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3 juillet 2014 / Savignac

Inédit: entrevue avec Jean Tremblay, maire de Saguenay

Malgré une amitié encore en construction, j’ai accepté de répondre à plusieurs questions de l’honorable maire de Saguenay, Monsieur Jean Tremblay. Entrevue.

Jean Tremblay: Ça veut dire quoi créer de la richesse?
Étienne Savignac: Bonjour Jean. Bisou? Pas bisou, d’accord. C’est une bonne question, et je vous remercie de me l’avoir posée. Voyez-vous, il faudrait d’abord définir la richesse. Vous permettez? La richesse, c’est compliqué, et il se peut que vous ne saisissiez pas l’entièreté de mon propos, mais c’est pas grave. La richesse représente une accumulation de biens, et en soi, personne ne peut être contre puisque l’abondance est réjouissance, mon bien cher frère. Ce qui est important, c’est le destin qu’on réserve au magot. Si comme Platon vous avez la conviction que la richesse doit être répartie entre tous, vous créez de la richesse. Platon? Un ancien quart arrière, c’est pas important. En revanche, si vous pensez comme Aristote que la richesse doit récompenser l’effort, vous créez, en plus de la richesse, de la pauvreté. C’est un peu ce modèle qui s’applique dans la société dans laquelle nous vivons.

J.T: Pourquoi préciser: La société dans laquelle nous vivons? Y en a_t_il une autre?
E.S: Il y en a plein d’autres, Jean, vous savez. Connaissez-vous Les Chimbas? Non? Ils vivent nus, entre la Namibie et l’Angola, soit à un peu à l’est de Jonquière, et ils se teignent la peau en rouge. Et bien vous savez quoi? Leurs maisons sont faites de feuilles de palmiers et d’excréments de vaches. La plupart des hommes Chimbas se défoncent la gueule en mâchant des feuilles drôles, puis entreprennent leurs épouses sans la délicatesse qui leur serait due. En dépit de plusieurs points communs avec vous (ils font pipi debout, ils ignorent tout d’Aristote, et leur activité principale, outre se dépouiller, réside en un dialogue curieux avec l’éternel), oui en dépit de ces points qui vous rassemblent, ils vivent, je crois, dans une société dans laquelle nous ne vivons pas.

J.T: Ça vient d’où l’argent neuf?
E.S: C’est une question piège. J’aurais dû m’y attendre, j’ai bien vu que le Chimbas vous était resté en travers de la gorge. Si vous ne vous étiez pas adressé directement à moi, j’aurais tout d’un coup eu comme un vertige, en me disant: coudonc, il est maire d’une grande ville, et il ne sait pas c’est quoi créer de la richesse, et pire, il ne sait même pas comment l’argent se met en circulation dans une économie moderne? J’ai eu un peu peur!

J.T: On fait quoi pour changer de mode?
E.S: Si vous parlez des fameux modes, de ces modes à la modes, je dis attention: ne vous laissez pas influencer, ne vous laissez pas tourner le bouton. Tourner le bouton, être en fonction, fuir le vide. Rien ne doit s’intercaler entre le rinçage et l’essorage, pas de flottement, pas d’imprécision. Être en mode, en mode à tout prix. En revanche, Si vous voulez parler du seyant gilet brun qui tombe délicatement sur vos épaules à la courbure à la fois douce et robuste, sage et folle, ferme et coquette, je vous dirais: ne changez rien Jean, la chienne à Jacques n’a qu’à bien se tenir.

J.T: Qu’est-ce qu’il fait le ministre de l’occupation du territoire?
E.S: Du peu que je sais, il me semble que c’est le ministre chargé de l’administration et du développement des municipalités. En d’autres termes, c’est votre patron. Pas celui sur la croix, l’autre.

J.T: Comment écrit-t-on Sotchi? Sochi?
E.S: Rio.

J.T: Ça veut dire quoi ¨ Les vraies affaires¨?
E.S: S’occuper des vraies affaires, c’est être capable de distinguer l’essentiel du superflu, et d’en faire sa priorité. Par exemple, il s’agirait pour un maire de travailler sans relâche au développement économique, social et culturel de sa ville plutôt que de passer des heures interminables, payées par les contribuables,  à se minoucher le divin, à s’incanter sur Facebook et écrire des visions d’avenir telles que, par exemple, :  » je me plais à regarder tous ces oiseaux qui viennent nous visiter le printemps et que mon épouse nourrit grâce aux aliments qu’elle achète chez Walmart. »

J.T: Que s’est-il passé dans le dossier de Ferroatlantica?
E.S: On ne peut pas être au four, au moulin, et au confessionnal à la fois, mon bon Jean. Et bien, pendant que vous caressiez la grâce et frenchiez la nature d’un printemps retrouvé, Ferroatlantica choisissait Port Cartier plutôt que Saguenay pour y implanter sa nouvelle usine et créer près de 350 emplois.

J.T: Pourquoi attribue-t-on autant de valeur au diamant?
E.S: Moi aussi je changerais du sujet, je vous comprends, Frère Jean.

J.T: Qu’est-ce qu’on faisait avant la tablette et le tel. Cell?
E.S: Soupir…

J.T: The head of the Catholic Church is Pope Benedict XVI, other religions who is the leader?
E.S: Amen, Jean. Amen.

Répondez, vous aussi, aux questions existentielles de Jean Tremblay, elles sont toutes malheureusement réelles et disponibles sur sa page Facebook.

 

23 juin 2014 / Savignac

Essai: Des discrets au temps des vanités

Extrait de l’essai que je publie ce mois-ci dans la revue l’Inconvénient, un texte qui parle de la perte d’identité à travers la nécessité de mise en scène permanente qu’impose le monde d’aujourd’hui :

« Convaincu de la nécessité d’un dépassement systématique de soi – comme si être simplement soi représentait un échec personnel -, le citoyen moderne se trouve donc en situation de représentation permanente ; il spécule jour après jour sur lui-même et sur les autres à la bourse du paraître. Sa posture déborde désormais du cadre professionnel pour envahir sa vie toute entière, il appréhende de plus en plus la sphère privée avec les outils de gestion administrative hérités de l’entreprise. Il assure également, comme pour n’importe quel produit, sa propre promotion à travers un égo- marketing de chaque instant. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’usage qu’il fait des réseaux sociaux où il expose, comme presque tout le monde aujourd’hui, son quotidien, un quotidien aux instants sélectionnés, imaginés ou réécrits. Il s’y présente sous une identité sublimée, pour répondre à la pression de l’excellence et de la compétition, autres héritages pervers de l’entreprise ; il ne montre ainsi que les côtés les plus glorieux de son existence, prêt à s’en inventer au besoin. »

La suite dans vos librairies et maisons de la presse!

10 juin 2014 / Savignac

24 heures sur Facebook

J’étais en train de consulter les dix-neuf plus belles photos de l’histoire étonnante du bikini à travers les époques quand une interrogation m’envahit soudainement: est-ce que les visages symétriques sont vraiment les plus beaux? S’il est vrai que le salage des routes écourte – et il faut s’en inquiéter – la vie des papillons, il est de plus en plus courant de voir un cochon s’évader de son camion. Par contre, il existe au moins cinq moyens de protéger l’océan grâce au surf, ce qui n’est pas une mince affaire.

Il va de soi que les rats aussi peuvent avoir des regrets. Pourtant, il apparait se confirmer que dormir avec son animal domestique n’est pas une très bonne idée. C’est dommage, surtout quand on voit que les chimpanzés sont bien meilleurs que les humains à certains jeux vidéos, et même si l’autre jour deux personnes ont perdu la vie à cause d’un cellulaire échappé dans les toilettes, il est tout de même préoccupant de toujours se demander si ces photos du iPhone 6 sont bien réelles.

Quoi qu’il en soit, puisque certains chiens savent jouer à rapporter la balle tout seul, il est bien normal que Justin Bieber ait fait le choix de recevoir le baptême dans une baignoire, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Rocco Siffredi annonce courageusement qu’il arrête le sexe pour encourager l’équipe nationale italienne pendant la Coupe du Monde. Cependant, il serait farfelu de se réjouir trop vite: oui, le sauvetage spectaculaire de huit chiots en Turquie permet peut-être de retrouver le sourire, mais il ne faut pas perdre de vue qu’on est toujours à la recherche de réponses sensées quand il s’agit de faire taire un groupe de femmes surexcitées.

Tout cela n’est pas sans rappeler ces grands affrontements entre chats et chiens, hélas.

Pourtant, comment rester indifférent devant l’insupportable? Comment rester indifférent devant cette bouleversante série de photos de centres commerciaux abandonnés? Comment, sinon en cessant de danser sans fin au bord du bain?

Il a 31 ans, elle en a 91, et ils s’aiment d’amour. On sous-estime beaucoup la beauté de l’Alzheimer, de toute façon, et Dieu merci, ces 29 meilleurs récipients pour la polenta remettent un peu les choses en perspective, d’autant plus qu’il ne suffit pas de filmer des personnes en train de brûler vives dans une auto accidentée au lieu de les aider pour penser autrement. Et puis sincèrement, il y a suffisamment de documentation disponible pour affirmer hors de tout doute que d’aucuns sont d’une grande laideur au moment d’éternuer.

Pourtant, il conviendra d’être prudent avant de juger sans recul une fausse Ginette Reno chantant l’hymne national sur un taureau mécanique. Certes, certains vont jusqu’à modifier des photos de chiens abandonnés pour faciliter leur adoption, mais il faut toutefois raison garder et se souvenir que d’autres, sans légèreté, n’ont pas hésité à porter des talons hauts amovibles pendant qu’ils filmaient l’intérieur de leur lave-vaisselle en marche, en robe de mariée, et en haute-définition. Si on exclut la jeune fille la plus poilue au monde, on se doute bien que la plupart des voitures de rêve ne verront jamais le jour.

Finalement, je me permets de vous recommander la lecture de ce petit guide pour savoir comment flatter les animaux, lecture qui ne devrait pas s’avérer inutile quand viendra le moment de dessiner des sourcils amusants sur les photos de vos bébés. De toute façon, seul le sauvetage par un chat d’un enfant attaqué par un chien (et pas le contraire) peut justifier que des animaux mignons célèbrent Pâques avec des jeunes filles qui ont expérimenté plus que quiconque les vertus des cheveux courts.

À nos cerveaux, je souhaite bonne chance.

21 mars 2014 / Savignac

La laïcité, la gauche, et ma soeur

Jadis, sensible aux valeurs humanistes de progrès, de fraternité, de solidarité, de partage, et d’égalité, je votais pour le Parti Québécois. En dépit de notre bonne éducation, ma soeur, qui mouillait sous un beau militaire catholique près d’Hérouxville, favorisait plutôt les valeurs traditionnelles fondées sur l’ordre et le mérite, le libéralisme économique et le chacun pour sa gueule. Elle votait libéral et n’écoutait, ni mon père, ni Paul Piché. C’était simple, on se détestait et on se méprisait tranquillement en attendant de nous disputer l’héritage au dessus du cadavre encore tiède de nos parents bientôt morts de découragement. Bref, j’étais de gauche, elle était de droite, et notre famille dysfonctionnait harmonieusement ainsi.

Puis vint la charte sur la laïcité.

Heureux comme un pape, je m’empressai alors de fouiller dans mes origines de gauche pour y trouver les fondements et les vertus d’une séparation radicale des églises et des états, garantissant la souveraineté citoyenne et préservant mon humanité de l’aliénation trop longtemps imposée par les soutanes lubriques de tous poils. Le père m’avait enseigné que pendre le dernier des curés avec les tripes du dernier des patrons était le plus beau des projets, je ne pouvais donc que me réjouir. Du moins je m’y apprêtais, quand je réalisai que dans cette charte à priori libératrice, les valeurs de partage, de fraternité et d’égalité avaient été jetées un peu vite avec l’enfant Jésus et l’eau bénite de son bain. Dieu me pardonne, mais j’étais un peu fourré.

Fourré d’autant plus quand ma conne et libérale de soeur me téléphona un matin, pliée en deux, pour me dire:
- Hey bravo mon beau bobo de frère, tes amis sortent une charte qui rejette et qui exclut, c’est pas très de gauche ça!

À mon inculte grenouille de bénitier je répondis, énervé:
- Épicure, les Lumières, Voltaire, Marx, la laïcité c’est à nous, ça n’exclut pas, c’est progressiste, ça libère, ta yeule.

- Ça libère des emplois, effectivement! Des emplois occupés par des femmes immigrantes, fauchées en pleine émancipation, qui seront contraintes de rentrer à la maison sous le joug tyrannique de leurs maris dominants!

Évidemment l’illuminée qui me servait de soeur n’était pas tout d’un coup devenue intelligente, elle ne faisait que suivre les lignes d’un parti opposé à la charte non pas par grandeur mais par opportunisme, mais je devais admettre qu’elle avait raison. Si la laïcité s’inscrit dans une mouvement progressiste et libérateur, celle de la charte renferme le terrible paradoxe de l’exclusion, ce qui est difficilement acceptable quand on porte fièrement, comme moi, à gauche.

Le projet de laïcité du Parti Québécois n’a rien à voir avec la tradition républicaine à l’européenne d’une saine séparation du profane et du sacré dans les affaires publiques, il n’est que le fruit d’une volonté de resserrer les rangs souverainistes par trop désorganisés. Pour ce faire, il n’hésite pas à agiter l’épouvantail du péril islamique fantasmé, s’appuyant sur une xenophobiguïté des plus habiles, quitte à abandonner ses valeurs progressistes fondatrices, transgression de tous ses principes d’ailleurs confirmée avec l’intégration dans ses rangs d’un chantre du néolibéralisme décomplexé.

Me voilà donc, pour la première fois de ma vie, avec la même position que mon espèce de soeur et son cul béni de mari. Eux, ce n’est que par simple opportunisme politique, parce que croyez-moi que ça tripe pas fort sur le foulard et le tajine. Les amis de la charte comme Mathieu Bock-Côté surfent d’ailleurs sur cette ambiguité en pointant du doigt une improbable complicité entre les libéraux et les gens de Québec Solidaire, que tout sépare pourtant. Une manipulation de plus pour décrédibiliser le vote souverainiste de gauche qui s’est naturellement déplacé vers Françoise David.

La laïcité est un principe fort de la gauche historique, celui que m’a enseigné mon père. Mais la tolérance en est un autre que je me refuserai toujours d’abandonner. Avec la charte sur la laïcité, le Parti Québécois a rompu avec ses principes fondateurs, et à force de malhonnêteté intellectuelle et en entretenant à merveille une xenophobiguïté odorante, il a créé une confusion dont il espère profiter. La gauche de coeur ne peut plus se reconnaître dans ses rangs, pas plus qu’elle ne sera à sa place chez les libéraux de ma boutonneuse de soeur. Québec Solidaire devient alors plus qu’un choix possible, c’est une simple évidence.

..

17 mars 2014 / Savignac

Oui à PKP ? Non Monsieur Lévy-Beaulieu, pas moi !

Les souverainistes à tout prix sont tout énervés depuis l’annonce de la candidature de Pierre-Karl Péladeau. Énervés et excités au point d’en perdre le nord, et surtout leur jugement.

Le 14 mars, Victor Levy-Beaulieu invitait sur sa page Facebook les internautes à co-signer avec lui une lettre de soutien enthousiaste à l’arrivée de PKP au PQ.

J’ai décliné poliment l’invitation, comme ceci:

2014-03-17 16:45:50 -04001

 

 

 

Pourtant, quelle ne fut pas ma surprise ce matin de lire dans le Journal de Montréal mon nom dans la liste des personnes qui soutiennent son vibrant plaidoyer:

2014-03-17 16:46:53 -04001

 

 

 

 

 

 

 

Erreur ou non, c’est quand même mon nom qui se retrouve là! Et au delà de mon nom, ça illustre cette excitation insensée qu’on retrouve chez VLB, chez Foglia et chez trop d’autres, ce délire amnésique qui fait fi de ce qu’est réellement PKP, soit un tyran néolibéral des plus détestables.

8 mars 2014 / Savignac

9 mars

Abusée d’amour-calendrier,
Elle a regardé la veille,
Tout autour d’elle,
S’agiter l’encens malhonnête.

Séquestrée de bonne conscience,
Déesse inventée et temporaire,
Elle l’a laissé, l’heureux,
Étaler le crémage.

Épuisée de politesses,
Se pencher encore,
Sourire pourtant,
Ramasser le confetti frauduleux.

Honorée hier comme on honore un mort,
Encore étourdie de tant d’homélies,
Elle sort de son cercueil,
Et reprend son ouvrage.

26 février 2014 / Savignac

Merci

Ami humain qui marchais dans mes pas ce matin, j’ai un petit mot pour toi, puisque tu n’en eus pas pour moi. Aussi long que mon ennui à la lecture d’une chronique de Bock-Côté, dont les fortes habiletés d’éloquence ne mettent en évidence que de fortes habiletés d’éloquence, l’hiver nous accable à tel point cette année que seul un élan de solidarité inédit pourra nous faire passer à travers. C’est la raison pour laquelle, empreint d’une humanité quasi-héroïque, j’ai acheté l’Itinéraire et je t’ai tenu la porte, puisque je sentais ton pas glacial derrière le mien, en entrant dans l’édifice en verre dans lequel nous sommes quelques milliers à gaver, au chaud, une poignée d’actionnaires sans âme qu’il serait tentant d’humilier ici, mais je n’enfonce mon poing dans le cul de personne sans une invitation préalable au restaurant, j’ai de l’élégance, des principes, et quelques restes d’éducation.

Ainsi, malgré mon visage de marbre craquelé et mes doigts surgelés par le dernier courant d’air assassin d’un matin sans pitié, j’ai mis mes cent quarante cinq livres de viande durcie en opposition afin que toi, mon semblable, mon ami, mon frère, tu puisses entrer sans effort te réchauffer au plus vite. Puis j’ai entendu un léger silence. Un petit vide que je me suis bien gardé d’interpréter, partisan de la première heure du droit à la seconde chance que je suis. Et ça tombait bien puisqu’une seconde porte, aussi lourde que la première et qu’une chronique de Bock-Côté, succédait à mon effort et il me fit plaisir de te l’offrir, elle-aussi, ouverte.

En guise de reconnaissance, un chien galeux aurait au moins remué la queue. Loin de t’en demander autant, je n’ignore pas les effets du grand froid, était-il déraisonnable d’escompter le début du commencement d’un signe de merci? Tu sais, ce petit mot de cinq lettres qu’on maîtrise, assez tôt, avant même d’arrêter de se chier dessus en souriant? Évidemment, sachant que tu avais regardé V télé toute la veillée, je ne m’attendais à rien de trop articulé et j’étais même prêt à me contenter d’un rot, en autant qu’il me fut adressé comme un vague signe d’appréciation de ma naïve normalité. Mais c’est un second léger silence que tu m’offris en retour, doublé d’un regard que tu ne jugeas pas non plus pertinent de m’accorder.

C’est dommage, c’est un beau mot, merci. Tu sais quoi? Je crois même que c’est mon préféré de tous. Dommage que tu sois tombé sur celui-là. Aux cinq petites lettres  que tu n’as pas jugé utile de prononcer, mimer, roter, j’en ai cinq petites autres à te proposer: Crève. De toutes façons tu l’aurais ouverte sans moi cette porte, n’est-ce pas? Quelle était, par conséquent, ma valeur ajoutée? Oh! voilà des mots qui t’éveillent tout d’un coup! À moins qu’à force de te stimuler le nombril à l’en faire éjaculer, tu aies simplement estimé que ces portes que je te tenais t’étaient dues, comme tous les succès que tu rencontres, uniques fruits de ton mérite? Crève. Pis crève tout seul.

Peut-être que je m’emporte. Peut-être que tu étais juste préoccupé, inquiet, découragé… Un enfant malade, un patron méprisant, un dossier stressant, des dettes étouffantes, une épouse infidèle, une chronique de Bock-Côté?

Mon camelot de l’Itinéraire, celui de la station Square Victoria, tu n’as pas idée de la beauté de ses mercis. Contre trois malheureux dollars à chaque deux semaines, en plus de son magazine, il me remet des yeux, des mains, de tout son être magané de bien plus d’angoisses que toi, que moi, que tout notre ostie de building au complet peut en endurer, une gratitude qui devrait faire crever tes silences de honte.

Je vais finir dans tes mots, des fois que tu me comprennes. Quelle était la valeur ajoutée de ces trois dollars-là? Tu as raison, elle était nulle, ou presque. Même pas de quoi apaiser un estomac pour une heure. Rien de bien efficace. Mais dans ta suffisance, dans ton nombril collant, tu as perdu de vue que dire merci n’est la consécration d’aucune transaction, le fruit d’aucun bénéfice. Dire merci, c’est reconnaître l’existence de l’autre qui a pris la peine de reconnaître simplement la nôtre, quelque soit son effort. Si malgré toutes tes chances tu ne sais plus dire merci, si ce mot-là n’a plus de sens pour toi, si tu n’en vois plus l’utilité, oui crève, pis crève tout seul. Je ne te tiens plus la porte, je te la montre.