Salut le jeune


Ça commençait comme ça. Salut le jeune. Tu te souviens? je t’avais écrit une lettre, en mars. Je t’en demandais beaucoup, sans savoir que tu m’en donnerais autant. REER, hypothèque, flos et pli au pantalon, je te parlais de mon impuissance, et je te demandais de leur dire non, pour nous. Je te disais combien j’avais besoin de ton euphorie, de ta rage, de ta force, de ta liberté.

Aujourd’hui c’est fini. Tu retournes en classe. Étudier. Tu n’as jamais eu d’autre projet. Ta cohérence honore ton printemps et ton carré de tissus. Perdu, gagné, sur cinq ans, sur sept ans, prêts, bourses, un café par jour, la juste part… je sais que tu vas faire face, quoi qu’il arrive.

Je ne sais pas vraiment ce qui vient de s’arrêter, ou ce qui commence peut-être. Mais ce que je sais, c’est que la rue s’en retourne vers la grisaille et reprend son mouvement mécanique et sans âme.

Marilyne vient de m’écrire. « Savignac j’ai le coeur brisé ». D’aucuns qui liront ces lignes et les mots de Marilyne les trouveront d’un lyrisme incompréhensible, voire risible. La sécheresse prive de bien des beautés.

Arrêtée dans sa robe à fleurs, armée d’un livre et d’une pomme, Marilyne est allée en prison. Aujourd’hui, demain, tandis que le cirque électoral exhibe son cynisme et que les affaires vont suivre leur triste cours, elle devra donner du sens à son printemps. Comme Maxence, comme Yalda, comme tous les autres.

La lutte était condamnée à finir, évidemment. En septembre, on rediscutera ou non des frais de scolarité. Mais il y a aujourd’hui ce vide, et c’est lui qui brise le coeur de Marilyne, et un peu le mien. Certes on se reverra le 22 pour quelques mois encore, juste pour se rappeler, se revoir, se toucher la main.

En mars, le jeune, quand je t’écrivais, je te disais merci de prendre la parole. Merci de crier pour moi, pour nous les passants vaincus. Ce que je ne savais pas, c’est que tu me donnerais tant de beauté à voir. Je ne savais pas qu’une génération, prétendument individualiste, gazée à la Xbox, avait en elle ce que le Québec a donné à voir de plus beau depuis peut-être toujours. Beauté de tes visages, beauté de tes sourires, beauté de tes idées, de tes mots et de ton courage. Tu me laisses avec un beau deuil.

Le jeune je dois te laisser, je dois me lever tôt demain matin, comme toi, et traverser la ville vide. Je sais que t’es encore là, même si ton bruit a cessé. Éparpillé dans le normal, tu es plus dur à voir et à sourire. Mais dans le métro y’aura toujours Marilyne, avec sa robe, sa pomme et son livre.

2 thoughts on “Salut le jeune

  1. Marcel Bourbonnais 19 août 2012 / 12:02

    Bonjour Monsieur Savignac,
    Je vous ai déjà écrit une fois.
    Je venais de vous découvrir et je me suis dit : « une oeuvre littéraire ! Comme c’est rare. Oh que je suis chanceux. Vite, il faut l’encourager ; lui dire combien il est important. »

    Vous m’aviez répondu. Et j’ai bien réfléchi à ce que vous m’aviez dit.
    Pas pour trouver à redire, mais comme ça, parce que je n’avais pas compris du premier coup.
    Le temps a fait le reste et a apporté du sens à vos mots.
    Du sens ?
    Oui, une profondeur, une authenticité, un respect de l’autre ; de ce que l’autre dit, de la pensée de l’autre. L’autre vivant, conscient, articulé.

    Puis, j’ai eu le temps de vous lire mieux. Vous relire.
    Voir dans vos textes, la gratitude occuper l’espace de l’intérêt.
    C’est beau « Salut le jeune. »

    Des textes de chansons que j’ai explorés,
    des instants de magie cinématographique que j’ai vécu (Accatone, vous connaissez ?)
    de ce que j’ai reçu de Duras (marin de Gibraltar, mettons)
    de Dostoïevski
    de Mozart
    de Kafka
    de Michel Chartrand,
    de Falardeau… et de Steinbeck
    et finalement de Hanna Arendt,
    Quoi ?
    Bein Salut le jeune, j’aime autant ça. C’est comme la suite, sauf que ça se passe ici, dans les liens de proximité. Fait que les larmes que j’y verse vont directement à mon peuple et impriment de l’espoir dans le front de l’adversité (locale.)

    – Han ?
    – Tu le vois le mur ?
    – Le mur ?
    – Oui le mur, là en face.
    – Ah, le mur ?
    – Oui le mur. T’es prêt ? Go, on y va.
    – Quoi ?

    Simulacre de littérature nationale défoncé à coup d’écoles en grève
    Anéantissement du désir mimétique du mercenaire de l’information.
    Une fois, il y a un iranien qui m’a dit que faire la révolution c’était bien beau, mais qu’il fallait que le monde puisse vivre après. Fait que c’est ça. Salut Savignac… et merci encore. Le bonheur c’est pas rien. Le bonheur de vous lire c’est beaucoup. Merci. Continuez. Ce que vous faites est important. vous faites école.

    – Personne ne peut dire que quelqu’un fait école avant que…
    – Bein c’est ça. Monsieur Savignac fait école.
    – L’école ? Ils ne sont pas en grève ?
    – Non la grève est finie. C’est pour ça que Monsieur Savignac fait école.
    – Ouais sinon ce serait un scab.
    – Exactement.
    – Et c’est une école de quoi qu’il fait Savignac ?
    – Monsieur Savignac fait école de littérature.
    – Pouvez-vous le prouver ?
    – Point encore, mais la certitude que j’éprouve à cette idée me comble d’un plaisir que vous ne soupçonnez pas.
    – Oh ! Mais là vous le plagiez.
    – C’est ce que je dis, il fait école.
    – Mais qu’est-ce qu’une école ?
    – Ha ha !
    – Han ?
    – Hihan ?
    – Quoi ?
    – Silence, les cours vont commencer.

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  2. Savignac 21 août 2012 / 08:41

    Je ne sais pas quoi vous répondre, à part la peur de vous décevoir..

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