Je sais que vous pleurerez


Hier je suis allé au théâtre. La sagesse des abeilles de Michel Onfray, un récit philosophique qui met en scène des abeilles. Oui, 20,000 vraies et grouillantes abeilles, uniques comédiennes sur les planches, pour nous inviter à une réflexion sur notre rapport au vivant, sur notre rapport à la mort, sur notre rapport au cosmos… Une heure de philosophie pure, dense, exigeante.

Une heure assez rare pour réaliser que la philosophie, à l’instar des abeilles, est en voie d’extinction.

Le lendemain, comme après un bon match, comme après un bon film, comme après un bon show, j’avais juste envie de partager ma soirée, d’en parler, avec les amis, les collègues.

Mamma mia…

Déjà la veille j’avais eu la mauvaise idée de parler d’un opéra que j’aime. Un opéra! Blagues sur les vieux, blagues sur les églises, blagues sur les dimanches, blagues sur Outremont, blagues satisfaites. Pourtant je suis nul en opéra. J’y connais rien, je ne suis pas capable d’en nommer cinq. Celui-là il me touche, qu’est-ce que tu veux que je te dise.

Pour aggraver mon cas, il se trouve que je suis un lecteur de la revue littéraire L’Inconvénient. Ça, ça reste entre nous par exemple, je n’en ai pas parlé aux copains, je la lis en cachette, je veux pas finir tout seul. Le prochain numéro, à paraître cet automne,  traitera de ce sujet : L’anti-intellectualisme au Québec. Le petit texte qui l’annonce s’Interroge: « Ne s’agit-il pas d’un aspect même de l’identité québécoise, comme si la vie de la pensée représentait pour celle-ci une forme d’antagonisme ou de menace ? ».

Dès les premières minutes de mon récit enthousiaste de mon heure passée avec les abeilles philosophiques d’Onfray, et en dépit de l’excellent niveau d’études de mes camarades de jeu, je devais réaliser que si je ne faisais pas volte face rapidement, je deviendrais vite la risée du plancher. Et parce que, comme l’abeille, je suis un gars d’essaim et que tout seul je ne vaux rien, j’ai dû réagir vite. Prout prout, blagues de fesses, rappel de mes origines ouvrières, commentaire éclairé sur le iPhone 5, intérêt majeur à la météo, colère convenue sur le prix de l’essence, je déploie de toutes mes forces mon kit de survie sociale pour ne pas crever tout seul.

Pourtant, je le jure, je ne suis pas un intellectuel. Demandez à ma blonde, elle vous dira combien je suis animal et organique.

Je le jure parce que c’est vrai. Je suis peu érudit. J’ai quitté hier soir, à la période de questions au metteur au scène. Des mots trop compliqués, des gens trop sophistiqués, et puis j’avais envie de pipi. L’Inconvénient dira sans doute que je souffre du mal de son prochain numéro, que je me défends du théâtre ou de l’opéra comme d’une honte annoncée. Pourtant, je ne peux avouer qu’un intellectualisme amateur, voire accidentel. Mon quotidien ne porte pas un foulard délicatement noué dans ma chemise ouverte et immaculée, mon quotidien est fait d’idées et de mots simples, mon quotidien vibre plus au rythme de Manu Chao que de Bizet, mon quotidien écrit des petites chroniques innocentes bien loin de Michel Onfray… Et pourtant…

Et pourtant, chaque incursion dans le pays ennemi des arts et des lettres, aussi rare et naïve soit-elle, me vaut son pesant de ricanements. Pourquoi ? J’attends avec impatience le prochain numéro de L’Inconvénient, parce que moi je ne sais pas.

Moi je n’aime que la beauté. Je la recherche partout. Parfois, elle va sortir d’un opéra, d’un roman, d’un sein, d’une voix, d’un paysage, d’une odeur, d’une pensée, d’un regard ou d’un sourire. Je ne suis pas capable d’y voir ni snobisme ni honte, mais je sais que je dois filtrer mes émotions, et privilégier Madonna et le Cirque du Soleil. Ne m’en déplaise, c’est une question de survie.

Les abeilles, du peu que je sais, sont intimement liées à nous. Et la menace de leur disparition augurerait de notre propre trépas, parce qu’elles jouent un rôle majeur dans la pollinisation de nombre de légumes, fruits et céréales, indispensables à notre existence. La science le crie, la philosophie use de poésie pour nous en avertir, mais le bruit de Madonna nous assourdit, et la lumière du Cirque du Soleil nous éblouit.

Je n’ai pas tout compris au texte d’Onfray, pas plus que je ne comprends l’Italien de mon opéra. Mais je ressens au plus profond de moi, malgré vos taquineries, qu’on ne survivra, ni aux abeilles, ni à l’art méprisé. Ma contribution est trop faible, vos rires sont trop forts, mais on jouera Albinoni à mon enterrement, et je sais que vous pleurerez.

2 thoughts on “Je sais que vous pleurerez

  1. parismarcel 15 septembre 2012 / 00:54

    Au revoir Monsieur Savignac,
    ça y est j’ai créé un blogue !
    Maintenant je vais aller le remplir. Mais avant de partir, je voulais vous saluer et vous remercier pour tout ce que vous m’avez donné.
    Quand ma fille a lu le dernier commentaire que je vous avais envoyé, elle m’a dit : « c’est pas mal, mais t’as pas peur qu’il te trouve fatiguant, ton commentaire est presque aussi long que son article. »
    J’ai dit « ouais, je devrais peut-être essayer de faire plus court. »
    Puis j’ai relu un peu de votre écriture à voix haute à mes invités.
    En m’arrêtant ici et là pour lâcher un « c’est vrai qu’il écrit bien quand même… »
    Ensuite je vous ai attendu.
    J’étais amusé à l’idée de ne pas savoir ce que vous alliez dire dans votre prochain texte.
    Je vous ai trouvé futé et j’étais heureux de trouver le plaisir des mots circuler autour des vivants.
    Le héros moderne se faufilant dans la trame du quotidien pour toucher à la lucidité du peuple ;
    parcourant les publications de son temps et articulant à grande échelle ce qui, forcément, serait souillé sur le plancher des vaches : feuilleton radiophonique canadien-français, cinéma noir et blanc européen ; grandes oeuvres romanesques Saintpitèrebourgeoises enfantées en temps réel sur du papier journal à la lumière des chandelles, Tintin et, comme qui dirait Marc Ferro, le cinéma sous Staline. Les plus belles pages de mon humanité historique venues rejoindre le sens réel…
    – Mais qu’il est pas écrivain qui te dit le messieur ! T’es bouché ou quoi ?
    – Quoi ?
    – Pas intélo non plus. Là, marqué en haut de page : Savignac, septembre 2012, prout prout, pipi. T’as compris ? C’est clair non ? Pas écrivain, pas intélo.
    – Ouais, n’empêche que le dialogue d’ouverture des valseuses avec MiouMiou et Michel Blanc, ça a eu du succès chez les intellos même si c’était un peu crade. De toutes façons, je vais écrire mon blogue et j’y mettrai ce que je veux.
    Mais avant de vous quitter -je veux dire avant de quitter cette boîte de commentaire, parce que je continuerai à vous lire, sauf qu’au lieu de venir noircir votre bas de page, je taperai à ma propre enseigne, avant de vous quitter dis-je, cher Monsieur Savignac, merci de m’avoir introduit au temps moderne. Que vous soyiez écrivain, intello ou pris en otage par la classe moyenne n’a aucune importance. J’aurai tant aimé votre écriture. Suffisamment pour avancer dans la modernité.
    – Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de modernité ? Le moderne est mort !
    – Mouain. Il y a un peu de ça. Mais ce n’est pas complètement ça. L’institution de programmes de mise à mort de la modernité peut être renversée à chaque instant par le héros et l’héroïne (modernes) qui, se trouvant en plein sauvetage de la cité découvrent l’idée de république et la conjuguent à une génération nouvelle.
    – Pourquoi nouvelle ?
    – Bonne question. Sauf qu’il commence à être tard et qu’il faudrait pas abuser de l’hospitalité de Savignac. Allez, on dit bonsoir. Et merci encore Monsieur Savignac. Bonsoir, bonsoir !

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  2. sandy39 10 octobre 2012 / 10:40

    La Beauté se trouve également dans la Poésie. Avec les mots, on construit du Beau.

    Chez Moi, c’est la Poésie qui m’éblouit et la philosophie me construit petit à petit.

    La Beauté n’est pas forcément belle à regarder, c’est tout ce qui réchauffe le coeur : un regard, un sourire, un baiser… et tout ce qui fait du Bien à l’Intérieur…

    J’aime

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