2015, bilan d’un optimiste

Charlie Hebdo, Pierre Foglia, le Népal, Jacques Parizeau, le bateau de migrants, François Bugingo, la cité de Palmyre, Isabelle Richer, Beyrouth, l’agent 728, Raif Badawi, l’airbus allemand, les fusillades aux États-Unis, Stephen Harper, Jacques Nadeau, le camion de migrants, le niqab, les femmes autochtones, Bombardier, l’éducation, Aylan, Paris.

À noter toutefois le très beau numéro hors-série consacré à Marcel Pagnol, publié en juillet par le Figaro Magazine.

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Cher voleur

Je suis celui, ou un de ceux-là, que tu as dépouillé aujourd’hui sur l’heure du dîner, au resto du coin. Avec l’adresse de l’horloger suisse et le sang froid du chirurgien, tu as réussi à extraire le portefeuille du veston que j’avais déposé sur le dossier de la chaise sur laquelle j’étais pourtant assis. À cet effet, j’aimerais te dire quelques mots.

D’abord, bravo. Une fois dépassé le court découragement et la petite humiliation de s’être fait berner comme un débutant, c’est très vite l’admiration qui prend le dessus et qui s’impose. En effet, comment ne pas s’enthousiasmer devant un tel savoir-faire? Pardon de te faire rougir, mais il y a dans le geste que tu as posé à mon endroit aujourd’hui, non seulement la distinction des plus grands mais, j’en suis certain, l’amour du travail bien fait. À cet égard, sache que tu as cogné à la bonne poche, et que la qualité de ton artisanat a été appréciée à sa juste valeur.

J’aimerais également te dire merci. Merci non pas, tu t’en doutes, d’avoir un peu compliqué le dessous de mon sapin, mais de l’avoir fait avec une douceur qui, je te le jure, t’honore. À la fin d’une année terrible, marquée par le sang et les larmes, une année qui a épuisé l’humanité, tu as eu la bonté, je pèse mes mots, de déployer ton ouvrage de la façon la plus pacifique qui soit. Alors qu’il eut été si facile de faire trébucher une grand-mère ou de terroriser le Chinois du coin, c’est en artiste, en Gandhi du Mikado, que tu as procédé. Ne sois pas gêné, je le pense vraiment, et tu mérites ce rare passé antérieur que je t’offre avec plaisir.

Ce soir, je t’imagine chez toi, dans ton repère, en train de contempler ton butin. À peine éclairé par une ampoule sans abat-jour, tu recomptes les billets. Ils sont le fruit de ta virtuosité, ne boude pas ton plaisir, et bois à ma santé. Il y a très longtemps, alors qu’il avait été visité par un piètre malandrin, ton cousin peut-être, le grand Desproges dénonçait l’amateurisme qu’on rencontre parfois dans ta profession, ces “reliquat(s) freluquet(s) de sous-truanderie” qui repartent avec “un vieux sac à main où l’enfant rangeait les billets du Monopoly et ses dents de lait pour la petite souris”. Il avait su saluer ceux de ton rang qui travaillent avec “une conscience professionnelle sur laquelle bien des jeunes gens honnêtes seraient bienvenus de prendre exemple”.

Brassens aussi avait su apprécier son “prince des monte-en-l’air et de la cambriole”, et avait prié Mercure de le préserver de la prison. Il lui avait même dédié une chanson. Si tu me connaissais, tu saurais que mes grands auteurs sont comme mon bel habit et mes passés antérieurs, je ne les sors que pour les grandes occasions.

Cher voleur, mon ami, mon frère, le temps est déjà venu de te saluer et de te souhaiter bonne chance. Et comme le disait encore le poète, sache que “ce que tu m’as volé, mon vieux, je te le donne. Ça ne pouvait pas tomber dans de meilleures mains”.

Avec mon amitié et mon admiration,

PS : Dans la pochette, juste sous la carte de l’hôpital, tu verras, il y a un petit papier plié. C’est la prescription pour les médicaments du petit. Il en aurait besoin rapidement. Merci.

Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je regarde par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide, avec ma bouche. Dehors, tout est blanc, presque bleu, et le soleil a déjà disparu. À la télévision, il y a des émissions pour enfants que je ne comprends pas encore bien, elles sont en anglais. Je les écoute d’une oreille distraite, en suçant mon pouce. Je suis un peu fatigué, mais je suis bien. J’ai dans mes pieds de gros bas chauds qui me piquent un peu; c’est l’hiver!

Ça sent bon dans la maison! Ma mère prépare un délicieux gâteau aux noix, et mon père essaie de cuisiner des carrés aux amandes, mais il est maladroit! Il y a chez nous des odeurs merveilleuses de beurre chaud, de citron, et de cannelle. Quand je ferme les yeux ça sent encore meilleur! Mon petit frère s’est endormi à l’étage. Dans la rue, des enfants jouent encore dans la neige, malgré l’heure du souper qui approche. Moi je n’y suis pas allé, pas encore. Tout est nouveau ici pour moi, et puis je suis petit, il faut que je m’habitue, surtout à la neige. Nous n’avions jamais vu ça avant de recevoir le visa et de déménager ici! Dans notre petite ville de Kobané, en Syrie, il ne neigeait jamais, il faisait toujours beau.

Il faisait toujours beau, mais c’était la guerre. C’est pour ça qu’on est partis. D’abord, on a fui vers Damas, la grande ville. Mais on a dû quitter vite, c’était pire que chez nous. Alors on est allé à Alep, chez mon oncle. Là, on n’a pas pu rester non plus, ils détruisaient les maisons, même les petites. On ne savait plus quoi faire, on voulait juste rentrer chez nous, près de notre famille. Alors on a décidé d’essayer encore de revenir à Kobané.

Au mois de septembre de l’année dernière, j’avais quatre ans, et des soldats de l’État Islamique ont de nouveau attaqué notre ville. Je ne m’en souviens pas très bien, je me rappelle juste qu’il y avait beaucoup de bruit, beaucoup de cris, et de la fumée noire qui me faisait tousser. J’ai couru en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux, pendant que papa est allé chercher mon petit frère qui s’était endormi à l’étage. Nous sommes montés dans un camion qui devait nous emmener vers la Turquie, avec des centaines d’autres personnes de notre ville. C’est là que nous avons passé l’hiver, et c’était très long. Il ne faisait pas froid comme ici, mais nous étions dans des tentes, c’était humide, ça sentait très mauvais, et je ne suis pas allé à l’école. Dans le camp, il y avait plein d’enfants, très sales, des enfants méchants sans parents qui volaient notre nourriture.

Au printemps, mon père nous a dit que la bataille avait cessé à Kobané, et qu’on pouvait retourner enfin chez nous. J’étais tellement content! Maman dansait! Je crois que c’est ce que rêvent tous les humains du monde quand ils sont allés trop loin, trop longtemps: rentrer à la maison. Alors nous sommes repartis, dans un autre camion. Mais quand nous sommes arrivés, la ville entière ou presque avait été détruite. Notre maison, c’était un miracle, était pourtant encore debout, mais elle était en bien mauvais état. Alors mon père a pleuré deux jours sans s’arrêter, assis sur le petit mur près de l’escalier, la tête dans ses deux mains sales et tristes. Quand il s’est arrêté, il s’est relevé, et il s’est mis au travail pour réparer, avec quelques voisins, ce qui était le plus urgent de réparer. Ce n’était pas très beau, mais c’était chez nous.

Un matin de juin, un voisin nous a dit que deux groupes de l’État Islamique, entrés par l’ouest et le sud de la ville, étaient en train de massacrer la population dans les maisons. Ils tuaient aussi les enfants. Alors on est partis, encore. J’ai couru longtemps en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux. Il fallait fuir Kobané, il fallait fuir la Syrie, mais cette fois-ci pour toujours.

Ça sent vraiment bon dans la maison! Le gâteau aux noix de maman est prêt, et les carrés aux amandes de papa, même s’ils ne sont pas très beaux, ont quand même l’air délicieux! L’odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron et de cannelle doit se répandre maintenant dans tout le quartier et nos voisins doivent être jaloux! Mon petit frère dort encore à l’étage. La rue est maintenant déserte, les enfants sont rentrés se réchauffer dans leurs maisons où leurs parents ont sûrement cuisiné, comme chez nous, des desserts fabuleux! Moi aussi bientôt j’irai jouer avec eux pendant des heures dans la neige. Mais je suis encore petit, et puis je suis tellement bien à la maison, au milieu des parfums sucrés, à écouter chanter maman! Je ne m’ennuie presque plus de Kobané. Notre maison ici est même plus belle! Et puis surtout, ici il n’y a pas la guerre. La nuit je me couche avec une petite veilleuse, et je suis bien.

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je ne regarde pas par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide avec ma bouche, parce que je suis mort. Autour de moi, pas d’odeur de beurre chaud, de citron, ni de cannelle, pas d’enfants qui jouent dans la rue, mais le sifflement du vent et les cris effroyables des femmes de Kobané. Le visa, on l’a refusé à mon père. Alors, après Damas, Alep, et les camps infâmes de la frontière turque, après les camions, les tentes, et les espoirs de retour toujours assassinés, on a embarqué, tous les quatre parmi mille, de peine, de peur et d’espoir, sur un bateau pneumatique.

Mon père ère aujourd’hui sans doute d’un camp à l’autre dans une Europe qui ne veut pas de lui. Ma mère repose près de moi dans le petit cimetière de Kobané, et elle me tient la main pour toujours. Mon petit frère? Il s’est endormi sur la plage, le derrière en l’air et la joue contre le sable. Il s’appelle Aylan. Je sais que vous vous souviendrez de lui, et j’aimerais que vous vous souveniez de moi.

2BF0E13600000578-3220746-image-a-33_1441289846708Illustration: Steve Dennis

David Lemieux sur le toit du monde

Les lumières du Madison Square Garden éclaireront bientôt les acteurs sans texte d’un spectacle sans compromis, et les caméras de tous les pays seront pointées vers la scène d’un théâtre pour pauvres et voyous. Tout a commencé dans les sous-sols un peu humides et puants de notre humanité, pourtant David Lemieux a rendez-vous samedi sur le toit du monde.

Quelques heures avant le tumulte, en se promenant dans les corridors hantés et silencieux de l’arène mythique, s’il est attentif, il entendra Louis, Hagler, Ali. Ils lui rappelleront que c’est ici que s’écrit la tragédie.

Golovkin est champion du monde depuis 2010, mais il casse des gueules depuis sa plus tendre enfance. Petit, ses deux frères pointaient quelqu’un dans la rue, ils lui disaient « attaque », et il attaquait. J’ai longuement observé son visage rond de nomade Mongol; il a sur les joues le cuir rosé de ceux qui ont vaincu le froid bleu des steppes eurasiennes, et dans les yeux une confiance enfantine et funeste, comme si le pire s’était déjà produit. Son sourire est franc, mais démodé. Ses deux frères sont morts à la guerre.

Dans les ruelles d’Ahuntsic, David ne valait guère mieux, et les mâchoires engourdies du quartier s’en souviennent encore. Il y distribuait son jab gratuitement, dès l’âge de neuf ans. Il avait le « diable au corps », dit Tremblay. J’ai longuement observé son visage fin et son regard maladroit; l’enfant turbulent s’y dissimule mal, et il ne retrouve vraiment sa liberté qu’entre quatre murs de cordes tendues. À Chomedey-sur-ennui, il n’a dû survivre à aucune guerre, mais l’Arménie et le Liban de sa mère sont dans chacun de ses coups de poings définitifs.

Lemieux contre Golovkin, c’est un combat reporté mille fois depuis l’enfance qui aura lieu samedi. Deux gamins, dont les ruelles parallèles ne devaient jamais se croiser, deux gamins vont s’affronter sans colère et sans peur dans un moment tragique et rare de vérité. Moi, je n’aurai d’yeux que pour David Lemieux évidemment, et je serai fébrile comme au bas d’un funambule. On ne manquera pas de ma rappeler la barbarie de ce théâtre-là, et je me défendrai à peine, avec Philonenko: oui la boxe est une fascination un peu honteuse, et oui je l’aime aussi fort que mon incapacité à expliquer la noblesse de cet instant-là. Je sais juste que c’est vrai, que c’est ici que s’écrit la tragédie.

La naissance de Vénus

botticellivenereLa Naissance de Vénus est une oeuvre majeure de la renaissance italienne peinte par Sandro Botticelli vers 1485. Le tableau est une représentation allégorique de la Vénus mythologique dans sa forme anadyomène (qui surgit des eaux), et le modèle qui a inspiré le peintre est Simonetta Vespucci, dont on disait qu’elle était la plus belle femme de son époque. Sa représentation est posthume puisqu’elle mourut de la tuberculose à l’âge de 23 ans, en 1476.

Femme de Marco Vespucci et maîtresse de Julien de Médicis, Simonetta n’était pas à proprement parlé une timide, malgré la pudeur factice illustrée par cette improbable chevelure dorée portée à l’essentiel dont on peut par ailleurs admirer la parfaite épilation au laser. Sur la gauche de la nymphe, à droite du tableau, on aperçoit une des filles de Zeus, dont le célibat devait son éternité à ses robes-sofa entièrement taillées dans le divan brut, tentant en vain de recouvrir la rouquine. À droite de Simonetta, Zéphir, accompagné comme toujours de son épouse possessive, dont l’insécurité chronique trouve son explication dans un nichon ridiculement petit et de bien trop longs orteils, en train de souffler discrètement pour empêcher la cousine de recouvrir la salope.

Si elle inspira de nombreux grands peintres (Botticelli, mais aussi Di Cosimo), la belle Simonetta, la « Sans Pareille », fut aussi la muse de nombreux poètes, dont Angelo Ambrogini qui, à l’instar de Botticelli, bandait violemment à la simple évocation de la belle de Florence. Pourtant, tel ne fut pas le cas d’Arthur Rimbaud qui, des siècles plus tard, dressa un portrait peu flatteur de la coquette à Julien, évoquant ainsi « des déficits assez mal ravaudés », un « col gras et gris », mais surtout concluant par ces terribles mots:

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Si on peut saluer l’audace du jeune poète transformant en trois vers Vénus en boudin, on se doit pourtant de la disqualifier puisque c’est sur un derrière poilu et disgracieux, celui de Verlaine, que la tapette des Ardennes portera plus tard son dévolu, incapable d’apprécier quelconque doux et flasque cul. Il est d’ailleurs fort à parier que c’est aussi en traitant d’ulcère l’antre de Paul le barbu que le gamin se fit faire un trou de balle en juillet 1873 à Bruxelles.

Vénus, ou Simonetta la belle, fantasme triste du peintre maintenu puceau par des moines odorants et tyranniques, fut sauvée des flammes du bûcher des vanités par Botticelli lui-même. S’il ne peint plus jamais d’autres nus après, on raconte qu’il avait dissimulé celui-là dans son lit et que le soir venu, à la chandelle, il se faisait des petits guilis-guillis.

 

Chercher le barbare

Cet essai a été publié dans le No 61 de la revue l’Inconvénient:

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Dans une entrevue accordée quelque temps avant la sortie de Soumission et les attentats de Paris, Michel Houellebecq évoquait sans grande hésitation la « destruction de la philosophie issue du siècle des Lumières ». Il appuyait son propos en soulignant l’excellente santé des religions monothéistes et déclarait par là même la mort de l’athéisme et de la laïcité. Il se définit d’ailleurs désormais comme un agnostique, son athéisme n’ayant « pas vraiment résisté à la succession de morts qu’il ait connu ». L’affirmation de Houellebecq est ambitieuse, mais elle ne semble pas démentie par un début de millénaire qui, depuis le 11 septembre 2001, témoigne de l’échec de la raison sur le divin. En cette période incertaine, en cette fin d’époque annoncée où l’on voit un monde qui meurt tandis que le nouveau peine à naître, on pense volontiers à Gramsci, qui constatait que « pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». En effet, les revers que subit une laïcité de plus en plus malmenée entraînent des réactions vives chez ses défenseurs et une confusion générale, souvent malveillante, entre athéisme, laïcité et origine culturelle. Ainsi se libère une parole troublante, inédite pour notre génération, qui semble signifier une autre fin d’époque, celle du tabou qui protégeait l’Occident, depuis la découverte des camps de la mort, contre la diabolisation des groupes religieux, ethniques ou culturels.

Si la philosophie des Lumières a permis le triomphe du raisonnable sur le religieux, particulièrement grâce au savoir qui est source de démystification, ses valeurs essentielles, qu’on retrouve dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis ou dans la déclaration des droits de l’homme de la Révolution française, mettent de l’avant la liberté, l’égalité et la tolérance, qui sont les socles de nos démocraties depuis plus de deux siècles. Si ces valeurs n’ont pas permis d’éviter des conflits terribles comme les deux grandes guerres, elles ont tout de même ouvert la voie à la naissance de sociétés plus égalitaires, et elles ont alimenté les grandes luttes contre les injustices, particulièrement raciales (ségrégation des noirs en Amérique, Apartheid, etc.). Il est alors difficile de s’opposer à Houellebecq lorsqu’il décrète la fin des Lumières. On ne peut en effet contester le retour du religieux, ne serait-ce que sous sa forme la plus violente, et on ne peut qu’observer un recul des valeurs humanistes qui nous animaient depuis deux siècles. La multiplication des assassinats de Noirs Américains par des policiers aux États-Unis, affaires pour la plupart classées sans suite, démontre que l’héritage de Luther King et de Malcom X s’étiole irrémédiablement et dans une relative indifférence.

Le recul des valeurs universelles qui placent tous les êtres humains sur un pied d’égalité laisse poindre le retour de xénophobies confuses et décomplexées.  L’épisode pathétique d’Hérouxville a démontré que la modernité n’est pas forcément gage de progrès, et il a ramené à notre souvenir le fait que l’homme dépourvu d’éducation a tendance à se complaire dans une certaine noirceur, laquelle s’illustre souvent hélas par une xénophobie primaire. En revanche, et c’est sans doute le plus préoccupant, nous assistons aujourd’hui, tant au Québec que dans tout l’Occident, à la libération d’une parole dévoyée, inquiétante, jusqu’ici retenue, tantôt politique, tantôt journalistique, tantôt sociologique, qui n’est pas sans faire écho à la période ayant précédé les deux grandes catastrophes européennes, période pendant laquelle on tentait de définir la pureté du peuple en même temps qu’on identifiait le bouc émissaire d’une société en crise. En appelant Zola à la rescousse, on réalise que si d’aucuns ont parfois abusé des comparaisons définitives, notre époque et la sienne présentent des ressemblances évidentes : « Depuis quelques années, je suis la campagne qu’on essaie de faire en France contre les Juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m’a l’air d’une monstruosité, j’entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries. » Il ne s’agit pas de superposer ces deux époques, sans nuances ni distinctions de contexte, mais de s’interroger sur la portée d’expressions décomplexées, comme celle d’un « problème de l’Islam » qu’a avancée l’académicien Alain Finkielkraut et dénoncée le journaliste Edwy Plenel, vision qu’on voit relayée au Québec par le sociologue Mathieu Bock-Côté. Une expression qui fait écho au « problème Juif » dont on dissertait sans gêne dans l’Europe de la fin du XIXème siècle, et qui inquiétait tant Zola.

Face à la menace terroriste, qui constitue une réalité en Occident, des postures de repli identitaire se mettent en place, et une parole de régression consternante les accompagne. Pendant qu’en France ce repli s’alimente à la crise économique (réflexe classique), au choc qui a suivi les attentats de Paris, ainsi qu’aux cicatrices béantes du post-colonialisme, certaines voix au Québec tentent d’importer frauduleusement des tensions européennes qui nous sont en tous points étrangères, et ce particulièrement depuis 2013 et les débats entourant la charte des valeurs. Il faut méconnaître avec force les complexités, les fragilités, les souffrances françaises et leurs racines profondes pour importer ici un discours non seulement inapproprié, mais qui porte en lui les germes de la guerre qu’on prétend vouloir éviter. Dans une société harmonieuse comme la nôtre, à peine dérangée par quelques ajustements que les travaux de Bouchard et Taylor ont bien décrits, on cherche à exploiter les tensions internationales, à agiter les épouvantails malhonnêtes de la perte d’identité au profit d’un envahisseur imaginaire, contre lequel on s’autorise à commettre de plus en plus de gestes hostiles. Ainsi réduit-on les personnes de culture musulmane à l’Islam, lequel est lui-même réduit à l’intégrisme islamique et au terrorisme. Autant de raccourcis et de sophismes vicieux et insupportables, rendus possibles par ce qui me semble correspondre à la fin d’un certain tabou de l’Holocauste. Après la découverte des camps, l’humanité avait compris que les mots comptent, que les mots prononcés dans le contexte de l’affaire Dreyfus et de la montée lente du nazisme recélaient en eux la monstruosité que personne n’osait alors imaginer. Une précaution de mémoire qui laissait croire que nous avions compris avec Hannah Arendt que « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ». Or, les agendas politiques des uns et des autres semblent avoir eu raison de ce qu’on croyait immuable, et la mémoire du pire n’empêche plus désormais la diabolisation d’un peuple, à toutes fins utiles.

Ainsi, de plus en plus de voix publiques adoptent la posture malhonnête de la xénophobiguité. Il s’agit par là de tenir des propos qui ne peuvent être considérés comme racistes ou xénophobes, mais dont les auteurs savent que l’ambigüité résonnera favorablement chez les plus vulnérables comme une autorisation à libérer une parole à l’intolérance crasse. Et cette xénophobiguité s’appuie sur une confusion savamment entretenue entre laïcité, athéisme et origine culturelle, confusion habile qui permet d’accuser et de rendre coupable l’ensemble des Musulmans de crimes et de délits qui leur sont étrangers, et auxquels on les associe par les seuls liens d’appartenance de croyance ou d’origine, alors qu’ils en sont, et la réalité en est comptable, les premières victimes. Incapables de relever les défis complexes de la compréhension du monde, personnalités politiques, journalistes et chroniqueurs font commerce de ces haines. Ils manipulent avec adresse les amalgames pour conduire l’opinion publique vers une stigmatisation évidente, dont ils se tiennent ensuite à l’écart en protestant avec lâcheté qu’ils n’y sont pour rien. Derrière une certaine érudition et une apparence de rectitude, leur objectif est pourtant clair : en profitant du climat de terreur provoqué par la menace islamiste et par une manipulation adroite des mots et des concepts, il s’agit de réveiller en chacun de nous ce que Brecht appelait la bête immonde, cette hostilité intrinsèque envers l’étranger, de laquelle seule l’éducation peut triompher. Pour les uns, il s’agira de raviver, sur fond de repli identitaire, la flamme souverainiste à travers une laïcité qui exclut ; pour les autres, cette négation de la richesse humaine, cette transformation d’une idée monstrueuse en une opinion légitime, assise sur l’illusion d’un héritage identitaire homogène et fantasmé. Césaire parlait d’un rapetissement des droits de l’homme pour qualifier cette « conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste ». Inventer l’ennemi global, chercher le barbare, encore, au lieu de chercher le fil, le lien, comme si les civilisations n’avaient pas rendez-vous.

Les événements récents d’Ottawa, Paris et Copenhague témoignent que nous traversons une période trouble et dangereuse, puisque des fous de Dieu, probablement devenus fous par la répétition des injures impérialistes occidentales, ont décidé de semer la terreur tant au Moyen-Orient que chez nous. Cette violence totalitaire, dit Plenel, « ne cessera pas mais s’aggravera si nous ne nous élevons pas à la hauteur du défi qu’elle nous lance : affronter les injustices, inégalités, misères et humiliations qui l’ont produite, que ce soit à l’échelle du monde ou de notre pays. Un monde qui accepte que les 1 % les plus riches détiennent bientôt plus de la moitié du patrimoine mondial court à sa perte, c’est-à-dire à cette violence sans fin, sans frontières et sans territoires, qui est la nouvelle figure de la guerre. Et les premiers à le savoir, car ils la subissent depuis si longtemps, ce sont les peuples du monde arabe, de culture majoritairement musulmane ». Et pendant que des pays arabes crient au ciel leur soif de démocratie, des intégristes islamistes proclament, parmi d’autres provocations, son incompatibilité avec l’Islam.

Les processus de généralisation sont les outils bien connus de l’intolérance, et les chemins qui mènent à l’indifférence. La propagation de la suspicion et le repli identitaire ont toujours fait le bonheur des idéologues que trop de différences embarrasse. La philosophie des Lumières nous invitait, par l’acquisition de tous les savoirs, à les apprivoiser et à vaincre nos peurs. Si Houellebecq dit vrai, si le temps des Lumières est désormais révolu, il s’agit peut-être d’une période sombre qui commence pour nous. Une période pendant laquelle, sous l’influence de ceux que l’unité des hommes rebute, nous mènerons la guerre que nous prétendions redouter.  « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel », disait encore Zola. « On les a frappés, injuriés, abreuvés d’injustices et de violences, et rien d’étonnant à ce qu’ils gardent au cœur, même inconsciemment, l’espoir d’une lointaine revanche, la volonté de résister, de se maintenir et de vaincre », ajoutait-il.

Malgré les exigences d’assimilation qui sont en réalité, comme le dit Plenel, une « euphémisation de la disparition », une volonté d’effacement comme autant de refus de l’altérité, « n’accepter l’autre qu’à la condition qu’il ne soit plus lui-même, ne le distinguer que s’il décide de nous ressembler, ne l’admettre que s’il renonce à tout ce qu’il fut », malgré les injonctions de distanciation (#notinmyname), malgré toutes les associations malhonnêtes et les humiliations, les Arabes, les Musulmans de chez nous font preuve de simplicité, d’obligeance et de dignité, quoi qu’en disent les agitateurs d’épouvantails, les parsemeurs de haine. Dans les mots qui suivent, le journaliste Akli Ait Abdallah rappelle que derrière chaque immigrant, au-delà des statistiques et des phobies idiotes, au-delà des froideurs, des insensibilités et des ignorances, il existe un homme, une femme, des travailleurs, des familles de bonne volonté, souvent extirpées du pire. Au moment où j’écris ces lignes, un bateau surchargé de migrants fait naufrage en Méditerranée, et on présume qu’il y aura au moins 700 morts. Au-delà de la tristesse, c’est l’espoir le plus fort, celui que fabrique le désespoir, qui sombre avec ce bateau. Il faut toujours sourire à un immigrant. On ne sait jamais quel miracle ni quelle souffrance se tiennent devant nous.

« Je suis… Je suis, moi, l’immigrant, celui qu’on sélectionne, qu’on accepte, qu’on accueille, qu’on surveille, qu’on ausculte, qu’on évalue, qu’on statistique, qu’on probationne, qu’on quotationne, qu’on modélise, qu’on budgétise, qu’on maindoeuvrise, qu’on légifère, qu’on encode, qu’on certificate et qu’on intègre, qu’on encense, qu’on récompense, qu’on complimenthe, théàlamente, qu’on félicite, qu’on répartit, qu’on ventile et qu’on régionalise, qu’on francise, qu’on laïcise, qu’on civilise, qu’on courtise, qu’on analyse, qu’on supporte, qu’on diabolise, qu’on déprogramme, qu’on condamne, qu’on déradicalise et qu’on blâme, qu’on amalgame, qu’on ethnicise et qu’on racise, qu’on contrôle, qu’on réforme, qu’on limite, qu’on contient, qu’on maîtrise, qu’on endigue, qu’on débat, qu’on renvoie, qu’on déporte, qu’on decâlisse. Je suis, moi, l’immigrant, pourtant qui de douleurs, d’amitiés, de chair et de parole. ».  Akli Ait Abdallah.

Albert Jacquard est (re)mort

La twittosphère s’en est émue toute la fin de semaine, Albert Jacquard, le célèbre généticien, est décédé le 11 septembre. « Grand scientifique », « merveilleux humaniste », la disparition de l’homme qui « tissait la pensée avec l’humanité » a déclenché une vague d’émotions inédite. Seul petit problème: il n’est pas décédé la semaine dernière, mais il y a deux ans, le 11 septembre 2013.

Malheureusement, Jacquard n’est pas ressuscité d’entre les morts pour venir nous rappeler que la planète va nous sauter à la gueule si on continue de lui enfoncer des aiguilles sous les ongles, il a simplement fait les frais de la modernité et des quelques naufrages qui l’accompagnent.

Je suis un média

Ma voix s’est amplifiée: elle animait jadis le Café du Commerce ou le parvis de l’église, elle porte désormais à l’autre bout du monde. Par le mauvais hasard d’un tweet, d’un re-tweet et de quelques shares, la voilà qui porte et transporte la moindre de mes respirations bien au delà de mon cercle naturel d’influence. Normalement, l’humanité fera la sourde oreille à mes élucubrations, recouvertes la plupart du temps par le vacarme de nos insignifiances accumulées. Mais de temps en temps, ma ligne fera mouche et recevra la complicité, sans vérification au préalable, de quelques-uns de mes semblables.

L’indigestion permanente

Un flot d’informations croissant et inédit s’attaque à mon cerveau quotidiennement. Sur mon fil d’actualités, se bousculent des recettes de cuisine, des vidéos de journalistes assassinées, des chats, des enfants plus ou moins vivants, des réflexions bon marché, des photos de vacances, une célébrité qui s’est teint, une autre qui s’éteint. Chaque jour m’apporte sans nuance une quantité folle d’informations et le temps que j’ai pour les traiter (c’est à dire les lire, les comprendre, y réfléchir, et décider quoi en faire) est devenu inexistant. En d’autres termes, il se peut fort que la mort d’un généticien au physique peu avantageux me rentre par une oreille et me sorte par l’autre sans laisser grande trace.

L’indignation permanente

Laissez-moi vous couper l’herbe sous le pied: oui, je suis affecté par cette maladie. Dommage que le petit barbu scientifique soit en train d’analyser les pissenlits par le dessous, il nous aurait expliqué d’où vient ce mal sans fin qui fait que je souffre quand on enferme un blogueur saoudien, que je souffre quand on affame l’autre côté de l’humanité, et que je souffre de votre indifférence. Alors quand un jour un Jacquard s’en va, quand mon monde devient un peu plus petit et un peu plus mesquin, j’ouvre mon média, et j’hurle à l’univers mon désespoir. Et parfois deux fois plutôt qu’une, comme on dit.

Le selfie

S’il est de bon goût de s’afficher à bout de bras ou de perche avec Denis Coderre sur son Instagram, il l’est aussi de tenir la pose avec quelques morts, frais du jour, choisis pour l’élégance qu’ils nous confèrent. Par exemple, j’ai eu la prudence d’éviter un hommage trop appuyé à Margaret Thatcher puisqu’elle sentait le pipi et la paparmane, surtout vers la fin. En revanche, m’associer à Nelson Mandela froid m’a valu l’admiration de mes pairs qui ont vu dans ses immenses qualités, les miennes. Alors quand un Albert Jacquard s’en va, aussi petit barbu soit-il, difficile de résister à la tentation de prendre la pose avec, pour montrer à la ville et au monde combien l’humanité est belle quand elle me ressemble. Et de recommencer, au besoin, ou par distraction.

La suite

Submergé par des vagues incessantes d’informations de toutes sortes, vérifiées ou non, stimulé par la perspective de pouvoir désormais crier au ciel mes goûts et mes dégoûts, excité à l’idée de pouvoir rayonner, mon cerveau est mis à rude épreuve. Entre le désir de rigueur et le besoin de rapidité, les frontières du vrai, du vraisemblable et du faux, sont de plus en plus floues et difficiles à tracer. Albert Jacquard, à côté de qui, oui, je pose fièrement, est peut-être finalement revenu d’outre-tombe pour nous rappeler le défi auquel la modernité nous confronte désormais, celui de distinguer le bon grain de l’ivraie, celui de ne pas laisser mourir dans la statistique et le consommable les derniers fragments de notre humanité.