Beauté fatale


La volonté farouche des femmes occidentales à obtenir durablement leur émancipation force l’admiration, et les succès obtenus au cours des dernières décennies font foi de cette force et de cette opiniâtreté. Droit de vote, maitrise des naissances, éducation, travail, autant de chaines brisées et de pas de géant vers l’égalité. En filigrane de ces luttes, la question de la beauté de la femme et d’une certaine tyrannie qui y est associée est demeurée au coeur des réflexions et domine encore notre époque. Question incontournable si on se fie à l’intimation de beauté proférée chaque jour par la presse féminine et l’industrie cosmétique par exemple. Face à la tentation des réponses précipitées et partisanes, il me semble d’intéressant de revenir la question même de la beauté, sur ses consonances sociales, sur son incidence sur les interactions personnelles à travers des considérations à la fois intellectuelles et naturelles.

On doit à Platon la première grande confusion entre le « beau » et le « bon », associant à la fois le beau au juste, au bien, au plaisant, à l’avantageux.  Une association du beau « esthétique » avec le beau « moral » qui définit selon lui une forme de perfection. Considération qui a traversé les âges puisqu’on désigne facilement encore aujourd’hui par « belle personne » une personne qui ne se distingue pas seulement par ses qualités esthétiques, mais par différentes qualités de l’âme (bonté, générosité, empathie, etc.). Cette association du beau et du bon, si elle a la vertu d’aller outre les considérations exclusivement esthétiques d’une personne, recèle en elle la disqualification du laid esthétique et elle consacre la dichotomie du bien et du mal d’apparence, ce qui fait de la méchante sorcière cette femme forcément laide au nez crochu. On tentera parfois de se défaire de cette dualité beau-bon et laid-mauvais présente dans notre imaginaire collectif à travers des récits comme Elephant Man ou Shrek, mais sans grande conséquence sur notre perception du beau, et encore moins du beau féminin puisqu’il est à remarquer qu’on s’aventurera peu, voir pas du tout, dans des récits associant la laideur féminine et la bonté.

Ainsi définie, la beauté peut s’avérer être un outil redoutable de discrimination sociale, et certains sociologues n’hésitent pas à parler de lutte des classes puisque la confusion du beau et du bon confère à notre apparence physique le critère absolu d’évaluation de notre personne. Des études démontreront d’ailleurs qu’un enfant qui répond au critères de beauté de son époque recevra de meilleurs services et une plus grande indulgence de la part de son professeur, convaincu qu’il est meilleur, plus intelligent, plus juste, etc.

Cette beauté qui discrimine pose la question de son universalité. La beauté esthétique, celle qui nous assure le bon traitement de nos paires, est-elle relative selon les époques et les cultures ou répond-elle à des critères plus définitifs?

L’histoire de l’Art nous a montré que la beauté, masculine ou féminine, n’a rien de permanent. À travers la sculpture, la peinture, la photographie ou la littérature, en fonction des époques, les canons de la beauté ne répondront pas aux mêmes critères. Ainsi les peintres de la Renaissance mettront de l’avant des femmes aux rondeurs qui diffèrent de notre époque, et Alexandre Dumas nous vantera une amoureuse « hardie de poitrine et cambrée de hanches ». L’idéal masculin sera tantôt représenté par un adolescent à peine pubère (l’éphèbe Grec), tantôt un guerrier mür. Plus loin de nous, des femmes-plateau d’Éthiopie aux petits pieds bandés des femmes chinoises, autant de particularités qui confirment la relativité de la beauté selon le lieu ou l’époque.

Pour autant, la diversité a ses limites, et si l’histoire de l’Art et la connaissance du monde nous invitent à contempler la beauté dans toute sa relativité, il est aisé de remarquer par exemple que la jeunesse et la santé sont des constantes qu’il est difficile de ne pas associer aux nécessités de rapprochements plus primaires, particulièrement ceux reliés à la reproduction. Certains points de vue féministes réfutent les arguments intégrants des considérations biologiques dans la justification des comportements humains, surtout dans la distinction homme/femme. Cette précaution est compréhensible dans une réflexion sur l’émancipation puisqu’elle ôte toute fatalité au genre en attribuant à tous les comportements sexués une origine sociale, philosophique, ou politique.

Pourtant, nombre de recherches démontrent qu’en dépit de l’intelligence, du langage, et de la forte structuration sociale propre à l’être humain, l’influence naturelle demeure et dicte grandement nos interactions.  La beauté, mais surtout la nécessité de la beauté, trouve beaucoup ses origines dans les attractions interpersonnelles. Ainsi pour assurer sa reproduction, le mâle et la femelle communiquent à travers ce qu’on appelle des signaux honnêtes. Il s’agit de messages non-verbaux, qu’on retrouve dans l’ensemble du règne animal, qui visent à envoyer des informations claires relatives à la reproduction, acte fondamental qui assurera la continuité de l’espèce dont chaque individu est instinctivement responsable. Par exemple, chez le coq, on sait que la taille des crêtes des femelles indique la bonne santé et la fécondité. Cet ornement est significatif dans le choix de la femelle et c’est ce signal honnête qu’elle tentera d’envoyer clairement. La femelle, elle, sera sensible à des signaux relatifs à la sécurité, comme le brame du cerf qui utilise les mêmes muscles que ceux qu’il utilise lors des combats, signifiant ainsi clairement à la femelle sa capacité de protection physique et la mise à disposition de ressources nutritionnelles. Chez l’humain, il a été identifié que le RTH (rapport taille hanche), qui met en valeur la largeur du bassin, révèle à l’homme la bonne fécondité de la femme, ce qui aura comme fâcheuse conséquence que des regards parfois disgracieux triomphent de toute bonne éducation…

Confusion du beau et du bon, beauté relative, beauté universelle, sélection sexuelle et besoin de survie, autant de fatalités à la beauté, surtout celle des femmes, tandis que l’homme, lui, demeure assigné d’office à l’ouverture des pots de confiture et à la force permanente. Pourtant, les succès fulgurants de l’industrie cosmétique et de la presse féminine témoignent de cette tyrannie et de l’omniprésence du culte de la beauté. Mais s’agit-il réellement d’une oppression qui serait le fruit d’une société demeurée machiste et patriarcale, ou s’agit-il plutôt du triomphe du capitalisme et du marketing, qui ont changé nos corps d’outils de production en outils de représentation et qui savent à merveille exploiter chacune de nos failles, chacune de nos fragilités, même les plus intimes? Notre société subit-elle la tyrannie de la beauté, ou souffre-t-elle plutôt de la marchandisation de tout, y compris des êtres, en nous contraignant toujours plus à la représentation d’un moi atrophié, réduit à l’état de produit, dont on fait péniblement la réclame?

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