Je suis Charlie aujourd’hui

Une année s’est écoulée, et le petit slogan noir et blanc imaginé dans l’émotion par Joachim Roncin en a vu de toutes les couleurs. Recopié, partagé, critiqué, détourné, récupéré, que signifie-t-il finalement pour nous aujourd’hui? À quoi fait désormais référence ce petit hashtag qui a fait quelques fois le tour du monde? Pour le savoir, j’ai interrogé plusieurs personnalités d’ici qui ont en commun ce terrain de jeu indispensable qu’est la liberté d’expression. Journalistes, artistes, dessinateurs de presse, philosophes ou écrivains, toutes et tous m’ont proposé une vision personnelle et éclairante de ce qu’est devenu ce cri désormais passé à l’Histoire: Je suis Charlie.
Le premier sentiment qui vient à mes interlocuteurs, c’est encore l’effroi. L’écrivaine Perrine Leblanc (L’homme blanc, Kolia, Malabourg), qui revenait tout juste d’un séjour de quatre mois à Paris, parle du “douloureux souvenir” d’un événement qui devait annoncer une année terrible pour la France. Marie-France Bazzo (Télé-Québec), elle aussi une habituée des rues parisiennes, revient sur une “douleur immense”, sur “la perte de l’innocence”. Mais toutes deux évoquent également la bonne conscience qui accompagnait la propagation du slogan, et la nécessité de se mettre à l’abri du cynisme, provoqué par une bien-pensance virale, pour garder intacte l’empathie due aux victimes de la barbarie.
S’il évoque également “une façon de sympathiser avec les victimes et leurs proches”, Je suis Charliesymbolise aussi pour l’humoriste Jean-François Mercier la nécessité absolue de liberté de création, et il n’hésite pas à incarner le je du célèbre slogan: “Lorsque l’on s’attaque à la liberté artistique et à la liberté de parodie, à la caricature donc à l’humour, c’est à moi qu’on s’attaque directement. Évidemment, la pire forme de censure, la plus définitive, c’est le meurtre! Ça devient odieux à l’extrême”. À son tour, le dessinateur Garnotte (Le Devoir) rappelle que Je suis Charlie symbolise “la solidarité avec les artisans de Charlie Hebdo mais aussi avec tous ceux à travers le monde qui ont à cœur les valeurs de la liberté d’expression”. Son collègue du Journal de Montréal, le dessinateur Ygreck, s’inscrit dans la même lignée et affirme que Je suis Charlie “se réclame du droit de s’exprimer en toute liberté et sans danger, particulièrement en ce qui a trait à la religion”. Bien qu’il souhaiterait sans doute que la tragédie vécue par ses confrères de Charlie Hebdo ait ouvert le chemin de la liberté de s’exprimer sans réserve, il observe au contraire des tensions nouvelles dans les débats d’idées, et en réponse, des phénomènes d’auto-censure: « Il y a toujours des sujets qu’on peut difficilement critiquer. La crise des réfugiés et le débat sur le port du niqab ont amené bien des gens dans la confrontation irrespectueuse des idées. Je crois que certains ont préféré se taire plutôt que de subir les feux de ceux d’opinions contraires”.
Toutes sortes de débats virulents se sont en effet engagés dans l’opinion publique cette année, avec comme toile de fond les grands thèmes de l’après Charlie: l’islam, la radicalisation, la laïcité, le choc des civilisations, la liberté d’expression, et à cet effet chacun avait à cœur de défendre ce qu’il croit être une définition véritable et finale de Je suis Charlie. À ces discussions de fond s’est ajoutée la crise des réfugiés, ce qui a eu pour effet de passionner encore plus les échanges. Dans ce grand brassage d’idées, dans lequel se mêlent à la fois croyances, convictions et émotions légitimes, l’essayiste et philosophe Normand Baillargeon (Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Histoire philosophique de la pédagogie) nous propose de revenir au principe même de la liberté d’expression, et de réaffirmer la défense de ce principe sans lequel le dialogue ne peut s’installer et qui « va bien au-delà de nos simples préférences subjectives en matière d’opinion, ou d’expression de positions avec lesquelles on est en accord. Je pense que cette idée a été et reste d’une validité et d’une importance incontestables ». Un rappel important, particulièrement à l’ère des médias sociaux et de  l’opinion triomphante.
La liberté d’expression en tant que principe fort qui doit dominer les préférences subjectives, le journaliste Patrick Lagacé (La Presse, Télé-Québec) a tenu également à la défendre sans ambiguïté, n’hésitant pas à faire sa propre auto-critique, évoquant avec humilité sa « façon passée de combattre certaines idées mises de l’avant dans les radios de Québec: j’ai subtilement appelé à ce que ceux qui les avaient mises de l’avant soient sanctionnés, à l’époque. Ce n’est pas être Charlie, ça ». Il confirme par là-même la nécessité de défendre le principe rappelé par Normand Baillargeon et observe en effet « qu’il y a beaucoup d’éducation à faire sur la liberté d’expression. Il y a beaucoup de gens pour qui une « bonne » chronique est une chronique qui reflète leur vision du monde, je dirais même que c’est une chronique qui représente leur vision du monde à 100%… ».
Je suis Charlie, ce serait donc à la fois disposer d’une liberté d’expression totale, mais aussi accepter d’accueillir des positions qui ne sont pas les nôtres, y-compris les plus dissidentes. Le journaliste précise ce qu’on pensait une évidence, c’est à dire que seuls les mots peuvent répondre aux mots, et que seules les idées peuvent répondre aux idées.  Par ailleurs, il considère qu’un journaliste qui voudrait se revendiquer de Je suis Charlie ne doit pas exercer son métier « sans déranger personne » mais qu’il a la responsabilité d’utiliser son titre « pour emmerder ceux qui sont confortables, ceux qui sont à l’aise, ceux qui callent les shots, ceux qui profitent de leur position dominante, ceux qui peuvent dépenser des dizaines de milliers de dollars en vernis de relations publiques là, ici, tout de suite, maintenant. Appelez ça le Pouvoir. Alors si tu n’essaies pas minimalement de bousiller le plan de comms du Pouvoir, si tu n’essaies pas minimalement de montrer la duplicité, l’hypocrisie du Pouvoir, ainsi que ses abus, t’es pas Charlie. Être Charlie, c’est s’indigner un peu”.
Emmerder le pouvoir. Le questionner. Bousculer les idées reçues. Refuser le compromis, et refuser la peur. Autant de façons d’être Charlie selon l’écrivain et directeur de la revue littéraire l’Inconvénient Alain Roy, qui n’hésite pas à exprimer son malaise face à un slogan naïf et trop consensuel d’une liberté d’expression qu’il ne croit pas tant menacée que cela: « Ma sympathie va bien sûr aux victimes de l’attentat et à leurs proches, mais je n’ai jamais cru à la thèse voulant que cet attentat aurait menacé la liberté d’expression. Les lieux d’expression en Occident sont beaucoup trop nombreux et variés pour qu’une telle menace puisse devenir réelle. Pendant que l’on clamait des slogans vertueux dans des rassemblements massifs (auxquels participaient entre autres des dirigeants d’Arabie Saoudite…), que faisait-on pour atténuer les tensions sociales en France, pour trouver des solutions aux conflits dans des pays arabes? ».  Un questionnement qui est aussi celui de Stéphane Berthomet, auteur de La fabrique du jihad et analyste en affaires policières et terrorisme, qui revient sur la question politique française: « Aujourd’hui je regarde la France sous état d’urgence, après une nouvelle attaque terroriste, et je vois ce pays s’enfoncer dans une politique sécuritaire dont l’efficacité est aussi discutable que l’était le laxisme des politiciens brocardés ces trente dernières années par les humoristes de Charlie Hebdo ».  Ainsi l’auteur du très prophétique « Le jour où la France tremblera » (2005) se demande si le lyrisme de Je suis Charlie n’a pas surtout permis de masquer « l’incompétence des gouvernants français en servant de paravent à des mesures politiques ineptes et à courte vue. J’en éprouve une immense peine pour la France et toutes les victimes du terrorisme ». Une réflexion qu’Alain Roy complète en élargissant la question au delà des simples frontières de l’Hexagone: « Ainsi, il se pourrait bien que le mouvement Je suis Charlie ait jeté involontairement de l’huile sur le feu en hystérisant de faux enjeux. Le problème réel qu’il faut régler aujourd’hui n’est pas celui d’une liberté d’expression menacée, c’est celui des tensions Nord-Sud dont le terrorisme est le symptôme.”
Impossible d’explorer le volet politique de Je suis Charlie sans parler des différentes tentatives de récupération. D’abord, la chape de plomb moraliste. Si la dénonciation de la barbarie de la fusillade de la rue Nicolas-Appert fut unanime, d’aucuns ont souhaité ne pas adhérer sans réflexion à un slogan sans d’abord aborder tous les facteurs socio-politiques qui ont permis cette tragédie.  Or, pendant les jours et les semaines qui ont suivi l’attaque du 7 janvier, une forme d’inquisition invitait à traquer celle ou celui qui n’était pas Charlie, et parfois jusqu’à l’hystérie (on a tous en tête l’arrestation insensée de cet enfant de 8 ans pour avoir affirmé à son professeur « je ne suis pas Charlie »). Ainsi quiconque osait regarder au delà des idées communément admises se retrouvait rapidement complice de la terreur. Et puis, c’était prévisible, les tentatives de récupération par l’extrême droite ne se sont pas fait attendre, et Je suis Charlies’est retrouvé parfois dans des mains aux intentions sournoises. C’est là que certains ont senti le besoin de se désolidariser du slogan auquel pourtant ils avaient adhéré auparavant. C’est ce qu’exprime sans détour la chroniqueuse au Journal de Montréal Lise Ravary: « Ça ne veut plus rien dire. Le mouvement de solidarité derrière ces trois mots s’est effrité avec le temps, Je suis Charlie n’aura été qu’un symbole furtif. De façon concrète, Je suis Charlie est devenu caduque quand les racistes et les xénophobes se sont mis à l’utiliser pour justifier l’injustifiable”.
À cet effet, il est essentiel de se souvenir qu’en novembre 2011, juste après l’incendie criminel qui avait visé les bureaux de Charlie Hebdo, Charb, le directeur du journal, faisait part aux médias de ses inquiétudes face au risque d’amalgame: « Ce qui nous fait peur, c’est l’instrumentalisation de cet attentat par une extrême droite qui va essayer de mettre dans le même sac un acte isolé d’islamistes radicaux et l’ensemble des Musulmans de France ». Une des victimes historiques de la tragédie de Charlie Hebdo exprimait alors les risques de la dérive que l’on constate aujourd’hui.
Effroi, empathie, solidarité. Liberté d’expression, liberté de création, pacifisme. Contestation de l’ordre établi, dissidence des idées, dénonciation. Moralisation, récupération, cynisme. Autant de qualificatifs qui se sont associés pour le meilleur et pour le pire à cet emblématique Je suis Charlie. Entre temps, les récents attentats de novembre à Paris sont venus complexifier encore un peu plus notre compréhension du monde puisque ce n’est plus la liberté d’expression qui a été frappée, mais cette fois un certain art de vivre à l’occidentale, heureux, festif, et inoffensif.
Dans les mois et les années à venir, dans un monde incertain, vacillant entre liberté et sécurité, nous tenterons encore de définir ce que c’est qu’être Charlie, et il est fort à parier que les réponses seront aussi différentes, riches et multiples, à l’image de celles des personnalités que j’ai interrogées à l’occasion de ce triste anniversaire. Pour ma part, quand je vois le petit rectangle noir frappé des mots Je suis Charlie, je pense à Maryse, la « petite jeune fille blonde », la femme de Georges Wolinski, celle qui trouvait chaque jour, dans un coin ou l’autre de leur appartement, des post-its sur lesquels il écrivait des mots d’amour, après plus de quarante ans de vie commune.  Dans le documentaire Du côté des vivants, de David André, ses mots brisent le cœur: « la petite jeune fille blonde, elle est morte le 7 janvier ».
« Bonne nuit », « Chérie 21h. Je pense à toi. Tu es la femme de ma vie. Hélas! La vie est courte. A demain, je crois que nous allons au théâtre (vieux). Ton époux, depuis 42 ans. Je t’aime. G. », “Chérie je pense à toi, je m’inquiète pour toi, je t’aime. Georges.”, « Dors bien. Je t’aime. J’ai hâte d’être dans le Lubéron avec toi », « 21h40. J’ai acheté tes livres. J’ai donné mon dessin à Cabu. Véronique dort déjà. J’ai mangé chinois. Je pense à toi et à ton courage. Je t’aime. Georges ».
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Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je regarde par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide, avec ma bouche. Dehors, tout est blanc, presque bleu, et le soleil a déjà disparu. À la télévision, il y a des émissions pour enfants que je ne comprends pas encore bien, elles sont en anglais. Je les écoute d’une oreille distraite, en suçant mon pouce. Je suis un peu fatigué, mais je suis bien. J’ai dans mes pieds de gros bas chauds qui me piquent un peu; c’est l’hiver!

Ça sent bon dans la maison! Ma mère prépare un délicieux gâteau aux noix, et mon père essaie de cuisiner des carrés aux amandes, mais il est maladroit! Il y a chez nous des odeurs merveilleuses de beurre chaud, de citron, et de cannelle. Quand je ferme les yeux ça sent encore meilleur! Mon petit frère s’est endormi à l’étage. Dans la rue, des enfants jouent encore dans la neige, malgré l’heure du souper qui approche. Moi je n’y suis pas allé, pas encore. Tout est nouveau ici pour moi, et puis je suis petit, il faut que je m’habitue, surtout à la neige. Nous n’avions jamais vu ça avant de recevoir le visa et de déménager ici! Dans notre petite ville de Kobané, en Syrie, il ne neigeait jamais, il faisait toujours beau.

Il faisait toujours beau, mais c’était la guerre. C’est pour ça qu’on est partis. D’abord, on a fui vers Damas, la grande ville. Mais on a dû quitter vite, c’était pire que chez nous. Alors on est allé à Alep, chez mon oncle. Là, on n’a pas pu rester non plus, ils détruisaient les maisons, même les petites. On ne savait plus quoi faire, on voulait juste rentrer chez nous, près de notre famille. Alors on a décidé d’essayer encore de revenir à Kobané.

Au mois de septembre de l’année dernière, j’avais quatre ans, et des soldats de l’État Islamique ont de nouveau attaqué notre ville. Je ne m’en souviens pas très bien, je me rappelle juste qu’il y avait beaucoup de bruit, beaucoup de cris, et de la fumée noire qui me faisait tousser. J’ai couru en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux, pendant que papa est allé chercher mon petit frère qui s’était endormi à l’étage. Nous sommes montés dans un camion qui devait nous emmener vers la Turquie, avec des centaines d’autres personnes de notre ville. C’est là que nous avons passé l’hiver, et c’était très long. Il ne faisait pas froid comme ici, mais nous étions dans des tentes, c’était humide, ça sentait très mauvais, et je ne suis pas allé à l’école. Dans le camp, il y avait plein d’enfants, très sales, des enfants méchants sans parents qui volaient notre nourriture.

Au printemps, mon père nous a dit que la bataille avait cessé à Kobané, et qu’on pouvait retourner enfin chez nous. J’étais tellement content! Maman dansait! Je crois que c’est ce que rêvent tous les humains du monde quand ils sont allés trop loin, trop longtemps: rentrer à la maison. Alors nous sommes repartis, dans un autre camion. Mais quand nous sommes arrivés, la ville entière ou presque avait été détruite. Notre maison, c’était un miracle, était pourtant encore debout, mais elle était en bien mauvais état. Alors mon père a pleuré deux jours sans s’arrêter, assis sur le petit mur près de l’escalier, la tête dans ses deux mains sales et tristes. Quand il s’est arrêté, il s’est relevé, et il s’est mis au travail pour réparer, avec quelques voisins, ce qui était le plus urgent de réparer. Ce n’était pas très beau, mais c’était chez nous.

Un matin de juin, un voisin nous a dit que deux groupes de l’État Islamique, entrés par l’ouest et le sud de la ville, étaient en train de massacrer la population dans les maisons. Ils tuaient aussi les enfants. Alors on est partis, encore. J’ai couru longtemps en tenant la main de ma mère et en fermant les yeux. Il fallait fuir Kobané, il fallait fuir la Syrie, mais cette fois-ci pour toujours.

Ça sent vraiment bon dans la maison! Le gâteau aux noix de maman est prêt, et les carrés aux amandes de papa, même s’ils ne sont pas très beaux, ont quand même l’air délicieux! L’odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron et de cannelle doit se répandre maintenant dans tout le quartier et nos voisins doivent être jaloux! Mon petit frère dort encore à l’étage. La rue est maintenant déserte, les enfants sont rentrés se réchauffer dans leurs maisons où leurs parents ont sûrement cuisiné, comme chez nous, des desserts fabuleux! Moi aussi bientôt j’irai jouer avec eux pendant des heures dans la neige. Mais je suis encore petit, et puis je suis tellement bien à la maison, au milieu des parfums sucrés, à écouter chanter maman! Je ne m’ennuie presque plus de Kobané. Notre maison ici est même plus belle! Et puis surtout, ici il n’y a pas la guerre. La nuit je me couche avec une petite veilleuse, et je suis bien.

Je m’appelle Galip et j’ai cinq ans. Je ne regarde pas par la fenêtre en faisant de la buée sur la vitre froide avec ma bouche, parce que je suis mort. Autour de moi, pas d’odeur de beurre chaud, de citron, ni de cannelle, pas d’enfants qui jouent dans la rue, mais le sifflement du vent et les cris effroyables des femmes de Kobané. Le visa, on l’a refusé à mon père. Alors, après Damas, Alep, et les camps infâmes de la frontière turque, après les camions, les tentes, et les espoirs de retour toujours assassinés, on a embarqué, tous les quatre parmi mille, de peine, de peur et d’espoir, sur un bateau pneumatique.

Mon père ère aujourd’hui sans doute d’un camp à l’autre dans une Europe qui ne veut pas de lui. Ma mère repose près de moi dans le petit cimetière de Kobané, et elle me tient la main pour toujours. Mon petit frère? Il s’est endormi sur la plage, le derrière en l’air et la joue contre le sable. Il s’appelle Aylan. Je sais que vous vous souviendrez de lui, et j’aimerais que vous vous souveniez de moi.

2BF0E13600000578-3220746-image-a-33_1441289846708Illustration: Steve Dennis

Cuba: changer de dictature

« On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué. »

Le monde bouge, et on n’aspire qu’à une chose: le rendre meilleur, le rendre plus libre. À l’heure où on se bat pour faire libérer Raif Badawi des mains de ses geôliers (et bourreaux) saoudiens, je repense à Yoani Sànchez, la Cubaine, la rebelle, qui s’apprête sans doute à embrasser la liberté, mais aussi à s’attacher à d’autres liens, à d’autres barreaux.

Terrasse de l’hôtel Colina, quartier du Vedado, La Havane. J’écris heureux, mais gêné à deux rues de chez Yoani Sànchez, la blogueuse dissidente, la journaliste sur écoute, qui doit redoubler d’imagination pour faire voyager chacun de ses mots, tandis que le régime la surveille. J’écris heureux, mais gêné parce que j’ai, ce matin, un sentiment de liberté tel que mes doigts tremblent de joie confuse.

Désintoxication. La Havane est mon chalet, mon répit, mon pays sans magasin. Pause sur le progrès et ses enseignes aliénantes, pause sur la montre, pause sur l’efficacité. Porter la chemise et la barbe de la veille, ralentir dans le bordel bruyant et les échappements noirs de l’autobus en retard, aimer follement le chaos, changer de dictature. Joie indécente du gavé de passage, obscénité d’un homme libre au milieu du jamais facile: Yoani serait furieuse. Mais un autre matin, j’irai lui dire.

J’irai lui dire que je comprends de quoi elle veut se libérer, et libérer les siens. Je lui dirai que je les vois, les absurdités du régime qu’elle dénonce, que je les entends, les silences imposés, et qu’elle me révolte, cette détention en pauvreté. Mais j’irai aussi lui dire que ce qui l’attend, cet autre monde auquel elle aspire, le monde d’après Fidel, j’irai lui dire que ce monde-là sera tout aussi absurde et oppressant.

Demain, l’argent qui manque tant aujourd’hui, accompagnera la liberté. Demain, le Malecòn, si beau chaque soir plein de ses amoureux désoeuvrés se videra, vaincu par toutes les abondances, par tous les divertissements. Demain, les rêves de liberté ne seront plus que des rêves d’accumulation. Demain, une nouvelle propagande. Plus de révolution à chérir, mais des nouvelles illusions, des marques à adorer, des crédits à étouffer, des carrières à embrasser.

Demain moins de musique et moins de rêves, mais d’autres peines, d’autres pauvretés.

Des blogueuses et des blogueurs du Québec à l’unisson pour Raif Badawi

Vous connaissez la situation insupportable du blogueur Raif Badawi, emprisonné en Arabie Saoudite depuis le 17 juin 2012 pour 10 ans, et condamné à 1000 coups de fouet pour avoir voulu s’exprimer librement.

Nous connaissons la volatilité de l’information, alors, afin que la situation de Raif ne tombe pas rapidement dans l’oubli, des blogueuses et des blogueurs ont décidé de manifester leur soutien en inscrivant en guise de premiers mots de chacun de leurs blogues, cette simple phrase :

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

L’objectif est ambitieux, mais le bruit qu’il générera peut faire la différence: il faut qu’à compter d’aujourd’hui, un maximum de blogues diffusés au Québec, quel que soit leur sujet, commencent par cette phrase.

Au nombre de textes qui se publient chaque jour, au nombre de partages effectués sur les médias sociaux, imaginez la force que ces blogues peuvent avoir ensemble!

La famille de Raif est parmi nous, à Sherbrooke. Les blogueuses et blogueurs du Québec veulent leur envoyer le signal fort du soutien de toute la communauté.

 

Pascal Henrard & Étienne Savignac,
blogueurs au Huffington Post Québec

#patteblanche, ou le défilé des vertueux

L’époque est à la dissociation, c’est dans l’air du temps. Et si l’époque est à la dissociation, c’est parce qu’elle est à la suspicion. Pour se prévaloir du soupçon latent et pour s’angéliser aux yeux d’autrui, il s’agit donc avant tout de rassurer et de montrer patte blanche. On navigue ainsi dans ces eaux un peu troubles, loin de nos principes de justice qui faisaient jusqu’à présent de nous des innocents, jusqu’à preuve du contraire.

Il existe plusieurs techniques de dissociation. Une de mes préférées est celle de l’anticipation, très efficace. Prenez par exemple un couple de chroniqueurs oeuvrant dans un quotidien montréalais à grand tirage. Leur technique est la suivante: tenir à répétition des propos flirtant avec la xénophobie et/ou l’islamophobie, et finir chaque publication ou presque par : « évidemment les bien-pensants vont me traiter de xénophobe et/ou d’slamophobe, dans 3… 2… 1… ». Comme si cette simple anticipation suffisait à s’immuniser, à se dissocier de propos pourtant inacceptables, dégueulasses, et consciemment prononcés. Quoi qu’il en soit, la méthode fonctionne puisqu’elle est même reprise par certaines et certains de leurs collègues.

Si le #dans123 (chaque dissociation mérite son hashtag), si le #dans123 disais-je, place à distance les médiocres de leurs propres insanités, ils ne semblent pas s’en contenter et exigent, à leur tour, que d’autres se dissocient. Mais pas n’importe qui, bien entendu.

Ainsi, suite aux appels au djihad lancés par l’État Islamique depuis quelques mois et suite aux récents événements à St-Jean-Sur-Richelieu et à Ottawa, des voix se sont élevées pour que les Musulmans de partout, s’ils souhaitent être considérés comme fréquentables par nous [sic], dénoncent haut et clair la violence, l’islamisme, le terrorisme, la charria, la burqa, le tralala. Les cons ne se contentent donc plus de se dissocier avec lâcheté de leurs propres réflexions nauséabondes, ils exigent qu’une communauté toute entière, qui n’a rien demandé à personne, rassure son voisin en signifiant qu’elle ne fera pas sauter le quartier.

Une dissociation qui est ici contrainte, inspirée de triste mémoire par le bushisme débile « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » doublé du très faible « Qui ne dit mot consent », et qui a donné naissance au mouvement #notinmyname, hashtagué pour l’occasion.

La dissociation est tellement dans l’air du temps qu’il faut désormais se dissocier de tout, même de Jian Ghomeshi, et encore une fois montrer patte blanche. S’identifier comme un homme parfaitement inoffensif, en espérant qu’il en reste. Ainsi, dans un autre curieux défilé des vertueux, Patrick Lagacé et David Desjardins, dans leurs journaux respectifs, sont venus nous rappeler combien ils étaient des bons gars. L’un en revenant sur les horreurs de l’agression sexuelle et sur ses conséquences, l’autre à travers un ami imaginaire (Tony) aussi grotesque qu’improbable, mas tous les deux dans un #heforshe, un #notinmyname de plus, une espèce d’excuse au monde pour les culs sifflés par d’autres, suivie d’une mise en garde bien sentie sur le respect qui est évidemment dû aux femmes. Rien en tout cas pour nuire au lectorat, bien au contraire.

On me dira qu’on ne fait jamais assez d’éducation en la matière, et je vous répondrai, penaud, que vous avez bien raison, tout en cherchant comment vous convaincre que je suis un bon gars, moi aussi, je vous le jure, malgré des dissociations pas toujours évidentes quand j’omets parfois d’embrasser la vertu et de me distinguer du pire, alors que ça soignerait tellement mon capital sympathie.

Bien des horreurs se produisent dans le monde, ma petite dame, mon bon monsieur, et elles ont lieu sans mon consentement. Sachez que si les choses étaient faites #inmyname, tout un chacun irait en sécurité, on ne travaillerait jamais les lendemains de jours de repos, du Mercurey coulerait au robinet, et Richard Martineau livrerait le journal plutôt que de l’écrire.

La voisine

Parfois rond, parfois mi-clos,
Elle a toujours un oeil sur nous.
Nous regarder faire.
Nous regarder défaire.

Cette nuit, elle s’est approchée,
Elle fait ça parfois,
Curieuse et amicale encore,
Pour prendre des nouvelles.

Elle prévient toujours,
Elle précise l’heure,
On peut ranger un peu,
Ramasser quelques débris.

On sait son indulgence,
Elle sait son privilège,
Elle qui n’assiste jamais,
À aucun enlunement.

Mauvaise foi, bonne guerre

D’aucuns ont posé la question: pourquoi sommes-nous si sensibles au conflit israélo-palestinien, tandis qu’on crève la gueule ouverte en Syrie et ailleurs dans l’indifférence générale? D’abord, dans notre psyché collective, c’est un conflit rassurant, avec ses deux camps, sa frontière; une bonne vielle guerre, à l’ancienne. Les dernières années nous ont donné des luttes confuses à consommer; une guerre au terrorisme, avec un ennemi partout et nulle part, des fois ici, des fois là-bas, ça peut péter dans les airs demain, mais dans le métro aussi, dans le nôtre peut-être… ou encore des guerres civiles complexes, le tout sur fond de dictatures, de religions, ou de pétrole. Là c’est bien, c’est clair, c’est comme une finale de coupe du monde : ils sont deux, on en choisi un, on va s’acheter le chandail, et on ne changera pas d’idée jusqu’à la victoire.

Je suis allé engueuler Lise Ravary. Elle venait d’écrire une connerie gigantesque, un exemple de mauvaise foi fumeuse : « Donner ses enfants pour la Palestine, c’est une chose. Mais que sont-ils prêts à donner pour la paix ? ». À ce moment là, Israël menait confortablement la partie 316 morts à 1. Je suis allé lui dire que c’était honteux de dire une chose pareille, qu’elle devrait se retenir, qu’Israël était l’agresseur, etc, etc.

Lise est juive. Attention, pas juive comme moi je suis catholique, soit d’un héritage subi comme un malheureux air de famille, non, Lise est juive convertie, donc on ne peut plus volontaire, éclairée, et engagée. La présentation de son éditeur est sans équivoque: « Lise Ravary est tombée amoureuse du judaïsme au point de vouloir se convertir ». Dès lors, c’est quoi la job de Lise Ravary, à part avoir autant d’avis sur l’actualité que je ne prends de repas par jour? Sa job c’est d’être juive, et plus que jamais en ce moment. Sa job, c’est de défendre sa communauté: elle a un agenda politique. Et moi, grand génie, je suis allé l’engueuler. Mais qu’est-ce que j’espérais? Qu’elle me réponde, de bonne foi: « Dîtes-moi Savignac, mais vous avez raison, je réalise à vous entendre que ma patrie, mes frères de confession ont une réaction violente inacceptable et disproportionnée en réponse aux jets de roquettes palestiniens, et je m’en vais de ce pas les dénoncer ». Dire à une pro-israélienne qu’Israël exagère et lui demander de reconnaître sa mauvaise foi… parler d’Emmanuel Kant à Denis Coderre aurait donné de meilleurs résultats.

Lise Ravary porte le maillot d’Israël et moi, moins converti qu’elle quand même, je porte celui de la Palestine. Retour à notre engueulade. Bon, pour être honnête, je devrais dire retour à mon engueulade, parce qu’elle a eu cette intelligence insoupçonnée de ne pas répondre à mes invectives, c’est plutôt une de ses copines qui a pris le relais. Une pro-israélienne aussi. De course. De compétition. En trois phrases, elle avait réglé mon cas : Antisémite. Merde, c’est pas rien. J’aurais préféré roux. Antisémite, c’est dur sur le bonhomme. Je ne sais plus trop comment on a fini ça, j’ai probablement conclu doucement sur un « va au diable vieille salope », ou quelque chose du genre. Bref, on n’a pas réservé ensemble cet été.

Ensuite, y’a l’autre tache qu’est arrivée. Vous savez, le genre grand flanc mou, qui n’a aucun des deux chandails, il en porte un autre, un qu’on sait pas trop d’où. Et il se fait taper la gueule sans s’arrêter : « Vous savez, c’est un conflit complexe, qui puise ses racines non pas dans la création de l’Israël d’après-guerre, mais dans une histoire bien plus ancienne, une histoire millénaire et confuse, bien avant les écrits quand, déjà, aux portes de Jérusalem … ». T’as juste envie de le faire monter sur un vol de la Malaysia.

Pourtant, me direz-vous, c’est lui qui a raison. C’est une histoire complexe, un territoire difficile à définir, c’est vrai. Vous savez quoi? Je m’en fous. Et si Lise Ravary a sans aucun doute raison quand elle dit qu’il est insupportable de vivre sous la menace permanente de roquettes, je réponds encore, plein de la mauvaise foi qu’elle m’autorise par la sienne, que je m’en fous encore, que rien ne peut justifier ce qu’est en train de faire Netanyahou, ce porc, cet assassin d’enfants que je voudrais voir fumant au milieu des chairs de Gaza.

Et puisque la mauvaise foi c’est de bonne guerre, chère vous qui m’avez traité d’antisémite, je vous donne à lire ces quelques mots écrits par Primo Levi à son retour d’Auschwitz, en introduction de Si c’est un homme.

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’ est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Turin, janvier 1947, Primo Levi