Je suis Charlie aujourd’hui

Une année s’est écoulée, et le petit slogan noir et blanc imaginé dans l’émotion par Joachim Roncin en a vu de toutes les couleurs. Recopié, partagé, critiqué, détourné, récupéré, que signifie-t-il finalement pour nous aujourd’hui? À quoi fait désormais référence ce petit hashtag qui a fait quelques fois le tour du monde? Pour le savoir, j’ai interrogé plusieurs personnalités d’ici qui ont en commun ce terrain de jeu indispensable qu’est la liberté d’expression. Journalistes, artistes, dessinateurs de presse, philosophes ou écrivains, toutes et tous m’ont proposé une vision personnelle et éclairante de ce qu’est devenu ce cri désormais passé à l’Histoire: Je suis Charlie.
Le premier sentiment qui vient à mes interlocuteurs, c’est encore l’effroi. L’écrivaine Perrine Leblanc (L’homme blanc, Kolia, Malabourg), qui revenait tout juste d’un séjour de quatre mois à Paris, parle du “douloureux souvenir” d’un événement qui devait annoncer une année terrible pour la France. Marie-France Bazzo (Télé-Québec), elle aussi une habituée des rues parisiennes, revient sur une “douleur immense”, sur “la perte de l’innocence”. Mais toutes deux évoquent également la bonne conscience qui accompagnait la propagation du slogan, et la nécessité de se mettre à l’abri du cynisme, provoqué par une bien-pensance virale, pour garder intacte l’empathie due aux victimes de la barbarie.
S’il évoque également “une façon de sympathiser avec les victimes et leurs proches”, Je suis Charliesymbolise aussi pour l’humoriste Jean-François Mercier la nécessité absolue de liberté de création, et il n’hésite pas à incarner le je du célèbre slogan: “Lorsque l’on s’attaque à la liberté artistique et à la liberté de parodie, à la caricature donc à l’humour, c’est à moi qu’on s’attaque directement. Évidemment, la pire forme de censure, la plus définitive, c’est le meurtre! Ça devient odieux à l’extrême”. À son tour, le dessinateur Garnotte (Le Devoir) rappelle que Je suis Charlie symbolise “la solidarité avec les artisans de Charlie Hebdo mais aussi avec tous ceux à travers le monde qui ont à cœur les valeurs de la liberté d’expression”. Son collègue du Journal de Montréal, le dessinateur Ygreck, s’inscrit dans la même lignée et affirme que Je suis Charlie “se réclame du droit de s’exprimer en toute liberté et sans danger, particulièrement en ce qui a trait à la religion”. Bien qu’il souhaiterait sans doute que la tragédie vécue par ses confrères de Charlie Hebdo ait ouvert le chemin de la liberté de s’exprimer sans réserve, il observe au contraire des tensions nouvelles dans les débats d’idées, et en réponse, des phénomènes d’auto-censure: « Il y a toujours des sujets qu’on peut difficilement critiquer. La crise des réfugiés et le débat sur le port du niqab ont amené bien des gens dans la confrontation irrespectueuse des idées. Je crois que certains ont préféré se taire plutôt que de subir les feux de ceux d’opinions contraires”.
Toutes sortes de débats virulents se sont en effet engagés dans l’opinion publique cette année, avec comme toile de fond les grands thèmes de l’après Charlie: l’islam, la radicalisation, la laïcité, le choc des civilisations, la liberté d’expression, et à cet effet chacun avait à cœur de défendre ce qu’il croit être une définition véritable et finale de Je suis Charlie. À ces discussions de fond s’est ajoutée la crise des réfugiés, ce qui a eu pour effet de passionner encore plus les échanges. Dans ce grand brassage d’idées, dans lequel se mêlent à la fois croyances, convictions et émotions légitimes, l’essayiste et philosophe Normand Baillargeon (Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Histoire philosophique de la pédagogie) nous propose de revenir au principe même de la liberté d’expression, et de réaffirmer la défense de ce principe sans lequel le dialogue ne peut s’installer et qui « va bien au-delà de nos simples préférences subjectives en matière d’opinion, ou d’expression de positions avec lesquelles on est en accord. Je pense que cette idée a été et reste d’une validité et d’une importance incontestables ». Un rappel important, particulièrement à l’ère des médias sociaux et de  l’opinion triomphante.
La liberté d’expression en tant que principe fort qui doit dominer les préférences subjectives, le journaliste Patrick Lagacé (La Presse, Télé-Québec) a tenu également à la défendre sans ambiguïté, n’hésitant pas à faire sa propre auto-critique, évoquant avec humilité sa « façon passée de combattre certaines idées mises de l’avant dans les radios de Québec: j’ai subtilement appelé à ce que ceux qui les avaient mises de l’avant soient sanctionnés, à l’époque. Ce n’est pas être Charlie, ça ». Il confirme par là-même la nécessité de défendre le principe rappelé par Normand Baillargeon et observe en effet « qu’il y a beaucoup d’éducation à faire sur la liberté d’expression. Il y a beaucoup de gens pour qui une « bonne » chronique est une chronique qui reflète leur vision du monde, je dirais même que c’est une chronique qui représente leur vision du monde à 100%… ».
Je suis Charlie, ce serait donc à la fois disposer d’une liberté d’expression totale, mais aussi accepter d’accueillir des positions qui ne sont pas les nôtres, y-compris les plus dissidentes. Le journaliste précise ce qu’on pensait une évidence, c’est à dire que seuls les mots peuvent répondre aux mots, et que seules les idées peuvent répondre aux idées.  Par ailleurs, il considère qu’un journaliste qui voudrait se revendiquer de Je suis Charlie ne doit pas exercer son métier « sans déranger personne » mais qu’il a la responsabilité d’utiliser son titre « pour emmerder ceux qui sont confortables, ceux qui sont à l’aise, ceux qui callent les shots, ceux qui profitent de leur position dominante, ceux qui peuvent dépenser des dizaines de milliers de dollars en vernis de relations publiques là, ici, tout de suite, maintenant. Appelez ça le Pouvoir. Alors si tu n’essaies pas minimalement de bousiller le plan de comms du Pouvoir, si tu n’essaies pas minimalement de montrer la duplicité, l’hypocrisie du Pouvoir, ainsi que ses abus, t’es pas Charlie. Être Charlie, c’est s’indigner un peu”.
Emmerder le pouvoir. Le questionner. Bousculer les idées reçues. Refuser le compromis, et refuser la peur. Autant de façons d’être Charlie selon l’écrivain et directeur de la revue littéraire l’Inconvénient Alain Roy, qui n’hésite pas à exprimer son malaise face à un slogan naïf et trop consensuel d’une liberté d’expression qu’il ne croit pas tant menacée que cela: « Ma sympathie va bien sûr aux victimes de l’attentat et à leurs proches, mais je n’ai jamais cru à la thèse voulant que cet attentat aurait menacé la liberté d’expression. Les lieux d’expression en Occident sont beaucoup trop nombreux et variés pour qu’une telle menace puisse devenir réelle. Pendant que l’on clamait des slogans vertueux dans des rassemblements massifs (auxquels participaient entre autres des dirigeants d’Arabie Saoudite…), que faisait-on pour atténuer les tensions sociales en France, pour trouver des solutions aux conflits dans des pays arabes? ».  Un questionnement qui est aussi celui de Stéphane Berthomet, auteur de La fabrique du jihad et analyste en affaires policières et terrorisme, qui revient sur la question politique française: « Aujourd’hui je regarde la France sous état d’urgence, après une nouvelle attaque terroriste, et je vois ce pays s’enfoncer dans une politique sécuritaire dont l’efficacité est aussi discutable que l’était le laxisme des politiciens brocardés ces trente dernières années par les humoristes de Charlie Hebdo ».  Ainsi l’auteur du très prophétique « Le jour où la France tremblera » (2005) se demande si le lyrisme de Je suis Charlie n’a pas surtout permis de masquer « l’incompétence des gouvernants français en servant de paravent à des mesures politiques ineptes et à courte vue. J’en éprouve une immense peine pour la France et toutes les victimes du terrorisme ». Une réflexion qu’Alain Roy complète en élargissant la question au delà des simples frontières de l’Hexagone: « Ainsi, il se pourrait bien que le mouvement Je suis Charlie ait jeté involontairement de l’huile sur le feu en hystérisant de faux enjeux. Le problème réel qu’il faut régler aujourd’hui n’est pas celui d’une liberté d’expression menacée, c’est celui des tensions Nord-Sud dont le terrorisme est le symptôme.”
Impossible d’explorer le volet politique de Je suis Charlie sans parler des différentes tentatives de récupération. D’abord, la chape de plomb moraliste. Si la dénonciation de la barbarie de la fusillade de la rue Nicolas-Appert fut unanime, d’aucuns ont souhaité ne pas adhérer sans réflexion à un slogan sans d’abord aborder tous les facteurs socio-politiques qui ont permis cette tragédie.  Or, pendant les jours et les semaines qui ont suivi l’attaque du 7 janvier, une forme d’inquisition invitait à traquer celle ou celui qui n’était pas Charlie, et parfois jusqu’à l’hystérie (on a tous en tête l’arrestation insensée de cet enfant de 8 ans pour avoir affirmé à son professeur « je ne suis pas Charlie »). Ainsi quiconque osait regarder au delà des idées communément admises se retrouvait rapidement complice de la terreur. Et puis, c’était prévisible, les tentatives de récupération par l’extrême droite ne se sont pas fait attendre, et Je suis Charlies’est retrouvé parfois dans des mains aux intentions sournoises. C’est là que certains ont senti le besoin de se désolidariser du slogan auquel pourtant ils avaient adhéré auparavant. C’est ce qu’exprime sans détour la chroniqueuse au Journal de Montréal Lise Ravary: « Ça ne veut plus rien dire. Le mouvement de solidarité derrière ces trois mots s’est effrité avec le temps, Je suis Charlie n’aura été qu’un symbole furtif. De façon concrète, Je suis Charlie est devenu caduque quand les racistes et les xénophobes se sont mis à l’utiliser pour justifier l’injustifiable”.
À cet effet, il est essentiel de se souvenir qu’en novembre 2011, juste après l’incendie criminel qui avait visé les bureaux de Charlie Hebdo, Charb, le directeur du journal, faisait part aux médias de ses inquiétudes face au risque d’amalgame: « Ce qui nous fait peur, c’est l’instrumentalisation de cet attentat par une extrême droite qui va essayer de mettre dans le même sac un acte isolé d’islamistes radicaux et l’ensemble des Musulmans de France ». Une des victimes historiques de la tragédie de Charlie Hebdo exprimait alors les risques de la dérive que l’on constate aujourd’hui.
Effroi, empathie, solidarité. Liberté d’expression, liberté de création, pacifisme. Contestation de l’ordre établi, dissidence des idées, dénonciation. Moralisation, récupération, cynisme. Autant de qualificatifs qui se sont associés pour le meilleur et pour le pire à cet emblématique Je suis Charlie. Entre temps, les récents attentats de novembre à Paris sont venus complexifier encore un peu plus notre compréhension du monde puisque ce n’est plus la liberté d’expression qui a été frappée, mais cette fois un certain art de vivre à l’occidentale, heureux, festif, et inoffensif.
Dans les mois et les années à venir, dans un monde incertain, vacillant entre liberté et sécurité, nous tenterons encore de définir ce que c’est qu’être Charlie, et il est fort à parier que les réponses seront aussi différentes, riches et multiples, à l’image de celles des personnalités que j’ai interrogées à l’occasion de ce triste anniversaire. Pour ma part, quand je vois le petit rectangle noir frappé des mots Je suis Charlie, je pense à Maryse, la « petite jeune fille blonde », la femme de Georges Wolinski, celle qui trouvait chaque jour, dans un coin ou l’autre de leur appartement, des post-its sur lesquels il écrivait des mots d’amour, après plus de quarante ans de vie commune.  Dans le documentaire Du côté des vivants, de David André, ses mots brisent le cœur: « la petite jeune fille blonde, elle est morte le 7 janvier ».
« Bonne nuit », « Chérie 21h. Je pense à toi. Tu es la femme de ma vie. Hélas! La vie est courte. A demain, je crois que nous allons au théâtre (vieux). Ton époux, depuis 42 ans. Je t’aime. G. », “Chérie je pense à toi, je m’inquiète pour toi, je t’aime. Georges.”, « Dors bien. Je t’aime. J’ai hâte d’être dans le Lubéron avec toi », « 21h40. J’ai acheté tes livres. J’ai donné mon dessin à Cabu. Véronique dort déjà. J’ai mangé chinois. Je pense à toi et à ton courage. Je t’aime. Georges ».
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#patteblanche, ou le défilé des vertueux

L’époque est à la dissociation, c’est dans l’air du temps. Et si l’époque est à la dissociation, c’est parce qu’elle est à la suspicion. Pour se prévaloir du soupçon latent et pour s’angéliser aux yeux d’autrui, il s’agit donc avant tout de rassurer et de montrer patte blanche. On navigue ainsi dans ces eaux un peu troubles, loin de nos principes de justice qui faisaient jusqu’à présent de nous des innocents, jusqu’à preuve du contraire.

Il existe plusieurs techniques de dissociation. Une de mes préférées est celle de l’anticipation, très efficace. Prenez par exemple un couple de chroniqueurs oeuvrant dans un quotidien montréalais à grand tirage. Leur technique est la suivante: tenir à répétition des propos flirtant avec la xénophobie et/ou l’islamophobie, et finir chaque publication ou presque par : « évidemment les bien-pensants vont me traiter de xénophobe et/ou d’slamophobe, dans 3… 2… 1… ». Comme si cette simple anticipation suffisait à s’immuniser, à se dissocier de propos pourtant inacceptables, dégueulasses, et consciemment prononcés. Quoi qu’il en soit, la méthode fonctionne puisqu’elle est même reprise par certaines et certains de leurs collègues.

Si le #dans123 (chaque dissociation mérite son hashtag), si le #dans123 disais-je, place à distance les médiocres de leurs propres insanités, ils ne semblent pas s’en contenter et exigent, à leur tour, que d’autres se dissocient. Mais pas n’importe qui, bien entendu.

Ainsi, suite aux appels au djihad lancés par l’État Islamique depuis quelques mois et suite aux récents événements à St-Jean-Sur-Richelieu et à Ottawa, des voix se sont élevées pour que les Musulmans de partout, s’ils souhaitent être considérés comme fréquentables par nous [sic], dénoncent haut et clair la violence, l’islamisme, le terrorisme, la charria, la burqa, le tralala. Les cons ne se contentent donc plus de se dissocier avec lâcheté de leurs propres réflexions nauséabondes, ils exigent qu’une communauté toute entière, qui n’a rien demandé à personne, rassure son voisin en signifiant qu’elle ne fera pas sauter le quartier.

Une dissociation qui est ici contrainte, inspirée de triste mémoire par le bushisme débile « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » doublé du très faible « Qui ne dit mot consent », et qui a donné naissance au mouvement #notinmyname, hashtagué pour l’occasion.

La dissociation est tellement dans l’air du temps qu’il faut désormais se dissocier de tout, même de Jian Ghomeshi, et encore une fois montrer patte blanche. S’identifier comme un homme parfaitement inoffensif, en espérant qu’il en reste. Ainsi, dans un autre curieux défilé des vertueux, Patrick Lagacé et David Desjardins, dans leurs journaux respectifs, sont venus nous rappeler combien ils étaient des bons gars. L’un en revenant sur les horreurs de l’agression sexuelle et sur ses conséquences, l’autre à travers un ami imaginaire (Tony) aussi grotesque qu’improbable, mas tous les deux dans un #heforshe, un #notinmyname de plus, une espèce d’excuse au monde pour les culs sifflés par d’autres, suivie d’une mise en garde bien sentie sur le respect qui est évidemment dû aux femmes. Rien en tout cas pour nuire au lectorat, bien au contraire.

On me dira qu’on ne fait jamais assez d’éducation en la matière, et je vous répondrai, penaud, que vous avez bien raison, tout en cherchant comment vous convaincre que je suis un bon gars, moi aussi, je vous le jure, malgré des dissociations pas toujours évidentes quand j’omets parfois d’embrasser la vertu et de me distinguer du pire, alors que ça soignerait tellement mon capital sympathie.

Bien des horreurs se produisent dans le monde, ma petite dame, mon bon monsieur, et elles ont lieu sans mon consentement. Sachez que si les choses étaient faites #inmyname, tout un chacun irait en sécurité, on ne travaillerait jamais les lendemains de jours de repos, du Mercurey coulerait au robinet, et Richard Martineau livrerait le journal plutôt que de l’écrire.