Je suis Charlie aujourd’hui

Une année s’est écoulée, et le petit slogan noir et blanc imaginé dans l’émotion par Joachim Roncin en a vu de toutes les couleurs. Recopié, partagé, critiqué, détourné, récupéré, que signifie-t-il finalement pour nous aujourd’hui? À quoi fait désormais référence ce petit hashtag qui a fait quelques fois le tour du monde? Pour le savoir, j’ai interrogé plusieurs personnalités d’ici qui ont en commun ce terrain de jeu indispensable qu’est la liberté d’expression. Journalistes, artistes, dessinateurs de presse, philosophes ou écrivains, toutes et tous m’ont proposé une vision personnelle et éclairante de ce qu’est devenu ce cri désormais passé à l’Histoire: Je suis Charlie.
Le premier sentiment qui vient à mes interlocuteurs, c’est encore l’effroi. L’écrivaine Perrine Leblanc (L’homme blanc, Kolia, Malabourg), qui revenait tout juste d’un séjour de quatre mois à Paris, parle du “douloureux souvenir” d’un événement qui devait annoncer une année terrible pour la France. Marie-France Bazzo (Télé-Québec), elle aussi une habituée des rues parisiennes, revient sur une “douleur immense”, sur “la perte de l’innocence”. Mais toutes deux évoquent également la bonne conscience qui accompagnait la propagation du slogan, et la nécessité de se mettre à l’abri du cynisme, provoqué par une bien-pensance virale, pour garder intacte l’empathie due aux victimes de la barbarie.
S’il évoque également “une façon de sympathiser avec les victimes et leurs proches”, Je suis Charliesymbolise aussi pour l’humoriste Jean-François Mercier la nécessité absolue de liberté de création, et il n’hésite pas à incarner le je du célèbre slogan: “Lorsque l’on s’attaque à la liberté artistique et à la liberté de parodie, à la caricature donc à l’humour, c’est à moi qu’on s’attaque directement. Évidemment, la pire forme de censure, la plus définitive, c’est le meurtre! Ça devient odieux à l’extrême”. À son tour, le dessinateur Garnotte (Le Devoir) rappelle que Je suis Charlie symbolise “la solidarité avec les artisans de Charlie Hebdo mais aussi avec tous ceux à travers le monde qui ont à cœur les valeurs de la liberté d’expression”. Son collègue du Journal de Montréal, le dessinateur Ygreck, s’inscrit dans la même lignée et affirme que Je suis Charlie “se réclame du droit de s’exprimer en toute liberté et sans danger, particulièrement en ce qui a trait à la religion”. Bien qu’il souhaiterait sans doute que la tragédie vécue par ses confrères de Charlie Hebdo ait ouvert le chemin de la liberté de s’exprimer sans réserve, il observe au contraire des tensions nouvelles dans les débats d’idées, et en réponse, des phénomènes d’auto-censure: « Il y a toujours des sujets qu’on peut difficilement critiquer. La crise des réfugiés et le débat sur le port du niqab ont amené bien des gens dans la confrontation irrespectueuse des idées. Je crois que certains ont préféré se taire plutôt que de subir les feux de ceux d’opinions contraires”.
Toutes sortes de débats virulents se sont en effet engagés dans l’opinion publique cette année, avec comme toile de fond les grands thèmes de l’après Charlie: l’islam, la radicalisation, la laïcité, le choc des civilisations, la liberté d’expression, et à cet effet chacun avait à cœur de défendre ce qu’il croit être une définition véritable et finale de Je suis Charlie. À ces discussions de fond s’est ajoutée la crise des réfugiés, ce qui a eu pour effet de passionner encore plus les échanges. Dans ce grand brassage d’idées, dans lequel se mêlent à la fois croyances, convictions et émotions légitimes, l’essayiste et philosophe Normand Baillargeon (Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Histoire philosophique de la pédagogie) nous propose de revenir au principe même de la liberté d’expression, et de réaffirmer la défense de ce principe sans lequel le dialogue ne peut s’installer et qui « va bien au-delà de nos simples préférences subjectives en matière d’opinion, ou d’expression de positions avec lesquelles on est en accord. Je pense que cette idée a été et reste d’une validité et d’une importance incontestables ». Un rappel important, particulièrement à l’ère des médias sociaux et de  l’opinion triomphante.
La liberté d’expression en tant que principe fort qui doit dominer les préférences subjectives, le journaliste Patrick Lagacé (La Presse, Télé-Québec) a tenu également à la défendre sans ambiguïté, n’hésitant pas à faire sa propre auto-critique, évoquant avec humilité sa « façon passée de combattre certaines idées mises de l’avant dans les radios de Québec: j’ai subtilement appelé à ce que ceux qui les avaient mises de l’avant soient sanctionnés, à l’époque. Ce n’est pas être Charlie, ça ». Il confirme par là-même la nécessité de défendre le principe rappelé par Normand Baillargeon et observe en effet « qu’il y a beaucoup d’éducation à faire sur la liberté d’expression. Il y a beaucoup de gens pour qui une « bonne » chronique est une chronique qui reflète leur vision du monde, je dirais même que c’est une chronique qui représente leur vision du monde à 100%… ».
Je suis Charlie, ce serait donc à la fois disposer d’une liberté d’expression totale, mais aussi accepter d’accueillir des positions qui ne sont pas les nôtres, y-compris les plus dissidentes. Le journaliste précise ce qu’on pensait une évidence, c’est à dire que seuls les mots peuvent répondre aux mots, et que seules les idées peuvent répondre aux idées.  Par ailleurs, il considère qu’un journaliste qui voudrait se revendiquer de Je suis Charlie ne doit pas exercer son métier « sans déranger personne » mais qu’il a la responsabilité d’utiliser son titre « pour emmerder ceux qui sont confortables, ceux qui sont à l’aise, ceux qui callent les shots, ceux qui profitent de leur position dominante, ceux qui peuvent dépenser des dizaines de milliers de dollars en vernis de relations publiques là, ici, tout de suite, maintenant. Appelez ça le Pouvoir. Alors si tu n’essaies pas minimalement de bousiller le plan de comms du Pouvoir, si tu n’essaies pas minimalement de montrer la duplicité, l’hypocrisie du Pouvoir, ainsi que ses abus, t’es pas Charlie. Être Charlie, c’est s’indigner un peu”.
Emmerder le pouvoir. Le questionner. Bousculer les idées reçues. Refuser le compromis, et refuser la peur. Autant de façons d’être Charlie selon l’écrivain et directeur de la revue littéraire l’Inconvénient Alain Roy, qui n’hésite pas à exprimer son malaise face à un slogan naïf et trop consensuel d’une liberté d’expression qu’il ne croit pas tant menacée que cela: « Ma sympathie va bien sûr aux victimes de l’attentat et à leurs proches, mais je n’ai jamais cru à la thèse voulant que cet attentat aurait menacé la liberté d’expression. Les lieux d’expression en Occident sont beaucoup trop nombreux et variés pour qu’une telle menace puisse devenir réelle. Pendant que l’on clamait des slogans vertueux dans des rassemblements massifs (auxquels participaient entre autres des dirigeants d’Arabie Saoudite…), que faisait-on pour atténuer les tensions sociales en France, pour trouver des solutions aux conflits dans des pays arabes? ».  Un questionnement qui est aussi celui de Stéphane Berthomet, auteur de La fabrique du jihad et analyste en affaires policières et terrorisme, qui revient sur la question politique française: « Aujourd’hui je regarde la France sous état d’urgence, après une nouvelle attaque terroriste, et je vois ce pays s’enfoncer dans une politique sécuritaire dont l’efficacité est aussi discutable que l’était le laxisme des politiciens brocardés ces trente dernières années par les humoristes de Charlie Hebdo ».  Ainsi l’auteur du très prophétique « Le jour où la France tremblera » (2005) se demande si le lyrisme de Je suis Charlie n’a pas surtout permis de masquer « l’incompétence des gouvernants français en servant de paravent à des mesures politiques ineptes et à courte vue. J’en éprouve une immense peine pour la France et toutes les victimes du terrorisme ». Une réflexion qu’Alain Roy complète en élargissant la question au delà des simples frontières de l’Hexagone: « Ainsi, il se pourrait bien que le mouvement Je suis Charlie ait jeté involontairement de l’huile sur le feu en hystérisant de faux enjeux. Le problème réel qu’il faut régler aujourd’hui n’est pas celui d’une liberté d’expression menacée, c’est celui des tensions Nord-Sud dont le terrorisme est le symptôme.”
Impossible d’explorer le volet politique de Je suis Charlie sans parler des différentes tentatives de récupération. D’abord, la chape de plomb moraliste. Si la dénonciation de la barbarie de la fusillade de la rue Nicolas-Appert fut unanime, d’aucuns ont souhaité ne pas adhérer sans réflexion à un slogan sans d’abord aborder tous les facteurs socio-politiques qui ont permis cette tragédie.  Or, pendant les jours et les semaines qui ont suivi l’attaque du 7 janvier, une forme d’inquisition invitait à traquer celle ou celui qui n’était pas Charlie, et parfois jusqu’à l’hystérie (on a tous en tête l’arrestation insensée de cet enfant de 8 ans pour avoir affirmé à son professeur « je ne suis pas Charlie »). Ainsi quiconque osait regarder au delà des idées communément admises se retrouvait rapidement complice de la terreur. Et puis, c’était prévisible, les tentatives de récupération par l’extrême droite ne se sont pas fait attendre, et Je suis Charlies’est retrouvé parfois dans des mains aux intentions sournoises. C’est là que certains ont senti le besoin de se désolidariser du slogan auquel pourtant ils avaient adhéré auparavant. C’est ce qu’exprime sans détour la chroniqueuse au Journal de Montréal Lise Ravary: « Ça ne veut plus rien dire. Le mouvement de solidarité derrière ces trois mots s’est effrité avec le temps, Je suis Charlie n’aura été qu’un symbole furtif. De façon concrète, Je suis Charlie est devenu caduque quand les racistes et les xénophobes se sont mis à l’utiliser pour justifier l’injustifiable”.
À cet effet, il est essentiel de se souvenir qu’en novembre 2011, juste après l’incendie criminel qui avait visé les bureaux de Charlie Hebdo, Charb, le directeur du journal, faisait part aux médias de ses inquiétudes face au risque d’amalgame: « Ce qui nous fait peur, c’est l’instrumentalisation de cet attentat par une extrême droite qui va essayer de mettre dans le même sac un acte isolé d’islamistes radicaux et l’ensemble des Musulmans de France ». Une des victimes historiques de la tragédie de Charlie Hebdo exprimait alors les risques de la dérive que l’on constate aujourd’hui.
Effroi, empathie, solidarité. Liberté d’expression, liberté de création, pacifisme. Contestation de l’ordre établi, dissidence des idées, dénonciation. Moralisation, récupération, cynisme. Autant de qualificatifs qui se sont associés pour le meilleur et pour le pire à cet emblématique Je suis Charlie. Entre temps, les récents attentats de novembre à Paris sont venus complexifier encore un peu plus notre compréhension du monde puisque ce n’est plus la liberté d’expression qui a été frappée, mais cette fois un certain art de vivre à l’occidentale, heureux, festif, et inoffensif.
Dans les mois et les années à venir, dans un monde incertain, vacillant entre liberté et sécurité, nous tenterons encore de définir ce que c’est qu’être Charlie, et il est fort à parier que les réponses seront aussi différentes, riches et multiples, à l’image de celles des personnalités que j’ai interrogées à l’occasion de ce triste anniversaire. Pour ma part, quand je vois le petit rectangle noir frappé des mots Je suis Charlie, je pense à Maryse, la « petite jeune fille blonde », la femme de Georges Wolinski, celle qui trouvait chaque jour, dans un coin ou l’autre de leur appartement, des post-its sur lesquels il écrivait des mots d’amour, après plus de quarante ans de vie commune.  Dans le documentaire Du côté des vivants, de David André, ses mots brisent le cœur: « la petite jeune fille blonde, elle est morte le 7 janvier ».
« Bonne nuit », « Chérie 21h. Je pense à toi. Tu es la femme de ma vie. Hélas! La vie est courte. A demain, je crois que nous allons au théâtre (vieux). Ton époux, depuis 42 ans. Je t’aime. G. », “Chérie je pense à toi, je m’inquiète pour toi, je t’aime. Georges.”, « Dors bien. Je t’aime. J’ai hâte d’être dans le Lubéron avec toi », « 21h40. J’ai acheté tes livres. J’ai donné mon dessin à Cabu. Véronique dort déjà. J’ai mangé chinois. Je pense à toi et à ton courage. Je t’aime. Georges ».

Oh putain la cata!

Cette semaine, The Guardian se faisait l’écho d’un sondage réalisé par la compagnie Win-Gallup, sondage visant à évaluer le niveau d’optimisme des peuples de différents pays de la planète. Et de révéler ce fait pour le moins surprenant: les Français sont plus pessimistes pour l’année à venir que les Irakiens ou les Afghans…

Alors immédiatement tout le monde s’interroge sur ce phénomène tout de même étonnant: comment se fait-il qu’une grande puissance millénaire comme la France, cette patrie éternelle des arts et des lettres, ce berceau du bien-vivre, certes actuellement fragilisée économiquement, mais protégée par un filet social confortable, comment se fait-il que son moral soit plus bas qu’un peuple bombardé? Ce peuple justement qui s’est relevé de tant de guerres et d’invasions, comment se fait-il qu’il ne trouve pas le bonheur dans une Europe aujourd’hui en paix?

Chacun y va de son explication, puisant notamment dans la culture complexe de la France, cherchant dans ses racines les plus profondes les causes de cette amertume béante.

À moins de surmenage, nous devrions voir Mathieu Bock-Côté, notre spécialiste local, s’y pencher prochainement.

En tout cas une chose est sûre et doit nous rassurer: il ne faut pas chercher dans la langue la cause de la détresse hexagonale. Claudia Senik, de l’École Économique de Paris, l’affirme: puisqu’on parle français en Suisse et au Canada, et qu’on n’y retrouve pas cette mélancolie lancinante, cela démontre qu’il ne faut pas chercher dans le langage les causes du naufrage psychique français.

En tant que piéton es Plateau Mont-Royal, permettez-moi toutefois quelques observations de type linguistique:

Avez-vous déjà parlé à un Français? Évidemment, tout le monde est déjà venu à Montréal. Mais avez-vous déjà parlé à un Français préoccupé? Non. Un Français n’a pas de soucis. D’ailleurs il se tue à vous la répéter, que vous lui disiez bonjour ou merci, il le dit: « pas de soucis ». Et c’est vrai, un Français c’est comme ça. Un Français, ça n’a ni préoccupation, ni problème, ni soucis. Un Français, ça vit des choses beaucoup plus graves. Par exemple, des catastrophes.  Quand il arrive quelque chose à un Français, que ce soit une défaite au soccer, un peu trop de neige un matin, ou une augmentation du prix du lait, c’est une catastrophe. Non, pire, c’est la catastrophe. La cata quoi. Depardieu. Oh putain la cata.

Depardieu. Le pays s’est arrêté de vivre pendant deux mois quand le comédien incontinent s’est poussé chez Vladimir. Plus un train de circulait, les gens faisaient des provisions. La nation était en péril, le Président a dû intervenir.

Alors moi je veux bien qu’on se rassure des études de Madame Senik, mais je note quand même qu’on est à un mot de la catastrophe. Qu’il suffit qu’on adopte justement ce mot, influencés sournoisement par nos cousins du Plateau, pour que tout l’emporte sur son passage. On aura l’air fin quand une défaite en séries laissera la ville dans le même désordre que Port-au-Prince. Je te dis pas la cata.

Tout est grave pour un Français. Du moins c’est notre perception, alimentée par son langage et un certain esprit findumondiste que je laisse aux experts le soin de décortiquer. Bref, il est malheureux.

Et nous?

Ben ça va, ça roule. On prend des coups de bâtons, on se fait fourrer autant comme autant, mais c’est pas une catastrophe.

La France en pente douce

On ne parle que de lui. Depardieu, dans une grosse colère, s’engueule avec sa famille et part en claquant la porte, sans oublier de rendre les clés. Tandis que le spectacle, si improbable pour nous, réjouit et distrait la terre entière dans une comédie burlesque inédite, la France, elle, n’a pas le coeur à rire. Elle est même plutôt hors d’elle, enragée pour tout dire, alors qu’ici, on est pliés en deux.

D’abord, pour reprendre une expression qui nous est familière, je crois que si on peut sortir Depardieu de la France, on ne peut pas sortir la France de Depardieu. Et Gérard n’a sans doute jamais été aussi Français. Râleur, frondeur, colérique, impulsif et insoumis, Cyrano de Bergerac se met en scène dans un théâtre plus hexagonal que l’oeuvre de Rostand toute entière. Mais l’acteur n’est rien sans public et le Russe fraîchement nommé nous rappelle ces particularités précieuses qui définissent cette patrie jadis si lumineuse, et aujourd’hui si maladroite.

Cette énergie que met la France a détester Jean de Florette est à la fois étourdissante et attendrissante. Chez nous, on a plutôt procédé comme suit: Va chier, on continue nos affaires, dégage. C’est à peu près toute l’attention qu’on a décidé d’accorder à Jacques Villeneuve quand il a annoncé cet été qu’il nous quittait pour planquer ses dollars en Andorre. C’est sans doute le pragmatisme nord-américain; déjà qu’il ne fend plus les lignes d’arrivée depuis longtemps, on n’attendra pas qu’il pisse partout pour nous faire honte, alors salut champion, on passe au prochain appel.

Mais la France n’est pas pragmatique, pour son grand malheur. Rompue à une crise économique des plus préoccupantes, rompue à un chômage sans cesse croissant n’épargnant désormais plus aucune famille, alors qu’elle peine à s’intégrer dans une économie de marché sans pitié, elle demeure cette terre décalée de l’occident, plus émotive qu’efficace en réalité. Dans les faits, l’affaire Depardieu ne devrait être qu’une anecdote. Et pour riche que soit devenu le génial vigneron, il va de soi que son départ n’ébranlera pas le PIB du pays outre-mesure. Mais tout est dans le symbole, celui du copain qui part quand ça se complique, et à lui seul il justifie tout ce boucan. C’est là toute la particularité de la France, cette force de l’inutile essentiel…

À la fois à droite et ancrée dans ses traditions millénaires, à la fois à gauche et attachée à son histoire révolutionnaire et sociale, mais surtout en haut, parmi les nuages… Nuages de pensées, d’idéaux et de symboles, nuages de colère et d’insoumission, bien peu rentables mais combien indispensables. Cette France rêveuse  qui manifeste jour et nuit et qui nous fait sourire, cette France poétique et maladroite dans le grand concert ultra-libéral planétaire, cette France en colère et en pente douce qui s’arrête un moment d’oublier qu’elle souffre pour crier en choeur qu’il y a des choses qui ne se font pas, cette France devrait peut-être nous inspirer et nous faire ralentir…

Car c »est une France rafraîchissante au fond qui nous est donné à regarder ces jours-ci. Loin du cynisme et de l’argent à tout prix, elle vient nous rappeler que le pragmatisme n’est pas une fin en soi, que si elle peine à faire sa place dans ce nouvel ordre mondial où les seuls succès sont ceux qui se comptent, c’est parce qu’effectivement il y a des choses qui ne se font pas, que le geste compte, et que parfois il faut taper du poing sur la table quand c’est nécessaire. Une invitation à se souvenir de nos valeurs, de nos principes, ceux qui ne rapportent pas tout de suite, mais qui font qu’on sera encore là demain.

Avant de souiller les couloirs d’avions, et tandis qu’Hollywood le réclamait, Depardieu venait à Montréal pour nous lire les confessions de St-Augustin dans une église mal chauffée. Il a su, à ses heures lui aussi, être un souverain improductif…

Les importés

Entre St-Jean et Fédération, la semaine la plus improductive de l’année, nous partageons quelques bières au soleil entre amis, dont plusieurs d’importation. Pas les bières, les amis. Je tiens tout de suite à rassurer les amateurs de psychologie boiteuse et hirsute : ils étaient tous blancs et catholiques, j’ai vérifié.

Un importé :  J’ai une belle vie ici, je suis heureux. Le Canada, c’est le pays qui m’a accueilli. Tu peux pas oublier ça, tu comprends c’est …

Moi : tend menute ! Le Canada, c’est un type en casquette à l’aéroport qui t’as dit « C’est bon, allez-y ». Le Canada, c’est ce long formulaire que tu as rempli pour rester ici. Le Canada, c’est une dame d’ailleurs, inutile et coûteuse, que tu ne verras jamais, sauf sur ton billet de vingt. L’accueil, mon pote, c’est nous !

L’importé : Oui mais …

Encore moi : Attend je te dis ! L’Amérique en Français, les grands espaces (un peu au nord du Plateau), l’hiver, les loups et les ours, la pout’ de chez Ashton, les festivals, les Indiens dans des tipis (on t’a bien eu hein !), les aurores boréales, les lacs des Laurentides, Vigneault, Riopelle, Laferrière … as-tu jamais dû passer les lignes Ontariennes pour trouver tout ça ? Tous tes rêves de Canada étaient des rêves de Québec, mec. Et les bras …  ce sont nos bras qui se sont ouvert à toi. Des bras Québécois qui te disent que tu seras toujours le bienvenu à ma table. Le Canada n’a qu’un bras, et il sert à réparer un deux-et-demi sans balcon égaré dans l’espace. Tu es venu vivre dans le pays Québec, mec.

L’autre importé, tout neuf : Elle est vraiment dingue cette discussion ! J’ai jamais parlé de ça moi d’un pays ! J’ai beaucoup voyagé, dans plein d’endroits du monde, grands, petits, riches, pauvres, à l’est, à l’ouest, et la question de pays n’a jamais été au centre d’aucune conversation ! Même ceux qui manquaient de tout ne manquaient pas de ça, d’un pays ! C’est juste normal d’avoir un pays, c’est comme avoir un père et une mère, ou respirer de l’air … mais en vous écoutant, je réalise que le Canada est un pays bizarre … donc si je comprend bien, ceux que tu citais tout à l’heure, Riopelle, Vigneault, Laferrière, ton concitoyen de Vancouver, il ne les connait pas ?

Moi, debout : Crisse, il est même pas capable de prononcer leur nom comme du monde ! À par Ceuline Dionne, il ne sait rien de nous. Et on ne sait rien de lui. Comprends bien : on ne s’haït pas, on ne se connait juste pas. Comment peux-tu te sentir d’un même pays qu’un type que tu rencontres et qui ne parle pas la même langue que toi, qui ne lit pas les mêmes livres, les mêmes journaux, qui n’écoute pas la même musique, qui ne prépare pas les mêmes mets, qui ne voit pas le même présentateur au télé-journal le soir à la télé et qui te regarde, l’oeil ahuri, quand tu lui parles, ému, de Passe-Partout ? Comment t’appelles ça toi ?

Les importés, pas émus : Ben, un étranger.

Moi, triomphant : Voilà ! Le ciment linguistique, culturel, régional, patrimonial, émotif et nostalgique n’existe pas au Canada. Par contre, il est un fait Québécois, évident. On respire le même air, comme tu dis.

L’importé du début : Donc tu es souverainiste, tu …

Moi, dans le fond de ma chaise : Non … il a raison ton copain, tout ça est complètement débile. Me vois-tu, en train de militer, jusqu’à l’épuisement, pour démontrer que je viens d’un père et d’une mère, et que je respire de l’air ?

Eux, fourrés : Putain de merde …

Mais où diable est donc passé le Maudit Français ?

Dans sa chronique du 10 mars dans La Presse, Nathalie Petrowski faisait écho au texte de Monique La Rue, publié dans le dernier numéro de la revue littéraire L’Inconvénient, consacré au thème de « la France et NOUS ». On peut y lire Madame La Rue se réjouir et « éprouver un plaisir ténu et nouveau à entendre dans les autobus, les rues, les restaurants, la voix, l’accent, la tonalité caractéristiques des Français de France ». Et Nathalie Petrowski d’abonder dans le même sens, évoquant ces « Français ordinaires » lui procurant ce « plaisir sonore », fruit de « la maîtrise, de l’élocution et de l’éloquence émanant des sons produits par nos amis ».

Dans ce même numéro de L’Inconvénient, on y parle d’un Français « moins arrogant, moins éloquent, moins sûr de lui », ou encore de ces jeunes Français venus étudier au Québec, qui ne « se vantaient pas, ne cherchaient pas à affirmer la supériorité de la France sur le Québec […] » (Yannick Roy).

Mais où diable est donc passé le Maudit Français ? Quid de l’arrogant, du chiant et de son air supérieur ? Quid du salaud qui nous abandonna jadis, nous laissant à nous même dans la mâchoire de l’ogre britannique ? Quid de l’ingrat qui poussa l’humiliation jusqu’à sous-titrer nos films à l’accent agricole et si risible ?

Et cet accent justement, hier encore insupportable, plein de condescendante articulation et de méprisantes nuances, pointu à nous piquer le cul, il serait tout à coup devenu cette musique douce et harmonieuse qui éveille les sens de Petrowski et de La Rue ? C’est à y perdre son Joual.

La tentation est forte de mettre en relation cet amour soudainement retrouvé avec les différents débats, très identitaires, qui animent la province ces temps-ci. Dans un Canada sourd qui méprise et qui inquiète, dans un Québec où l’on re-questionne la loi 101 que l’on croyait acquise à jamais, il apparait comme une urgence de ré-affirmer notre distinction fondamentale qu’est le fait français, quitte à mettre de côté les rancoeurs du passé.

De la menace anglophone à la menace allophone, en passant par la somme des épouvantails revêtant tour à tour le costume de l’intégriste religieux et de l’envahisseur basané, agités par Martineau, Duhaime et consorts, il devient soudainement pratique de se souvenir du vieux cousin grincheux et moqueur. Gracié – temporairement sans nul doute – de ses méfaits du passé, ce nouvel ex-agaçant blanc, catholique, mais surtout francophone, se fait soudainement rassurant.

Point de romantisme donc dans cet amour opportunément retrouvé, mais plutôt un jeu de séduction pragmatique dans un contexte de survie identitaire et salutaire. Aimer et embrasser à nouveau, comme un syndrome de Stockholm désespéré et inévitable, celui qui nous a oublié, méprisé, rabaissé, mais qui a si joliment mis sa langue dans notre bouche.

Un jour chez Martineau

Richard Martineau se positionne désormais clairement comme un journaliste d’extrême-droite, il ne lui reste plus qu’à l’assumer. Petite histoire d’un jour sur son blogue.

De droite me répondrez-vous ? Non, d’extrême-droite.

Plus bas, trois billets issus du blogue de Martineau, tous trois datés d’aujourd’hui, le 5 décembre 2011. On ne m’accusera pas d’avoir fait des recherches profondes et malhonnêtes dans l’ensemble de son oeuvre, c’est simplement sa production du jour.

Allez-y, tout est là.

Juste avant, petit rappel d’une définition utile de l’extrême-droite, par Wikipédia :

Les partis politiques qualifiés d’extrême-droite ne se définissent pas eux-mêmes par ce biais, rendant ainsi difficile une véritable catégorisation politique. Leur nationalisme affirmé est alors la principale raison de les classer à droite de la droite. Néanmoins, ces partis s’adressent d’abord à un électorat populaire, suivant une ligne anti-élite, et proposant souvent des mesures sociales ne correspondant pas avec les partis traditionnellement à droite. Ils peuvent également concentrer certains thèmes, parfois un traditionalisme religieux poussé, parfois au contraire un néo-paganisme, voire éventuellement des idéologies fascistes, etc. Xénophobie, bellicisme, racisme ou nostalgie peuvent également être présents.

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Commençons donc par sa « citation du jour » :

« Nier les racines catholiques de la France est une aberration. L’architecture de notre spiritualité, de notre métaphysique, de notre esthétique, notre rapport à la féminité, à l’enfance, à la démocratie… tout a été complètement structuré par le catholicisme romain. C’est un fait historique. Pourquoi devrait-on le nier ? » Denis Tillinac.

Qui est Denis Tillinac ? C’est un écrivain catholique traditionaliste de la droite dure française, proche de l’UMP (le parti de Sarkozy) à qui il recommande une alliance avec le Front National. Dans le roman de Frédéric Deslauriers (2011), Les Deux-Cents jours de Marine Le Pen, où Marine Le Pen gagne l’élection présidentielle de 2012, Denis Tillinac devient ministre de l’Éducation nationale.

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Dans la même journée, toujours sur le blogue de Martineau, l’histoire du maire du Mont-Royal qui a décidé d’enlever la crèche devant l’hôtel de ville. Qui est pointé du doigt ?

Je cite Martineau : « Les Juifs voulaient leurs décorations, les Musulmans itou… ».

Bien sûr, les Juifs et les Musulmans veulent toujours leurs décorations à Noël, c’est bien connu.

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Plus tôt ce matin, toujours à la même place, un billet sur la problématique de l’unilinguisme. On se dit que ça va donner un break aux Juifs et aux Arabes. Ben non. Le problème de l’unilinguisme, c’est « comme le foulard », vous aviez fait le lien bien sûr !

Et de citer, avec des guillemets :

« Plus vous dites qu’il ne faut pas le porter, plus on a le goût de le faire. On prendra ce morceau de tissu que vous honnissez tant et on le brandira partout où vous voulez l’interdire. On en fera un drapeau, un symbole identitaire, un cri de ralliement. Il représentera notre différence. »

Qui est cité ainsi ? « certaines musulmanes ».

Guillemets du racisme, de la honte et de la malhonnêteté, c’est une citation inventée par votre serviteur.

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Pour finir, après tout moi aussi j’ai des lectures, ces mots de Primo Lévi, en introduction de Si c’est un homme, livre écrit entre 1945 et 1947, à son retour d’Auschwitz :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces paroles dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

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Qu’est-ce que je veux insinuer ? Rien. Comme Martineau.

 

Cantat à Montréal : des commentaires sur les commentaires, jusqu’en France

Le site de l’émission de télé française Arrêt sur images fait largement le point sur la polémique provoquée par l’annonce de la venue de Bertrand Cantat au TNM l’an prochain :
http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=10811