Sur la piste cyclable – Portraits


Je l’ai dit dans ma précédente chronique, je peine à quitter l’été, et la lente promenade d’automne qui nous emmène vers le froid m’accable de nostalgie, alors que certaines feuilles, elles, résistent encore.  Pas assez suicidaire pour adopter le cyclisme d’hiver, je rangerai bientôt mon vélo. C’est le moment de se rappeler de quelques visages qui m’ont accompagné durant toute la saison estivale, sur la piste cyclable.

– Le propriétaire
La scène se répète à chaque intersection ou presque, alors que nous attendons, les uns derrière les autres dans le couloir qui nous est réservé, que le feu passe au vert. À ce moment là, par la gauche, un cycliste remonte la file et vient poser le pied devant tout le monde. La main sur la hanche, le menton haut,  il me fait sentir avec des petites roulettes. On dirait le propriétaire de la piste. Il doit être là depuis le début, c’est sûr, ou alors c’est son père qui l’a construite.  La première fois, ça m’a vraiment impressionné. Je me suis dit : pour être en confiance comme ça, soit c’est quelqu’un de très important, soit il est Français.

– Armstrong à sacoches
Cinquante et un ans, la petite est au Cégep, le condo est payé, Monique fait des sudokus,  l’ennui est croissant, comme ce ventre de plus en plus difficile à dissimuler. Grâce à une augmentation de salaire bien méritée et pour oublier un système érectile de plus en plus capricieux, il est allé s’équiper. Attention, pas n’importe quoi: du Louis Garneau, de la tête aux couilles, du guidon au dérailleur. Moulé dans son kit de grimpeur, c’est juché sur son fibre de carbone à sacoches et l’oeil rivé sur l’odomètre digital dernier cri qu’il parcourra le kilomètre et demi qui le sépare de son bureau, convaincu de rajeunir bientôt. Peut-être.

– Le taxi
Je souhaite sa mort, puisqu’il souhaite la mienne.

– La petite grosse
Une pomme, deux Snickers, et La liste de mes envies dans le panier de son vélo neuf mais pas très beau, c’est la plus vaillante de la piste. Les joues rouges, le casque trop petit, et la mèche collée sur le front, l’oxygène est aussi rare le long du Parc Laurier qu’en haut de l’Anapurna pour ce derrière courageux, fruit d’une pondération par trop contrariée. Chaque déplacement est une lutte impitoyable contre les éléments et la ville ingrate, quelque soit la direction, une ascension permanente.

 Le coursier
Il y a belle lurette qu’il a quitté la piste cyclable, ou il ne l’a probablement jamais empruntée puisque c’est autorisé. Fils à deux roues de Falardeau et de Che Guevara, le coursier ne roule que dans les sens interdits, dépasse par la gauche, par la droite, par en dessous ou par au dessus si nécessaire, coupe la route même aux poussettes et s’arrête au feu vert pour se rouler un bat. Dérobé sur un vélodrome et vieilli huit ans en fût de chêne, son vélo se distingue par une absence de tout artifice, dont les freins, accessoires particulièrement inutiles puisqu’il est de la responsabilité des chiens de bourgeois de l’éviter.

 Le petit vieux
À l’instar de la petite grosse, le petit vieux est une nuisance. Comme pour elle, chaque coup de pédale lui fait trois plus mal qu’à n’importe qui sur deux roues. Déjà identifié comme un improductif notoire, voilà qu’il vient ralentir les rentables à l’heure de pointe avec son tricycle ridicule. Il faudrait qu’il évite l’heure de pointe. Il faudrait qu’il évite aussi la tranche de dix à quatre, à cause des livraisons, et celle du soir, de sept à neuf, réservée aux familles. Il lui est plutôt recommandé de venir souffrir entre une et trois heures le dimanche, puisque de toute façon ses enfants ne lui rendront pas visite.

– Le fâché
Quand le bonheur a été distribué, il était pogné dans la côte de Berri, coincé entre deux vieux et une petite grosse au souffle court. Depuis, il est noir de rage. Sur son vélo, il a installé une sonnette. Une grosse sonnette. Ça ne va jamais assez vite pour lui. Quand il dépasse, il sonne comme un perdu et il crie Attention! Attention! Puis il sacre parce qu’on ne se tasse jamais assez rapidement. Quand un vélo dans l’autre sens s’approche par trop près, il veut le tuer, le détruire, comme cet inconscient de piéton, un pied en bas du trottoir : « t’es sur la piste cyclable, ostie! » Quand aux automobilistes, ils n’ont pas acheté leur voiture pour se placer, mais pour faire chier les cyclistes en général, et lui en particulier.

 Le bixiste
C’est mon préféré. D’abord parce que on l’entend arriver de loin, gueling, gueling, mais surtout pour son élégance. De part sa structure particulière, le BIxi, qui a l’aéro-dynamisme d’une déneigeuse ukrainienne, impose à quiconque le chevauche, un dos tellement droit qu’on peut se demander si son utilisateur a vérifié s’il y avait une selle avant de s’asseoir. Mais peu importe, il confère à qui l’enfourche une allure chevaleresque du plus bel effet, surtout quand il porte aussi élégamment le veston et la pince à pantalon comme il est de mise à partir de René Lévesque. La particularité du Bixi, c’est sa limitation d’usage cardinale puisqu’il ne fonctionne que du nord au sud. Pour le trajet inverse, il faut prendre le métro.

 La hipster
Casque de skate façon coursier et longue chevelure sur le côté, elle a tout juste vingt ans, un vieux vélo de route déglingué, et la détermination de Frida Khalo. Dans la côte de Berri ascendante, elle parle au téléphone et finit son déjeuner. Dimanche, elle a couru un demi-marathon en matinée pour faire plaisir à sa copine sportive, elle est allée voir Mommy sur l’heure du lunch, puis elle a étudié le reste de la journée en buvant doucement son jus de kale. En soirée, elle a repris son vélo pour se rendre à son cours de yoga chaud dans Villeray. Demain, elle réussira son examen, mangera rapidement son dîner, puis deviendra médecin, chercheure ou avocate.

Ils vont tous me manquer, mais on se retrouvera bientôt dans le métro, pour un nouveau tour de piste. Le fâché se fâchera, le petit vieux sèchera, la petite grosse suera. Moi, je continuerai de poser mon regard amusé sur mes semblables, espérant de n’être aucun d’eux, mais au fond convaincu d’être un petit peu de tous ceux là.

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