Les lâches


On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Dans une entrevue accordée en décembre dernier, soit avant la sortie de son roman Soumission et avant les attentats de Paris, Michel Houellebecq affirmait sans grande hésitation que la « destruction de la philosophie issue du siècle des Lumières » était aujourd’hui une réalité. Pour appuyer son propos, il mettait en évidence l’excellente santé des religions monothéistes, déclarant par là même la mort de l’athéisme et de la laïcité. Houellebecq se positionne d’ailleurs lui-même désormais comme agnostique, son athéisme n’ayant « pas vraiment résisté à la succession de morts qu’il ait connu ».

Une proposition qu’il est difficile de rejeter du revers de la main tant notre époque nous confirme quotidiennement, et particulièrement depuis le 11 septembre, l’échec de la raison sur le divin. Les revers rencontrés par une laïcité de plus en plus malmenée entraînent des réactions vives chez ses défenseurs et une confusion générale entre athéisme, laïcité et origine ethnique, ce qui explique les nombreuses mises en garde contre le fameux « amalgame », particulièrement après l’attaque de Charlie Hebdo.

Si la philosophie des Lumières a permis le triomphe du raisonnable sur le religieux, particulièrement grâce au savoir qui est source de démystification, ses valeurs essentielles, qu’on retrouve dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis ou dans la déclaration des droits de l’homme de la Révolution française, mettent de l’avant la liberté, l’égalité et la tolérance, qui sont les socles de nos démocraties depuis plus de deux siècles. Si ces valeurs n’ont pas permis d’éviter des conflits terribles comme les deux grandes guerres, elles ont quand même ouvert la voie à la naissance de sociétés plus équitables, et elles ont alimenté les grandes luttes contre les injustices, particulièrement raciales (ségrégation des noirs en Amérique, Apartheid, etc.).

Et c’est là qu’il est difficile de s’opposer à Houellebecq quand il affirme la fin de l’ère de Lumières. On ne peut en effet contester le retour du religieux, parfois même sous sa forme la plus violente, et on ne peut qu’observer un recul des valeurs humanistes qui nous animaient depuis si longtemps. Pour exemple, voyez comme on peut à nouveau, aux États-Unis, abattre des noirs en toute impunité. L’héritage de Luther King et de Malcom X s’étiole irrémédiablement.

Dès lors, le recul des valeurs universelles des Lumières qui mettaient les humains sur un pied d’égalité laisse poindre le retour de différentes xénophobies confuses, mais décomplexées. Si l’épisode pathétique d’Hérouxville a démontré qu’en effet la modernité n’est pas forcément gage de progrès, il a ramené à notre souvenir que l’humain, quand il manque d’éducation, a tendance à évoluer dans une grande noirceur, laquelle s’illustre malheureusement souvent par une xénophobie primaire.

Face à la menace islamiste, qui est une réalité en Occident, des positions identitaires se mettent en place, et une parole décomplexée les accompagne. En France par exemple, elle s’alimentera de la crise économique (réflexe classique) et plus récemment des attentats de Paris. Ici au Québec, le replis identitaire est également palpable, particulièrement depuis 2013 et les débats autour de la charte des valeurs. En effet, face au recul inexorable de la perspective souverainiste, le Parti Québécois a jugé bon d’agiter les épouvantails malhonnêtes de la peur de l’étranger et de celle de la perte d’identité au profit d’un envahisseur imaginaire pointé à peine du bout du doigt.

Cette posture désespérée, inimaginable il y a quelques années encore, use de ce que j’appelle la xénophobiguité. Il s’agit de tenir des propos qui ne peuvent réalistement pas être considérés comme racistes ou xénophobes, mais dont les auteurs savent parfaitement que l’ambiguïté résonnera favorablement chez les plus vulnérables comme une autorisation à libérer une parole à l’intolérance crasse. Et cette xénophobiguité s’appuie sur une confusion savamment entretenue entre laïcité, athéisme, et origine ethnique. Personnalités politiques, journalistes ou chroniqueurs manipulent ainsi avec adresse ce fameux amalgame pour emmener l’opinion publique vers une stigmatisation évidente, mais dont ils se tiendront à l’écart puisqu’ils se défendront avec lâcheté de toute influence. Nous les connaissons bien, nous les connaissons tous, nous les écoutons et nous les lisons chaque jour. Derrière une certaine érudition et une apparence de rectitude, leur objectif est pourtant clair: en profitant du climat de terreur provoqué par la menace islamiste, face au recul de la perspective d’indépendance, et par une manipulation adroite des mots et des concepts, il s’agit de réveiller en chacun de nous ce que Brecht appelait la bête immonde, cette hostilité animale intrinsèque envers l’étranger, de laquelle seule l’éducation peut triompher.

Les événements d’Ottawa, Paris ou Copenhague témoignent que nous traversons une période trouble et dangereuse, puisque des fous de Dieu, probablement devenus fous par la répétition des injures impérialistes occidentales, ont décidé de semer la terreur tant au Moyen-Orient que chez nous. Plus que jamais, nous devrons faire preuve d’intelligence et de nuance pour traverser cette zone de turbulences. Pour cela, il faudra reconnaître les lâches, qui abuseront de tous les superlatifs pour manipuler une confusion qui visera à servir leurs intérêts.

La propagation de la suspicion et le replis identitaire ont toujours fait le bonheur des idéologies que trop de liberté embarrasse. La philosophie des Lumières nous invitait, par l’acquisition de tous les savoirs, à les vaincre et à vaincre nos peurs. Si Houellebecq dit vrai, si le temps des Lumières est révolu, c’est alors une période sombre qui commence. Une période pendant laquelle, sous l’influence des lâches, nous ferons payer à des milliers d’innocents les fautes de quelques enragés et les fantasmes de quelques imbéciles. Une période assise sur la peur, une période qui ne portera plus les valeurs humanistes mais des valeurs radicales de haine ordinaire.

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