iPhone 5


La pluie était fourbe aujourd’hui. Une espèce de bruine de mars, londonienne et invisible, juste assez salope pour te faire oublier ton parapluie. Je propose d’ailleurs qu’on l’ajoute aux saisons, elle nous emmerde assez pour qu’on l’ignore. Désormais donc, l’année se déroulera comme suit: l’hiver, la salope anglaise, le printemps, l’été, l’automne.

Je l’aime bien Fred, il est fragile et passionné. Le temps lui joue des tours, il a le cheveu grisonnant, mais ses joues ont dix ans, et sûrement pour toujours. Il travaille, une job steady. Pas la grosse affaire, mais assez pour le faire arriver, et quelques miettes pour le faire rêver. Lui, c’est la musique. Avec le temps, il s’est bien équipé. C’est un sensible, un artiste.

Avec l’ami Martin, on en a vidé des pichets tièdes à refaire le monde. Ça a été utile. Au cours de nos soirées sans fin, nous avions trois projets: être aimé des femmes sans abandonner notre pilosité, donner un sens à notre vie, puis communiquer le tout à l’humanité. Le premier est toujours en chantier, mais nous avons toutefois trouvé comment donner un sens à notre vie, ce qui en soi n’est pas une mince affaire. Bon, on n’est pas complètement certain que l’idée soit neuve, mais comme on l’a eue à la bière, et sans Google, on se l’attribue. Et si notre première énigme reste à résoudre, voici, en attendant, le fruit de nos recherches sur les mystères de l’existence:

Au cours de nos beuveries, nous avons vite identifié que faire du ski, prendre une hypothèque, boire des apéros, regarder La Voix, travailler cinq jours par semaine, changer de divan, lire Richard Martineau, encourager le Canadien, partir dans le Sud, rénover la salle de bain, avoir un micro-ondes, re-changer de divan, écouter le 98.5 fm et fêter la Saint-Valentin c’était bien, mais insuffisant.

Pour arriver à cette conclusion, des plus évidentes, des plus sérieuses: Pour ne pas laisser la Terre dans l’état exact dans lequel nous l’avons trouvée, ce qui rendrait notre passage ici absurde et inutile, seuls deux chemins s’illuminent: nous reproduire, ou créer une oeuvre d’art; deux gestes qui nous survivront. Dans l’hypothèse où ni l’un ni l’autre n’aboutiraient, sauver une vie s’avère une alternative de choix, car comme il était écrit sur la bague de Schindler, qui sauve une vie sauve l’humanité toute entière.

Se reproduire. Une petite saillie, même triste, même sans cris, suffit à justifier notre présence ici, et à l’apaiser. À notre médiocrité survivra peut-être le miracle. Ou non. Et peu importe. L’enfant en pleurs devant notre cadavre, même s’il n’écrira pas Guerre et Paix, éclairera notre passage.

L’art est plus difficile. Cadeau divin mais empoisonné, il peut nous survivre, mais il nous mènera la vie dure. Si la joie de voir naître l’enfant est immédiate, sublime, et règle une fois pour toutes notre angoisse de l’existence, celle de l’artiste est rare et souvent amère.

Parce que l’art est désormais risible, et que c’est la faillite de notre humanité. Le temps est au comparable, le temps est à l’efficace, le temps est à l’argent. Il faut rapporter pour exister. Surtout ne pas coûter. Les artistes, les rats, les subventionnés. Si tout va bien, ils devraient disparaitre bientôt, Éric.

Fred, le fragile, le passionné, il n’aura pas d’enfant. En dépit de ses joues neuves, je vois bien que ses cheveux gris l’éloignent de ça. Lui, c’est la musique. Avec le temps, il s’est bien équipé. C’est un artiste, un sensible. Mais attention, il a une job, steady. Une bonne job, qui l’occupe toute la semaine. Un artiste, un artiste qui ne coûte rien, comme tu les aimes, Éric.

J’ai vu Fred tantôt, il dégoulinait. Il venait de traverser la ville sous la pluie fourbe, la petite salope anglaise, celle qu’on n’accepte qu’avec une crisse de bonne raison. Ses yeux brillaient comme rarement, son sourire était inhabituel. J’ai pensé qu’il venait dans l’embrun m’annoncer une mélodie rare, un refrain parfait, quelque chose pour la suite.

Non. Il revenait du magasin. Il avait traversé la ville, sans parapluie, pour le nouvel iPhone 5.

Il s’en vient Éric, il s’en vient. Il s’en vient ton monde sans lendemain.

One thought on “iPhone 5

  1. sandy39 15 mars 2013 / 09:25

    Au fond, que ce soit en tant qu’Homme ou en tant qu’Artiste, c’est la Mort qui inquiète l’Etre Humain.

    Comment laisser des traces de Soi ? SE REPRODUIRE : je suis d’accord, mais pas indéfiniment ! (Je parle pour une même Famille).

    Et PRODUIRE : pour avoir des preuves qu’on a vraiment existé, des preuves pour laisser notre petit passage sur Terre, pour tout simplement prolonger notre Existence et donner forcément un sens à nos vies.

    Votre article est dédié à Tous les Artistes et à Tous ceux qui ont un peu de Créatif en eux : Votre article est simplement dédié à Tous les Humains car on a Tous peur de la Mort et de quitter ceux que l’on aime.

    Alors, depuis la Nuit des Temps, l’homme s’est toujours transmis du Savoir, des Connaissances… On a toujours appris à faire quelque chose grâce à nos Ancêtres. Par exemple : la culture de la terre, la vigne…

    On se transmet également des objets précieux qui appartiennent à ume même Famille, de génération en génération (surtout de Mère en Fille). On se transmet aussi des croyances (Religion…) pour se prouver à Soi-même que l’on appartient à un certain Peuple.

    Parce que toutes ces transmissions nous font repousser la peur que l’on a de la Mort.

    Et oui, que va-t-on laisser derrière Nous ? Savoir, Connaissances, objets précieux (à valeur sentimentale), et même OEuvre d’Art, on laissera forcément quelque chose sur la Terre Entière, sûrement, et de plus en plus sur la Blogosphère qui relie sans cesse les Hémisphères ! (Paroles de « Palabra Mi Amor » signées Cantat et Shaka Ponk)

    Parce que Bloguer, c’est donner, au-delà des frontières, un sens à sa vie pour transmettre aux Autres un petit peu de Soi !

    Parce qu’au fond, quelque soit le Chemin, on prend Tous le même train, nous dit Romain Humeau, du Groupe Eiffel. Leur Album « Foule Monstre » n’est qu’une recherche de mots pour répondre à la peur, à la crainte de la Mort.

    Les paroles de la chanson « Milliardaire » comme « Etre orphelin de tes vacarmes… » me touchent énormément, sans savoir pourquoi, ni d’où ça vient !

    QUAND L’ART NOUS CONFRONTE…

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