Pour Louis, avec tendresse

Sur la promenade de la Rue de la Commune, septembre était bienveillant. Elle était bouclée, jolie, et son rire nerveux interrompait le mien. Nos regards se faisaient leurs premières promesses. Elle me racontait ses passions, sa liberté, sa vie sans enfant. Mais je ne savais pas le vide. Alors je lui parlais de mon fils. Comment il avait, pour toujours, donné un sens à mon existence. Je lui décrivais sans prudence l’amour indéfectible, le ravissement de chaque matin. Je ne voyais pas encore la tristesse de ses longs sourires.

Il devait se prénommer Louis. La chambre était prête, juste en face de la sienne. Il déambulerait maladroitement en salopettes et dirait Maman bien vite. Tout était évident. Respirer, c’était appeler Louis. Elle avait la douceur d’Hestia, les hanches d’Isis, ce n’était qu’une question de temps, et il s’écorcherait bientôt les genoux. Mais son ventre prêt est resté silencieux, la chambre est devenue un bureau, et Louis n’est pas venu.

Elle devait faire ce deuil étrange et invisible, vide de souvenirs. Pleurer un cœur qui n’a pas battu, s’ennuyer de ce qui n’a pas été, sourire sa peine au ventre des amies. Écouter sans amertume la complainte des parents sans sommeil, être marraine à l’occasion, emprunter mon enfant. Le rendre.

J’ai compris que je ne trouverais pas les mots.

Au salon du livre de Montréal, Dany Laferrière signait Journal d’un écrivain en pyjama. Je m’engageais dans la file d’attente, mais avec à la main L’énigme du retour, mon préféré. Face à l’auteur, j’ai dit: « c’est lui, c’est ce livre là que j’aimerais que vous signiez ». Il a souri, puis lentement, il l’a ouvert, il a pris un feutre vert et a dessiné une fleur. Ensuite, avec un feutre mauve, il a écrit quelques mots, il a signé, et il a refermé le livre en souriant encore. Il m’a tendu la main, et je suis parti, plein de joie maladroite. Elle m’attendait un peu plus loin, avec aux lèvres un bonheur complice que je voulais sans fin. Elle m’a embrassé, puis nous avons ouvert le livre pour lire la dédicace ensemble.

Quand j’ai dit à Dany Laferrière: « c’est lui, c’est ce livre là que j’aimerais que vous signiez », au milieu du bruit des badauds, il n’a pas entendu « lui », il a entendu « Louis », et la dédicace mauve, près de la fleur verte, disait: « Pour Louis, avec tendresse ».

Nous sommes ressortis à quatre d’un salon où nous étions rentrés à trois. Louis existe, son nom est écrit en toutes lettres de la main de l’écrivain. Il n’est plus absent. Il est là, près de la fleur verte. Il est peut-être Haïtien.

 

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Charades : pourquoi Lagacé s’est trompé sur Haïti

Patrick Lagacé a soulevé la polémique toute la semaine dernière avec son billet Haïti malade de ses charades. À une observation émotive, que l’on peut comprendre, ont répondu mille autres voix, tout autant sous le coup de l’émotion.

Lagacé se justifie dans son billet d’explications, il a ressenti de la colère tout au long de son séjour à Haïti, particulièrement devant l’inexistence et l’absence d’initiative du gouvernement Haïtien, et par maladroite extension, du peuple haïtien.

Je ne veux pas juger Lagacé sur son propos, je ne suis pas allé à Haïti, et c’est par écran interposé que j’ai reçu cette souffrance. Et je n’ai pas voulu non plus réagir vite et émotivement, parce que je pense que tout cela est très complexe.

Mais je pense que Patrick s’est trompé. D’abord, je crois qu’il est tombé dans l’écueil dans lequel tombent nombre de gens qui quittent l’occident : l’ethno-centrisme.  C’est à dire voyager avec la conviction que le modèle humain standard est le nôtre, que la vie universelle est de bosser huit heures par jour, payer des impôts, porter des souliers, être détaché de Dieu. Et non, ce n’est que notre modèle à nous, et il n’a de valeur que chez nous parce que c’est celui qu’on a adopté. L’effort est, il est vrai, difficile, de concevoir une autre façon de vivre, sans la juger. Mais il est nécessaire.

L’autre grande erreur de Lagacé est de ne pas avoir pu approcher la psychologie de la pauvreté, les limites de l’humain dans ce désarroi là.

Esther Duflo, jeune professeur en Economie au MIT (Massachusetts Institute of Technology), spécialiste de la lutte contre la pauvreté, évoque avec brillance les limites humaines de la souffrance :

« (…) On sait que l’homme, aussi pauvre soit-il, ne peut pas penser toute la journée à des choses négatives : il se fabrique un « filtre » pour appréhender le réel, il « colore » les choses, refuse d’imaginer qu’il va tomber malade et qu’il devrait s’assurer. Bref, il finit par faire des arbitrages qui nous paraissent illogiques (…). »

« On oublie que dans nos sociétés privilégiées, on a de moins en moins de décisions à prendre, alors que ceux qui vivent avec moins d’un dollar par jour ont des dizaines de choix cruciaux à faire quotidiennement (…). »

Dès lors, acceptant cet état qui nous est commun à tous, celui de l’impossibilité d’affronter l’horreur à temps plein, celui de la vitale nécessité de ce filtre dont parle Duflo, on se doit d’être très prudent dans nos jugements. Les charades dont a parlé Patrick Lagacé, ce sont ces fameux filtres.

Si les jeunes femmes haïtiennes ont cherché du rouge à lèvres dans les décombres pour se remettre un peu jolies, si les hommes haïtiens peinent à appréhender l’effort de façon globale et se réfugient dans une prière pour nous peu constructive, ce n’est, paradoxalement, que par instinct du survie.

Le temps n’est pas non plus à juger Patrick Lagacé. L’horreur est telle que sa maladroite colère est compréhensible et on doit faire l’effort de la comprendre, comme on doit faire l’effort de comprendre que l’horreur à temps plein n’a de choix que de laisser place à ces « charades », derniers outils de vie.

On mesure, dès lors, au delà du riz, la fabuleuse aide que nous pouvons apporter à Haïti.