La boîte à chaussures


Tu sais, c’était correct. T’avais le droit d’être pour l’augmentation des frais de scolarité.

Peut-être même que t’avais de bons arguments. Peut-être même que tes calculs étaient justes, et que ta perspective économique faisait du sens. C’était correct parce que quand tu calculais, c’était pour le groupe, ta considération était sociale. Tu avais, au fond, le même projet que nous tous : assurer l’avenir et la qualité de l’éducation au Québec.

Tant que t’étais là c’était pas si mal. C’est certain qu’à ta vision pragmatique j’opposais ma vision plus humaniste et plus idéaliste. Tu le sais, j’ai toujours été moins près de mes sous que toi … Enfin, on discutait.

Et puis les choses se sont compliquées. La rue a rougit et s’est remplie de jeunesse insoupçonnée. La tienne repose au sous-sol dans une boîte à chaussures qui renferme quelques photos, beaucoup de folie, et tous tes espoirs.

Si au moins tu avais pu voir les beautés de mars et d’avril. Mais rompu au raisonnable, tu trouves les cris et les rêves bien immatures et improductifs. Et puis t’es arrivé en retard au boulot. C’est pas avec des chimères qu’on paie ses comptes. Que chacun fasse sa part. Et combien ça va nous coûter toutes ces manifestations ? Et de ressortir ta calculatrice, et de peser de plus en plus fort.

Quelques lectures choisies te confortent : ce ne sont que des enfants gâtés et confus, manipulés par une bande de révolutionnaires aux desseins sombres et anarchisants. Tu te familiarises avec les premiers gros mots et tu ne tardes pas à les faire tiens et rassurants. Communistes, violence, intimidation. Tu as rangé ta calculatrice avec ta patience, et tu veux mettre dans le tombeau de ta jeunesse une génération toute entière. Ton incompréhension a désormais laissé place à ta mauvaiseté. Hier tu ne les comprenais pas, aujourd’hui tu les détestes. Qu’elle y reste, en prison.

Cette jeunesse, moi je l’écoute respirer.

Est-ce qu’elle est maladroite ? Oui. Est-ce qu’elle est déraisonnable ? Assurément, elle est ivre. Ivre d’espoir. Des illusions ? Sans doute. Par pitié ne lui reproche pas de ne pas être adulte, c’est ce qui nous est arrivé de pire.

Le calme est condamné à revenir. D’ici là, accepte donc la belle invitation : va faire un tour au sous-sol, rouvre la boîte à chaussures.

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