Soûlitude


Les Chimbas vivent tout nus, entre la Namibie et l’Angola, et se teignent la peau en rouge. Leurs maisons sont faites de feuilles de palmiers et d’excréments de vache, et leur préoccupation principale réside dans le dialogue éternel et sacré avec les morts… peu de points communs donc avec Outremont.

Pourtant: les hommes font pipi debout, les femmes se mettent, au mieux de leur possible, jolies, afin d’être fécondées, et nul doute qu’elles aiment leurs enfants. Leurs os sont blancs, ils ont deux fois cinq orteils, mais c’est là que s’arrête toute comparaison. Rien d’autre ne relie le Chimba de l’Outremontais, et ces deux là s’ignorent dans une intensité durable. Il est d’ailleurs amusant de constater que le Chimba n’utilise, ni le Bixi, ni l’iPad. C’est peu dire quant au gouffre qui les sépare.

Nos semaines doivent être terriblement inhumaines pour que, non content d’avoir atteint, à bout de bras, le vendredi soir, nous soyons contraints d’y ajouter, après le métro, autant de vin. Je crois que Dieu – ou la Nature, noircissez la case de votre choix – nous a construit bien carencés.

Ami d’Outremont, de Gaspé ou d’Hérouxville, je veux te rassurer tout de suite: le Chimba se défonce la gueule autant que toi. D’accord, ce n’est peut-être pas au petit rosé de Provence ou à la coke de la rue St-Laurent, mais je te le jure, même s’il ne sait pas qu’on est vendredi, il part de temps en temps, il a trouvé comment, il en a besoin.

De la Namibie à Bruxelles, de la Mongolie rurale et nomade aux confins du Cap Nord, des bordels de Bornéo aux limites du Plateau Mont-Royal, à boire, à fumer, à s’injecter ou à prier, il est là notre lien fragile, elle est là notre curieuse carence: l’humanité toute entière, excepté quelques sportifs ou quelques pieux égarés, s’intoxique.

Comme si notre âme était née trop petite.

On s’en est déjà parlé, mon père est mort. Il n’était pas très beau dans son cercueil. Pour dire la vérité, j’ai apprécié quand la quatrième planche a été vissée. Même Kadhafi ce printemps, à même le sol, pourtant bien plus vieux et bien moins aimable, faisait meilleure figure. Mon père est mort d’alcool, ce que je ne lui reproche pas.  Ça aurait même pu être romantique. J’aime l’imaginer un peu dandy, poivrot mais bien mis, ou pourquoi pas bluesman, un peu pouilleux mais génial. Mais en vrai rien de tout ça. Il n’a fait, tout au long de sa vie, que combler laborieusement une espèce de manque chimique, non élucidé, qui fit de lui un génie de rien, et qui me fit admirer tout bonhomme autre que lui.

J’aurais aimé qu’il soit Antonin Artaud, qu’il soit Rimbaud, qu’il soit poète. Que son vin serve. Mais le malheur était seul et la création n’est jamais venue.

Ami d’Outremont, de Gaspé ou d’Hérouxville, je sais que je ne te raconte pas une histoire inédite. Elle est celle de ton oncle, de ton frère, de ton père, de la tienne aussi peut-être. Plus confiants, plus courageux, moins timides, meilleurs amants, ou croyant l’être, plus créatifs, plus généreux, plus souriants, ou bien minables, ou bien malades, ou même violents, impuissants ou ridicules… en dépit de nos oncles, de nos démons  ou de nos migraines, en dépit de nos souffrances d’enfant, que nous soyons puissants ou misérables, vendredi soir ou pas, nous buvons, quoi qu’il en soit, quoi qu’il en fut.

De l’autre côté du désert, à la vérité, je ne sais pas ce que le Chimba fuit quand il s’étourdit. Son monde me paraît moins sordide, plus simple, plus harmonieux. Il n’a de montre que le soleil, et l’Iphone 5 ne l’inquiète pas.

De la Namibie à Outremont, de Gaspé à la Mongolie, curieuse faiblesse de notre humanité.

Comme si notre âme était née trop petite.

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3 thoughts on “Soûlitude

  1. NotDead 22 septembre 2012 / 11:07

    Ou trop grande…

    J’aime

  2. Alex 22 septembre 2012 / 15:56

    C’est pertinent, ce commentaire: « ou trop grande ». Parce qu’en fait sur ce billet, c’est bien d’un vide, de vides à combler dont il est question. Ceci étant dit, je ne dirais pas que c’est l’âme qui est trop petite ou trop grande. On a une âme, qui fait partie d’un tout. Et c’est quand les éléments de ce tout ne sont pas en harmonie, peu importe la taille, la grandeur (si on parle d’âme), que ça se complique en soi.
    Que fuit-on quand on s’étourdit? La plupart du temps, sinon toujours, on se fuit soi-même. Et le vide persiste, et le manque est vertigineux, et bien souvent on n’a pas appris à s’aimer assez pour qu’une fois adulte on soit assez en paix pour vivre avec ces manques. Parce que la triste vérité, elle est là, il faut apprendre à vivre avec, ce sont des manques impossibles à combler. Il faut apprendre à vivre avec soi et s’aimer malgré tout ça. Tout un défi, le défi de toute une vie.

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  3. sandy39 19 octobre 2012 / 08:15

    Bonjour Monsieur Alex,

    Je ne sais pas qui vous êtes, ni d’où vous nous parlez. Mais, chapeau !

    « L’âme fait partie d’un tout » : c’est joli. C’est entièrement vrai et dire que c’est notre corps qui la contient. Et oui, comme vous le dîtes si bien : il faut une certaine harmonie.

    Moi, je parlerais d’harmonie entre le Corps et l’Esprit, pour être bien, pour être épanoui, sans chercher à combler quoique ce soit. Mais pourquoi donc, rechercher toujours ce que l’on a pas ? Rares, réalité oblige, sont ces gens-là…

    A Monsieur Savignac,

    Je ne pense pas que notre âme soit trop petite : Elle est aussi grande que l’on veut bien lui en donner.

    Il suffit, bien que pas facile ni évident pour Tout le Monde, ne pas se fuir soi-même, pour la grandir cette Ame qui n’est que la Nôtre.

    D’où la Solitude… Il ne faut pas avoir peur de soi-même, ni de se retrouver seul avec soi-même.

    Je crois que celui qui s’étourdit, se fuit soi-même tout en se détruisant ; il se punit tout seul car il ne sait pas toujours ce qu’il cherche à combler. Peut-être parce qu’au départ, il ne s’aime pas lui-même… Au fond, on met une vie pour apprendre à s’aimer.

    Déjà, il faut s’aimer soi-même pour donner aux Autres. Et si on donne aux Autres, on a moins à combler. Il n’y a pas un dicton qui dit qu’on donne toujours ce que l’on a pas eu ?

    En résumé, un pas de plus vers les Autres, c’est un pas de moins dans la Solitude. Le pas de plus vers les Autres, ce peut être un Blogue : ce n’est pas un truc pour rester dans son coin, seul avec ses pensées. Il y a toujours quelques âmes à rejoindre et à atteindre même si la distance sépare les Etres Humains.

    L’Infinité des mots lave petit à petit nos maux, nos manques… Rien que d’utiliser le langage (parler, écrire, dessiner, photographier….) est un pas vers la guérison.

    Et l’Infinité de l’âme ou sa grandeur s’enrichie face à une Infinité de Destins.

    Je conclue ainsi : Et si on donnait plus aux Autres, on aurait, sans doute, moins à combler…

    Rien que faire quelques pas de plus, on fait un Don immense : LE DON DE SOI !

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