Sur la violence


Dans le conflit qui oppose les étudiants et le gouvernement, les derniers jours ont vu la violence se placer bien plus au coeur du débat que les éléments techniques relatifs au financement des universités et aux frais de scolarité. Mieux, je ne peux qu’observer que c’est de la recrudescence de la violence que naquit enfin cette idée, pourtant évidente, de s’asseoir, et de discuter.

Mieux encore, j’ai identifié le héros de cette grève.

J’aime beaucoup Gabriel. Je l’aime depuis le 7 avril, ce beau jour du NOUS?, moulin à paroles durant lequel il intervint de façon lumineuse, avec l’aplomb d’un futur grand. Sa voix avait la tonalité encore incertaine de ses vingt ans, mais ses mots avaient la force et la sagesse de ses pères. Je vous invite à l’écouter ce jour-là, prenez cinq minutes. Je souhaite à mon fils que Gabriel garde toujours sa colère et soit, un jour, un choix dans l’isoloir. On peut rêver.

Parenthèse à ceux qui aiment les raccourcis efficaces et coller une paire de couilles à la moindre démonstration de courage, notons au passage la solidité de Martine Desjardins qui tint tête à la petite ministre en refusant l’exclusion de Gabriel et de ses amis.

Martine, Gabriel, Léo. Au front.

Pourtant, le vrai héros, c’est pas eux, c’est lui. Je ne connais pas son nom, mais vous avez tous vu sa photo, prise par Alain Roberge, de La Presse : casque lourd solidement attaché au menton, veste d’armée, sac à dos, visage masqué par un foulard rouge, mains gantées de cuir noir, tenant avec détermination dans ses mains une pioche des plus menaçantes.

Une pioche.

Je vous entends hurler et me conspuer déjà. Normal. Ce type représente tout ce qui nous effraie. Pire, il est le contraire de ce que nous sommes intrinsèquement. Forgés à la tranquillité d’une révolution sans gifle, poussés à la racine même du consensus absolu, nous avons acquis depuis longtemps la conviction du pacifisme. Au point que nos cabinets de psychologues sont envahis aujourd’hui d’âmes à la colère interdite et refoulée aux tréfonds. Des colères ravalées à nous faire sortir des cancers.

L’évitement des déchirements internes nous permit naguère de faire bloc et de faire survivre notre distinction face à l’oppresseur, d’où notre peur systématique et compréhensible de toute forme d’affrontement. Quand tu dois ta survie au groupe, au consensus et à la solidarité, tu éviteras même jusqu’aux débats du dimanche en famille. Voilà de quoi nous sommes faits.

Depuis, l’idée même de la violence nous bouleverse et nous confronte. Pourtant, et pas besoin de remonter plus loin qu’à l’an dernier, le monde a démontré tout au long de sa ligne du temps que la colère est source de libération. Et quand la colère des mots vient frapper la surdité autoritaire de l’oppresseur, seule reste la violence. Et ce n’est pas en faire l’apologie que d’affirmer qu’elle fut, de toute éternité, source de changements et d’émancipation. Affirmer le contraire, c’est nier tout le chemin parcouru jusqu’ici.

Je devrais maintenant commencer le paragraphe des désormais célèbres « commentaires inutiles à m’envoyer », mais j’ai la conviction de votre intelligence et que je n’aurai pas besoin de me répandre à réaffirmer que le Rwanda et Auschwitz furent l’expression de l’horreur absolue. Et non je ne bats pas mon enfant. Et oui Gandhi fut formidable. Si on peut s’éviter quelques caricatures …

Est-ce que la pioche a servi ce jour-là? l’histoire ne le dit pas. L’homme à la pioche était-il un étudiant ? On dit que non. Pourtant, c’est bien lui qui aura dénoué le conflit. Il a rappelé à notre confort que nous sommes des humains, que nous privilégions toujours le dialogue, mais qu’au refus du dialogue succèdera toujours la colère. Et du mépris de la colère, naitra toujours la violence.

Nos valeurs morales sont ébranlées, mais la discussion a enfin démarré.

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