Charades : pourquoi Lagacé s’est trompé sur Haïti


Patrick Lagacé a soulevé la polémique toute la semaine dernière avec son billet Haïti malade de ses charades. À une observation émotive, que l’on peut comprendre, ont répondu mille autres voix, tout autant sous le coup de l’émotion.

Lagacé se justifie dans son billet d’explications, il a ressenti de la colère tout au long de son séjour à Haïti, particulièrement devant l’inexistence et l’absence d’initiative du gouvernement Haïtien, et par maladroite extension, du peuple haïtien.

Je ne veux pas juger Lagacé sur son propos, je ne suis pas allé à Haïti, et c’est par écran interposé que j’ai reçu cette souffrance. Et je n’ai pas voulu non plus réagir vite et émotivement, parce que je pense que tout cela est très complexe.

Mais je pense que Patrick s’est trompé. D’abord, je crois qu’il est tombé dans l’écueil dans lequel tombent nombre de gens qui quittent l’occident : l’ethno-centrisme.  C’est à dire voyager avec la conviction que le modèle humain standard est le nôtre, que la vie universelle est de bosser huit heures par jour, payer des impôts, porter des souliers, être détaché de Dieu. Et non, ce n’est que notre modèle à nous, et il n’a de valeur que chez nous parce que c’est celui qu’on a adopté. L’effort est, il est vrai, difficile, de concevoir une autre façon de vivre, sans la juger. Mais il est nécessaire.

L’autre grande erreur de Lagacé est de ne pas avoir pu approcher la psychologie de la pauvreté, les limites de l’humain dans ce désarroi là.

Esther Duflo, jeune professeur en Economie au MIT (Massachusetts Institute of Technology), spécialiste de la lutte contre la pauvreté, évoque avec brillance les limites humaines de la souffrance :

« (…) On sait que l’homme, aussi pauvre soit-il, ne peut pas penser toute la journée à des choses négatives : il se fabrique un « filtre » pour appréhender le réel, il « colore » les choses, refuse d’imaginer qu’il va tomber malade et qu’il devrait s’assurer. Bref, il finit par faire des arbitrages qui nous paraissent illogiques (…). »

« On oublie que dans nos sociétés privilégiées, on a de moins en moins de décisions à prendre, alors que ceux qui vivent avec moins d’un dollar par jour ont des dizaines de choix cruciaux à faire quotidiennement (…). »

Dès lors, acceptant cet état qui nous est commun à tous, celui de l’impossibilité d’affronter l’horreur à temps plein, celui de la vitale nécessité de ce filtre dont parle Duflo, on se doit d’être très prudent dans nos jugements. Les charades dont a parlé Patrick Lagacé, ce sont ces fameux filtres.

Si les jeunes femmes haïtiennes ont cherché du rouge à lèvres dans les décombres pour se remettre un peu jolies, si les hommes haïtiens peinent à appréhender l’effort de façon globale et se réfugient dans une prière pour nous peu constructive, ce n’est, paradoxalement, que par instinct du survie.

Le temps n’est pas non plus à juger Patrick Lagacé. L’horreur est telle que sa maladroite colère est compréhensible et on doit faire l’effort de la comprendre, comme on doit faire l’effort de comprendre que l’horreur à temps plein n’a de choix que de laisser place à ces « charades », derniers outils de vie.

On mesure, dès lors, au delà du riz, la fabuleuse aide que nous pouvons apporter à Haïti.

7 thoughts on “Charades : pourquoi Lagacé s’est trompé sur Haïti

  1. Barliche 15 février 2010 / 11:49

    Une très intéressante contre-lecture du billet de Lagacé. Je reconnais la finesse d’esprit.

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  2. Jean Saisrien 16 février 2010 / 09:10

    Dommage que votre billet ne sera pas lu aussi souvent que ceux de Lagacé.

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  3. Danny 16 février 2010 / 09:50

    Sauf vot’ respect, je crois que vous mélangez les affaires.

    Bien-sûr qu’ils ont des filtres, comme nous en avons nous-mêmes, tout le monde en conviendra, mais le point de Lagacé concernait ces filtres absurdes qu’il appelle «charades» et dont les Haïtiens devraient se débarrasser pour enfin avancer.

    Ces «charades» qui font croire au peuple que la corruption est la norme, que Dieu est responsable de tout et le gouvernement de pas grand chose, alors que l’observation objective révèle que c’est l’inverse qui est vrai.

    Les filtres n’expliquent pas l’état lamentable du système Haïtien d’avant le séisme; la corruption généralisée de son gouvernement le fait.

    La colère de Lagacé, si vous voulez mon avis, était plutôt dirigée vers cet état de corruption généralisée et l’incapacité du peuple haïtien de la reconnaître et de la combattre.

    Sans vouloir lui imposer sans nuances le modèle occidental, je crois qu’au minimum un appel à la responsabilisation de ce peuple jeune et mal instruit s’impose.

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  4. Joseph 16 février 2010 / 10:26

    « si les hommes haïtiens peinent à appréhender l’effort de façon globale et se réfugient dans une prière pour nous peu constructive, ce n’est, paradoxalement, que par instinct du survie. » Non, c’est parce qu’ils ont la foi eux, pas nous! La prière n’est pas peu constructive pour eux, c’est ça qu’il faut comprendre!

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  5. Monsieur Cinécruche 24 février 2010 / 19:15

    Lagacé s’est fourvoyé dans un papier ? Je tombe des nues.

    Sérieusement, excellent billet. Qui remet les choses en perspective.

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  6. Namaste 3 mars 2010 / 11:39

    Je vous trouve intelligent. Et ça me rend heureux d’être un humain,comme vous.

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  7. savignac 3 mars 2010 / 13:21

    Un peu gênant, mais très apprécié, je le prends …
    Merci.

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