingo, la cité de Palmyre, Isabelle Richer, Beyrouth, l’agent 728, Raif Badawi, l’airbus allemand, les fusillades aux États-Unis, Stephen Harper, Jacques Nadeau, le camion de migrants, le niqab, les femmes autochtones, Bombardier, l’éducation, Aylan, Paris.

À noter toutefois le très beau numéro hors-série consacré à Marcel Pagnol, publié en juillet par le Figaro Magazine.

Dépression saisonnière

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Je souffre de dépression saisonnière, appelée également trouble affectif saisonnier. C’est une maladie qui touche une petite partie de la population de l’hémisphère nord.

Les symptômes

La dépression saisonnière se manifeste par une perte de motivation, des difficultés de concentration, et une certaine passivité. Un état proche de la mélancolie, non pas dans le sens psychiatrique du terme puisqu’on parlerait alors de dépression sévère, mais plutôt dans son acceptation poétique. Victor Hugo parlait  du « bonheur d’être triste ».

Chez moi, la mélancolie se manifeste deux fois par an. La première est en automne. Pas l’automne qui précède immédiatement l’été, ce moment doux et coloré qui nous fait sourire de plaisir au coin du premier âtre avec aux lèvres un vin délicat, non, l’autre automne, celui de novembre, celui où, à travers une fenêtre humide, on regarde le monde se désoler dans une gamme infinie de gris interminables. Cet automne là, ce novembre là. Le novembre de Dédé Fortin.

Mon autre peine arrive fin janvier. C’est un classique, on y retrouve le fameux blue monday, le jour le plus triste de l’année. Une formule complexe permet d’identifier ce jour de janvier comme le pire de tous : mauvaise température divisée par manque de lumière, élevé au carré sur manque d’activités extérieures, auquel on additionne le ralentissement des relations sociales, le portefeuille martyrisé par Noël, et la proximité lointaine des prochaines vacances… autant de facteurs aggravants qui vous décrissent le plus vaillant des courageux.

Les traitements

Pour s’endurer l’existence et revoir un jour le printemps, les médecins recommandent en général une consommation frénétique en magasin, ou une forte médication. Non pas qu’ils soient convaincus que d’intoxiquer ses semblables soit la solution la plus efficace pour soulager les peines de janvier, mais un bon niveau de prescription leur garantit de la part de leurs fournisseurs des récompenses en Air Miles suffisantes pour aller se dorer la pilule dans un pays pauvre, mais chaud. C’est bien connu, la dépression des uns fait le bonheur des autres.

Le voyage est d’ailleurs un traitement recommandé au déprimé hivernal. Plutôt que de s’user le restant de bonheur à se demander la meilleur façon de survivre  à janvier, une petite cure de rhum et de chaleur loin des responsabilités oppressantes du quotidien devrait l’éloigner temporairement  de ses idéations suicidaires provoquées par une succession de déneigements hypothétiques aux alentours du Mont Royal. Dans ce cas, le séjour tout inclus est vivement recommandé.

Le séjour tout inclus est un voyage dans le temps. Grâce à Régression Airlines, retour au temps chaud, humide et perdu de notre petite enfance.

Le vrai objet du voyage, c’est la dé-responsabilisation, au sens psychanalytique du terme. Pendant une semaine, le vacancier dépressif va abandonner tout ce qui caractérise sa vie d’adulte : il ne travaillera pas, on le transportera, on fera son lit, on le fera jouer, son déjeuner sera prêt, toujours prêt. Comme le nouveau né, il seta identifié par un petit bracelet de couleur. Il n’aura d’horaire autre que celui de ses désirs primitifs.

Ses désirs de bouche d’abord. La tétée est au coeur de la vie de notre suicidé balnéaire. C’est le stade oral. Pendant sa semaine chaude, il trottine un biberon à la main en permanence. En sept jours, il boit plus que son corps n’en réclame. Comme quand il avait cinq mois, sa bouche est redevenue érogène : il tète. Son sein est le bar, arrondi.

Très vite, l’angoisse du 8ème mois. À l’instar du nourrisson, les visages familiers lui déclenchent de beaux sourires, et les visages étrangers des réactions de méfiance. Aussi, il évitera de sortir de son hôtel, au risque de croiser des indigènes hostiles, et il restera tout près du bar (le sein), certain d’y retrouver ses semblables, voire son médecin Au besoin, il demandera au serveur de mettre la télévision au 32. En janvier, c’est La Voix.

Le carencé bronzé vit aussi, comme tous les nourrissons, ce qu’on appelle le clivage de l’objet. L’objet visé par les pulsions primaires (la mère, le lait, le sein) est divisé en deux parties : une bonne et une mauvaise. Par exemple, le clivage entre le bon lait et le mauvais lait, qui construira plus tard la symbolique de l’élixir et du poison, fait que notre résident en couches aura une forte propension à dénigrer le buffet de l’hôtel.

Enfin, tout au long de son séjour, le régressé estival aura à coeur de marquer son affirmation de soi. C’est le stade anal. Dans la nécessité d’affirmer sa toute puissance dans une relation ambivalente d’amour-haine, l’enfant décide de donner ou de ne pas donner ses matières fécales. Le visiteur en gougounes en fait autant, avec le pourboire. La rétention anale est l’arme de pouvoir absolue dans les mers du sud.

Le dernier jour de son voyage, sur le chemin du retour, le dégénéré rassasié retrouve peu à peu son autonomie, voire le langage. Toutefois cette phase peut-être plus ou moins progressive, et il n’est pas rare de le retrouver à Dorval, par -10 degrés, en shorts, le cul en l’air, en train de chercher les clés de sa voiture dans le fond de sa valise. À ce moment là, le sacre constitue le premier retour au langage normatif.

Dans cette ultime étape de re-responsabilisation, il est donc à noter que l’élégance n’est pas la faculté qui se récupère la plus vite. Et selon plusieurs observations, dans de nombreux cas, elle ne se récupère jamais.

Alternatives

Je fais partie de ces cinq ou six pour-cent de la population qui souffrent de dépression saisonnière, cette maladie de riches, cette maladie imaginaire pour enfants gâtés. Entouré des gens que j’aime, vautré dans le luxe et gavé de divertissements tout aussi aliénants que déprimants, je n’ai à la vérité besoin ni de pilules, ni de voyages exotiques. Je n’ai qu’à ouvrir les yeux, et les détourner de mon nombril. Tourner un peu la tête, et regarder le monde. Regarder le monde et me réjouir d’être né sur le meilleur de ses flancs.

Regarder le monde et attendre doucement que sa rotation fasse repasser, devant ma porte, le printemps.

La place du pauvre

C’est une vieille tradition: le soir de Noël, on ajoute une chaise et une assiette à notre table, au cas où un pauvre viendrait cogner à notre porte. Évidemment la chaise demeurera vide, puisque le pauvre d’aujourd’hui a pris l’habitude de lécher ses plaies seul dans un couloir de métro venteux et glacé. C’est une marque de bon goût de sa part qui nous permet de réveillonner entre gens de qualité, tout en ayant l’air généreux et empathique, me direz-vous.

En effet, la place du pauvre à notre table est toute symbolique et a pour vertu de faire régner dans notre foyer une bonne conscience qui nous permet de célébrer dans l’opulence, le coeur à l’écoute, mais le coeur léger.

Autre signe que nous sommes de gauche, notre enfant trouvera sous le sapin, au milieu des nombreux cadeaux électroniques fabriqués par des plus jeunes que lui, une orange, en souvenir de nos anciens qui n’ont eu de cesse de nous répéter que c’était le seul cadeau qu’ils recevaient à Noël. Mythe ou réalité, invérifiable de toute façon, l’orange nous rappelle notre situation de privilégiés et nous invite à penser à nos vieux, trop souvent de côté, trop souvent seuls.

Loin de vouloir attirer sur notre famille humaniste des regards d’admiration, nous déposerons toutefois sur Facebook la photo de la chaise vide habilement légendée ainsi que celle de notre enfant tenant dans sa main son orange, simplement pour rappeler à nos semblables que ce n’est pas parce que nous vénérons les dieux ostentatoires de la sur-consommation que nous ne pouvons pas avoir de belles valeurs. La récolte de like sera telle qu’elle nous confortera dans la force de nos convictions.

Est-ce que la bonne conscience est un leurre? Nous aurions pu, c’est vrai, inviter un pauvre à notre réveillon, ou aller rompre la solitude d’une vieille tante, mais nous n’avons fait qu’y penser, ce qui affaiblit de beaucoup notre posture et nous expose aux sarcasmes que je me suis permis d’anticiper. Mais faibles de n’avoir pas trouvé le courage de changer le monde pour inspirer notre enfant, au cynisme nous avons privilégié le coeur, même si depuis notre confort cela peut paraître dégoulinant de facilité bien pensante.

La machine est puissante, plus puissante que jamais, et l’enfant reçoit, comme nous tous, trois-mille messages publicitaires par jour dans la gueule. On l’invite sans fin au bonheur de l’avoir, à l’enivrement de l’accumulation, à la transcendance de son moi, parce qu’il le vaut tellement bien. La machine est puissante, et elle a pensé à tout. Pour s’assurer notre entière dévotion aux deux mamelles qui la nourrissent, production et consommation, elle a institutionnalisé la gestion de nos vieux et de nos pauvres, nous libérant ainsi du temps précieux pour la faire tourner. Un petit don ou un gros chèque pour les maintenir en vie, et nous voilà disponibles, l’esprit apaisé de toute culpabilité, de toute émotion.

Oui, il y aura vraiment, au milieu de l’abondance, une orange sous le sapin et une place pour un mendiant improbable à notre table cette année à Noël. D’aucuns trouveront cela stupide ou mensonger, inutile ou vaniteux. C’est peut-être vrai. Pourtant, j’aimerais que mon fils raconte au sien, même si c’est faux, qu’il ne recevait qu’une orange en cadeau à Noël, et qu’on avait toujours une assiette de plus au bout de la table. Juste pour fabriquer cette petite minute-là pendant laquelle nous sommes un peu plus que de simples ventres pleins et satisfaits, levant les yeux au ciel à chaque récit rabat-joie comme celui-là.

 

Mauvaise foi, bonne guerre

D’aucuns ont posé la question: pourquoi sommes-nous si sensibles au conflit israélo-palestinien, tandis qu’on crève la gueule ouverte en Syrie et ailleurs dans l’indifférence générale? D’abord, dans notre psyché collective, c’est un conflit rassurant, avec ses deux camps, sa frontière; une bonne vielle guerre, à l’ancienne. Les dernières années nous ont donné des luttes confuses à consommer; une guerre au terrorisme, avec un ennemi partout et nulle part, des fois ici, des fois là-bas, ça peut péter dans les airs demain, mais dans le métro aussi, dans le nôtre peut-être… ou encore des guerres civiles complexes, le tout sur fond de dictatures, de religions, ou de pétrole. Là c’est bien, c’est clair, c’est comme une finale de coupe du monde : ils sont deux, on en choisi un, on va s’acheter le chandail, et on ne changera pas d’idée jusqu’à la victoire.

Je suis allé engueuler Lise Ravary. Elle venait d’écrire une connerie gigantesque, un exemple de mauvaise foi fumeuse : « Donner ses enfants pour la Palestine, c’est une chose. Mais que sont-ils prêts à donner pour la paix ? ». À ce moment là, Israël menait confortablement la partie 316 morts à 1. Je suis allé lui dire que c’était honteux de dire une chose pareille, qu’elle devrait se retenir, qu’Israël était l’agresseur, etc, etc.

Lise est juive. Attention, pas juive comme moi je suis catholique, soit d’un héritage subi comme un malheureux air de famille, non, Lise est juive convertie, donc on ne peut plus volontaire, éclairée, et engagée. La présentation de son éditeur est sans équivoque: « Lise Ravary est tombée amoureuse du judaïsme au point de vouloir se convertir ». Dès lors, c’est quoi la job de Lise Ravary, à part avoir autant d’avis sur l’actualité que je ne prends de repas par jour? Sa job c’est d’être juive, et plus que jamais en ce moment. Sa job, c’est de défendre sa communauté: elle a un agenda politique. Et moi, grand génie, je suis allé l’engueuler. Mais qu’est-ce que j’espérais? Qu’elle me réponde, de bonne foi: « Dîtes-moi Savignac, mais vous avez raison, je réalise à vous entendre que ma patrie, mes frères de confession ont une réaction violente inacceptable et disproportionnée en réponse aux jets de roquettes palestiniens, et je m’en vais de ce pas les dénoncer ». Dire à une pro-israélienne qu’Israël exagère et lui demander de reconnaître sa mauvaise foi… parler d’Emmanuel Kant à Denis Coderre aurait donné de meilleurs résultats.

Lise Ravary porte le maillot d’Israël et moi, moins converti qu’elle quand même, je porte celui de la Palestine. Retour à notre engueulade. Bon, pour être honnête, je devrais dire retour à mon engueulade, parce qu’elle a eu cette intelligence insoupçonnée de ne pas répondre à mes invectives, c’est plutôt une de ses copines qui a pris le relais. Une pro-israélienne aussi. De course. De compétition. En trois phrases, elle avait réglé mon cas : Antisémite. Merde, c’est pas rien. J’aurais préféré roux. Antisémite, c’est dur sur le bonhomme. Je ne sais plus trop comment on a fini ça, j’ai probablement conclu doucement sur un « va au diable vieille salope », ou quelque chose du genre. Bref, on n’a pas réservé ensemble cet été.

Ensuite, y’a l’autre tache qu’est arrivée. Vous savez, le genre grand flanc mou, qui n’a aucun des deux chandails, il en porte un autre, un qu’on sait pas trop d’où. Et il se fait taper la gueule sans s’arrêter : « Vous savez, c’est un conflit complexe, qui puise ses racines non pas dans la création de l’Israël d’après-guerre, mais dans une histoire bien plus ancienne, une histoire millénaire et confuse, bien avant les écrits quand, déjà, aux portes de Jérusalem … ». T’as juste envie de le faire monter sur un vol de la Malaysia.

Pourtant, me direz-vous, c’est lui qui a raison. C’est une histoire complexe, un territoire difficile à définir, c’est vrai. Vous savez quoi? Je m’en fous. Et si Lise Ravary a sans aucun doute raison quand elle dit qu’il est insupportable de vivre sous la menace permanente de roquettes, je réponds encore, plein de la mauvaise foi qu’elle m’autorise par la sienne, que je m’en fous encore, que rien ne peut justifier ce qu’est en train de faire Netanyahou, ce porc, cet assassin d’enfants que je voudrais voir fumant au milieu des chairs de Gaza.

Et puisque la mauvaise foi c’est de bonne guerre, chère vous qui m’avez traité d’antisémite, je vous donne à lire ces quelques mots écrits par Primo Levi à son retour d’Auschwitz, en introduction de Si c’est un homme.

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’ est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Turin, janvier 1947, Primo Levi

Affaire Villanueva: Jean-Loup Lapointe et moi

J’ai décidé, il y a longtemps, d’en découdre avec l’humanité. De la laisser me donner des coups, des coups salauds, des coups qui me font mal, des coups qui me confrontent, qui m’empêchent de conclure. J’ai décidé, il y a dix ans, de ne pas condamner Bertrand Cantat à mort, sans le trouver beau.

Pour être cohérent et dormir ce soir, je dois le même traitement au flic de Villanueva, le laisser me confronter, croire au tragique et au chaos, et ne pas conclure.

Aux humains du Québec

Toute ma vie, je me suis battu pour l’égalité entre les hommes et les femmes de toutes origines et de toutes confessions et j’ai toujours pensé que si nous voulions garder cette égalité il fallait être vigilants. En ce moment le principe de l’égalité entre les peuples d’ici me semble compromis au nom d’une illusion de liberté de quelques uns. J’aimerais vous rappeler que nous avons depuis longtemps et encore de nos jours utilisé les étrangers dans le but de prospérer et de survivre, ce qui fit notre salut, et nous leur faisons l’affront aujourd’hui de vouloir les remettre à leur place, c’est-à-dire en dessous de nous.

Devant la perspective d’un retour en arrière je sens le besoin de prendre la parole. Je ne suis donc pas d’accord qu’il y ait une charte des valeurs québécoises – souvent appelée malhonnêtement la charte de la laïcité – ni que le gouvernement légifère. À ce propos, nous n’aurions jamais notre Québec tel qu’il est, nous serions un peuple qui n’enfante plus, un peuple en disparition si le gouvernement du temps n’avait pas ouvert ses portes pour notre survie à ceux que nous conspuons aujourd’hui. En ce temps-là, je me souviens, beaucoup d’hommes et même des femmes ne voulaient pas tendre leurs mains à ces nouveaux visages, et pourtant sans eux, où serions-nous aujourd’hui ?

Cette lettre n’est co-signée par aucune personnalité bruyante ou divertissante du petit écran, elle n’émane que de moi et de la liberté que j’ai de la revisiter et de la partager.

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La lettre originale de Janette Bertrand

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