Bobos


Bonjour, je suis de gauche. J’aime me présenter comme ça quand je rencontre quelqu’un, d’abord parce qu’il faut bien dire quelque chose, et puis dire « enchanté » me parait fortement prématuré. Ça me prend beaucoup plus qu’un nouveau visage et une poignée de main pour que j’atteigne l’enchantement; j’ai l’enchantement exigeant, j’ai le sourire dispendieux, je suis une joie à conquérir. Et puis surtout c’est vrai, je suis de gauche. Pas par fantaisie, pas par opportunisme, mais parce que je n’ai pas encore trouvé mieux.

J’ai tenté quelques expériences, de l’autre bord de mes convictions, mais sans succès. Je me suis associé brièvement aux préoccupations de mes patrons, j’ai évalué les vertus de l’ordre, du mérite et de la tradition, j’ai essayé de faire fructifier mon argent parce que je le vaux bien, j’ai caressé l’idée du luxe et favorisé mon moi, je me suis réduit l’empathie et j’ai arrêté d’acheter l’Itinéraire, et je suis même allé au spa. En vain. Je suis de gauche comme deux et deux font quatre mais pas tout le temps, je suis de gauche parce que je crois aux forces de l’inutile, je suis de gauche parce que mes rêves ne sont pas sur les tablettes chez Walmart.

J’ai dans mon entourage de vraies personnalités de gauche, très complexantes. À côté, je l’avoue, je ne suis qu’une merde, un gauchiste à temps partiel, un Che Guevara du dimanche. Occupy Wall Street, Printemps Érable, Idle no more, Communauto, Commensal, Pierre Lapointe, commerce de proximité, vélo d’hiver, 1%, Les Inrockuptibles, la pollution, le Mont-Royal, la forêt amazonienne, le Bixi, le Tibet, le gaz de Schiste, la guerre, Jorane, la marche à pied, la poésie … ils sont de gauche, jour et nuit, même le vendredi soir, même à Noël.

Pour quiconque a déjà eu la chance inouïe et aujourd’hui encore sous-estimée de me lire ici ou ailleurs, d’aucuns diront que j’ai, plus souvent qu’à mon tour, embrassé tantôt l’une de ces cause, tantôt l’autre de ces colères, et que je me trouve bien mal placé tout d’un coup. Ce à quoi je vous répondrai: vous avez raison. Mais j’essaie de varier les plaisirs.

Oui il y a un lien idéologique entre le Tibet, les frais de scolarité, et le Bixi. Oui, sans aucun doute. Mais faut-il mettre tout cela dans la même bouche, dans la même idée, toujours, tout le temps?

Les gens de gauche nous nuisent, à nous, gens de gauche. Comme le plaisir devient douleur quand il a par trop longtemps duré, l’indignation fait long feu quand elle est martelée sans fin, et elle prend le trait grossier de la caricature. Je les invite à lâcher prise de temps en temps. Je les invite à me sacrer patience quand je prends mon auto. Je les invite à se relayer dans les manifestations pour éviter de montrer à rire toujours les mêmes gueules révoltées trop faciles à parodier.

Trop d’indignation tue l’indignation. Être de gauche n’est pas un métier, c’est une pensée collective, de plus en plus difficile à articuler tant le propos de la droite populaire est séduisant de simplicité réconfortante. La course au profit s’accélère et un monde inquiétant l’accompagne. Les forces de l’argent glorifient l’individu chaque jour un peu plus, et laissent toujours plus de monde sur le bord de la route. Le temps est à la vigilance, et seul un propos crédible pourra être entendu.

J’invite mes amis de gauche à bouffer du tofu et à pédaler au bio-diesel si ça leur chante, mais discrètement, s’il vous plait. j’invite mes amis de gauche à donner à réfléchir, pas à rire. Ce message m’est aussi adressé.

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3 thoughts on “Bobos

  1. temps 2 février 2013 / 17:46

    « je suis de gauche, pas par opportunisme. » Est-ce que cette affirmation est encore possible au sens actuel de ce terme ?
    Je pense sincèrement que l’idée qui pousse à croire qu’un système doit être au service des hommes a disparue de notre société. Il y a des groupes de gens représentant la viande froide, éventuel donneurs d’organes, des groupes de gens disposés à penser ce qu’on veut bien qu’ils pensent, des groupes de gens servant de cobayes, des groupes …
    Mais des hommes, il n’y en a plus car pour être un homme il faut pouvoir penser, rêver ne suffit pas.
    Cordialement

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  2. sandy39 7 février 2013 / 04:54

    Droite ou Gauche : Je m’en fiche.

    Tout ce qui compte pour Moi, c’est de trouver le juste milieu. Le juste milieu dans les valeurs humaines : celles qui construisent chacun de Nous, celles qui ne nous détruisent pas.

    Et lorsqu’on arrive à mettre de la poésie dans les discours, c’est bien ce qu’il y a de meilleur.

    Dans le passé, vous avez posé des questions sublimes, qui dérangent (Je pense à « Et dire que Cantat nous lit ») et quand vous mettez un peu de poésie, c’est bien ce qu’il y a de meilleur à prendre et le plus attirant pour une femme. Le reste, chez un homme, n’est qu’un détail !

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  3. Savignac 8 février 2013 / 00:01

    Mais comment savez-vous que je fais tout ça simplement pour attirer les femmes? 🙂
    Je ne sais pas si votre commentaire est un compliment, mais votre fidélité m’honore!

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