Parce que je le vaux bien


Because I’m worth it. Le slogan de la firme de ravalement de façade a plus de quarante ans, saviez-vous ça? Quarante-deux ans exactement qu’une gamine de l’agence McCann Erickson a essayé de nous faire croire à un manifeste féministe alors qu’il ne s’agissait que de justifier les prix exorbitants de la marque de cosmétiques. Sauf que ça a marché.

Mon état d’esprit quand j’ai écrit ce slogan? J’étais révoltée par la vision traditionnelle de la femme véhiculée par les pubs, et je refusais d’écrire un énième spot sur le fait de plaire aux hommes. J’ai simplement pensé: Allez vous faire foutre. Et j’ai rédigé le texte en cinq minutes. J’étais en colère et c’était très personnel.

Il fallait l’immaturité de sa jeune vingtaine pour sortir une pareille connerie, et l’opportunisme d’une marque prête à profiter de l’air du temps pour l’endosser. Il s’agissait donc, pour rompre «le fait de plaire aux hommes», de se pomponner et de se mettre jolie? Ah. Il me semble que si j’étais une femme et que je décidais, dans un élan de colère – allez vous faire foutre – de ne plus satisfaire l’oeil lubrique de l’odieux mâle de la rue, ce serait à grands coups de cernes, de cols roulés, de poils aux pattes, et de repousses grisonnantes que j’atteindrais mon but, le temps de le dire.

Acceptons donc simplement que cette dépendance à la séduction qui justifie tout ce fard est, comme dit mon ami Gareau, une faiblesse bien injuste, identique en tous points à celle qui, quelque soit notre niveau d’éducation et de bienséance, déplace irrémédiablement à votre passage, nos yeux vers vos derrières.

Parce que je le vaux bien. Outre le slogan et les petites taquineries ci-dessus, c’est cette notion de mérite – je le vaux bien – qui me fait souvent sursauter, parce que l’idée a fait son chemin, bien au delà de la beauté féminine, et qu’elle s’est imposée comme autant de justifications à nombre de nos états d’âme.

Comme le vôtre j’imagine, mon fil Facebook est plein de tous ces mérites, plein de tous ces je le vaux bien. Du petite verre de vin du vendredi soir au séjour annoncé au ski, de l’achat déraisonnable et superflu aux vacances dans le sud qui s’en viennent, que de plaisirs ainsi sertis du sceau du mérite.

Notre époque nous invite à nous féliciter avec un peu trop d’aisance. La vérité c’est que nous sommes bien nés. Au bon moment, au bon endroit, et que nous en avons de moins en moins conscience. Évidemment il ne s’agit pas de le déplorer ni de s’inventer une quelconque culpabilité, qui serait par ailleurs bien inutile.

Cependant, alors qu’ailleurs d’aucuns creusent des terres arides sans fin pour trois haricots, et que ce n’est pas parce qu’ils le valent bien, il est de la décence, je crois, de reconsidérer nos mérites, de se rappeler du privilège, de la chance inouïe d’être juste né ici.

One thought on “Parce que je le vaux bien

  1. CL 11 février 2013 / 10:59

    Dans la même veine, il y a ce slogan d’une grande boutique du centre-ville « J’aime. J’achète. ».
    Le cynisme (l’arrogance ?) publicitaire est sans limite.

    J’aime

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