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19 novembre 2014 / Savignac

Candidature au poste d’influenceur chez TransCanada

À : TransCanada

De : Étienne Savignac
Rue de Bordeaux
Montréal, Québec
H2E 3M4
etienne.savignac@gmail.com

Objet : candidature au poste d’influenceur chez Transcanada

Cher Trans,

Dans le cadre de votre campagne de recrutement d’influenceurs pétroliers bitumineux en vue de renverser l’opinion publique à propos de l’implantation de votre pipeline de 12 milliards, vous trouverez ci-dessous ma candidature à ce poste.

Influenceur avec de nombreuses années d’expérience, spécialisé en détournement d’opinion, mes compétences en tant qu’influenceur et mes expertises en pratique de mauvaise foi m’ont fait rencontrer de nombreux succès, parmi lesquels par exemple la reprise de la réflexion sur la légitimité de l’avortement au fédéral, ou encore l’association grève étudiante et violence au niveau provincial, pour ne citer que ceux-là.

Lu chaque semaine sur le Huffington Post Québec par plus de 1 150 000 crétins endormis et malléables (malheureusement le document qui l’atteste est confidentiel, mais c’est vraiment ça les chiffres, il faut me croire), j’interviens également dans de nombreux grands médias sous différents pseudonymes dont les noms doivent rester secrets, vous le comprendrez bien.

Mon absence d’esprit d’équipe, ma morale élastique, mes excellentes capacités à aller vers mes intérêts personnels plutôt que ceux de la collectivité m’ont également amené à soutenir le Parti libéral du Québec lors de la dernière élection contre rémunération confortable et non déclarée.

Naturellement, je serais amené à penser que le transport du pétrole des sables bitumineux par pipeline à travers le pays représente un danger aberrant pour l’environnement, mais l’amélioration de mon confort personnel qui sera la conséquence de votre excellente rémunération de 4,50$ me fera vite oublier tout ça.

Je souhaite donc aujourd’hui mettre à profit mon mépris de la plèbe et mon absence totale de moralité au profit de votre remarquable entreprise.

Je vous prie d’agréer, Trans, l’expression de mon sincère engagement à enfoncer dans le cul de tous votre immonde, sinistre, mais rentable projet.

Étienne Savignac, Influenceur senior

1 novembre 2014 / Savignac

#patteblanche, ou le défilé des vertueux

L’époque est à la dissociation, c’est dans l’air du temps. Et si l’époque est à la dissociation, c’est parce qu’elle est à la suspicion. Pour se prévaloir du soupçon latent et pour s’angéliser aux yeux d’autrui, il s’agit donc avant tout de rassurer et de montrer patte blanche. On navigue ainsi dans ces eaux un peu troubles, loin de nos principes de justice qui faisaient jusqu’à présent de nous des innocents, jusqu’à preuve du contraire.

Il existe plusieurs techniques de dissociation. Une de mes préférées est celle de l’anticipation, très efficace. Prenez par exemple un couple de chroniqueurs oeuvrant dans un quotidien montréalais à grand tirage. Leur technique est la suivante: tenir à répétition des propos flirtant avec la xénophobie et/ou l’islamophobie, et finir chaque publication ou presque par : « évidemment les bien-pensants vont me traiter de xénophobe et/ou d’slamophobe, dans 3… 2… 1… ». Comme si cette simple anticipation suffisait à s’immuniser, à se dissocier de propos pourtant inacceptables, dégueulasses, et consciemment prononcés. Quoi qu’il en soit, la méthode fonctionne puisqu’elle est même reprise par certaines et certains de leurs collègues.

Si le #dans123 (chaque dissociation mérite son hashtag), si le #dans123 disais-je, place à distance les médiocres de leurs propres insanités, ils ne semblent pas s’en contenter et exigent, à leur tour, que d’autres se dissocient. Mais pas n’importe qui, bien entendu.

Ainsi, suite aux appels au djihad lancés par l’État Islamique depuis quelques mois et suite aux récents événements à St-Jean-Sur-Richelieu et à Ottawa, des voix se sont élevées pour que les Musulmans de partout, s’ils souhaitent être considérés comme fréquentables par nous [sic], dénoncent haut et clair la violence, l’islamisme, le terrorisme, la charria, la burqa, le tralala. Les cons ne se contentent donc plus de se dissocier avec lâcheté de leurs propres réflexions nauséabondes, ils exigent qu’une communauté toute entière, qui n’a rien demandé à personne, rassure son voisin en signifiant qu’elle ne fera pas sauter le quartier.

Une dissociation qui est ici contrainte, inspirée de triste mémoire par le bushisme débile « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » doublé du très faible « Qui ne dit mot consent », et qui a donné naissance au mouvement #notinmyname, hashtagué pour l’occasion.

La dissociation est tellement dans l’air du temps qu’il faut désormais se dissocier de tout, même de Jian Ghomeshi, et encore une fois montrer patte blanche. S’identifier comme un homme parfaitement inoffensif, en espérant qu’il en reste. Ainsi, dans un autre curieux défilé des vertueux, Patrick Lagacé et David Desjardins, dans leurs journaux respectifs, sont venus nous rappeler combien ils étaient des bons gars. L’un en revenant sur les horreurs de l’agression sexuelle et sur ses conséquences, l’autre à travers un ami imaginaire (Tony) aussi grotesque qu’improbable, mas tous les deux dans un #heforshe, un #notinmyname de plus, une espèce d’excuse au monde pour les culs sifflés par d’autres, suivie d’une mise en garde bien sentie sur le respect qui est évidemment dû aux femmes. Rien en tout cas pour nuire au lectorat, bien au contraire.

On me dira qu’on ne fait jamais assez d’éducation en la matière, et je vous répondrai, penaud, que vous avez bien raison, tout en cherchant comment vous convaincre que je suis un bon gars, moi aussi, je vous le jure, malgré des dissociations pas toujours évidentes quand j’omets parfois d’embrasser la vertu et de me distinguer du pire, alors que ça soignerait tellement mon capital sympathie.

Bien des horreurs se produisent dans le monde, ma petite dame, mon bon monsieur, et elles ont lieu sans mon consentement. Sachez que si les choses étaient faites #inmyname, tout un chacun irait en sécurité, on ne travaillerait jamais les lendemains de jours de repos, du Mercurey coulerait au robinet, et Richard Martineau livrerait le journal plutôt que de l’écrire.

5 octobre 2014 / Savignac

Sur la piste cyclable – Portraits

Je l’ai dit dans ma précédente chronique, je peine à quitter l’été, et la lente promenade d’automne qui nous emmène vers le froid m’accable de nostalgie, alors que certaines feuilles, elles, résistent encore.  Pas assez suicidaire pour adopter le cyclisme d’hiver, je rangerai bientôt mon vélo. C’est le moment de se rappeler de quelques visages qui m’ont accompagné durant toute la saison estivale, sur la piste cyclable.

- Le propriétaire
La scène se répète à chaque intersection ou presque, alors que nous attendons, les uns derrière les autres dans le couloir qui nous est réservé, que le feu passe au vert. À ce moment là, par la gauche, un cycliste remonte la file et vient poser le pied devant tout le monde. La main sur la hanche, le menton haut,  il me fait sentir avec des petites roulettes. On dirait le propriétaire de la piste. Il doit être là depuis le début, c’est sûr, ou alors c’est son père qui l’a construite.  La première fois, ça m’a vraiment impressionné. Je me suis dit : pour être en confiance comme ça, soit c’est quelqu’un de très important, soit il est Français.

- Armstrong à sacoches
Cinquante et un ans, la petite est au Cégep, le condo est payé, Monique fait des sudokus,  l’ennui est croissant, comme ce ventre de plus en plus difficile à dissimuler. Grâce à une augmentation de salaire bien méritée et pour oublier un système érectile de plus en plus capricieux, il est allé s’équiper. Attention, pas n’importe quoi: du Louis Garneau, de la tête aux couilles, du guidon au dérailleur. Moulé dans son kit de grimpeur, c’est juché sur son fibre de carbone à sacoches et l’oeil rivé sur l’odomètre digital dernier cri qu’il parcourra le kilomètre et demi qui le sépare de son bureau, convaincu de rajeunir bientôt. Peut-être.

- Le taxi
Je souhaite sa mort, puisqu’il souhaite la mienne.

- La petite grosse
Une pomme, deux Snickers, et La liste de mes envies dans le panier de son vélo neuf mais pas très beau, c’est la plus vaillante de la piste. Les joues rouges, le casque trop petit, et la mèche collée sur le front, l’oxygène est aussi rare le long du Parc Laurier qu’en haut de l’Anapurna pour ce derrière courageux, fruit d’une pondération par trop contrariée. Chaque déplacement est une lutte impitoyable contre les éléments et la ville ingrate, quelque soit la direction, une ascension permanente.

- Le coursier
Il y a belle lurette qu’il a quitté la piste cyclable, ou il ne l’a probablement jamais empruntée puisque c’est autorisé. Fils à deux roues de Falardeau et de Che Guevara, le coursier ne roule que dans les sens interdits, dépasse par la gauche, par la droite, par en dessous ou par au dessus si nécessaire, coupe la route même aux poussettes et s’arrête au feu vert pour se rouler un bat. Dérobé sur un vélodrome et vieilli huit ans en fût de chêne, son vélo se distingue par une absence de tout artifice, dont les freins, accessoires particulièrement inutiles puisqu’il est de la responsabilité des chiens de bourgeois de l’éviter.

- Le petit vieux
À l’instar de la petite grosse, le petit vieux est une nuisance. Comme pour elle, chaque coup de pédale lui fait trois plus mal qu’à n’importe qui sur deux roues. Déjà identifié comme un improductif notoire, voilà qu’il vient ralentir les rentables à l’heure de pointe avec son tricycle ridicule. Il faudrait qu’il évite l’heure de pointe. Il faudrait qu’il évite aussi la tranche de dix à quatre, à cause des livraisons, et celle du soir, de sept à neuf, réservée aux familles. Il lui est plutôt recommandé de venir souffrir entre une et trois heures le dimanche, puisque de toute façon ses enfants ne lui rendront pas visite.

- Le fâché
Quand le bonheur a été distribué, il était pogné dans la côte de Berri, coincé entre deux vieux et une petite grosse au souffle court. Depuis, il est noir de rage. Sur son vélo, il a installé une sonnette. Une grosse sonnette. Ça ne va jamais assez vite pour lui. Quand il dépasse, il sonne comme un perdu et il crie Attention! Attention! Puis il sacre parce qu’on ne se tasse jamais assez rapidement. Quand un vélo dans l’autre sens s’approche par trop près, il veut le tuer, le détruire, comme cet inconscient de piéton, un pied en bas du trottoir : « t’es sur la piste cyclable, ostie! » Quand aux automobilistes, ils n’ont pas acheté leur voiture pour se placer, mais pour faire chier les cyclistes en général, et lui en particulier.

- Le bixiste
C’est mon préféré. D’abord parce que on l’entend arriver de loin, gueling, gueling, mais surtout pour son élégance. De part sa structure particulière, le BIxi, qui a l’aéro-dynamisme d’une déneigeuse ukrainienne, impose à quiconque le chevauche, un dos tellement droit qu’on peut se demander si son utilisateur a vérifié s’il y avait une selle avant de s’asseoir. Mais peu importe, il confère à qui l’enfourche une allure chevaleresque du plus bel effet, surtout quand il porte aussi élégamment le veston et la pince à pantalon comme il est de mise à partir de René Lévesque. La particularité du Bixi, c’est sa limitation d’usage cardinale puisqu’il ne fonctionne que du nord au sud. Pour le trajet inverse, il faut prendre le métro.

- La hipster
Casque de skate façon coursier et longue chevelure sur le côté, elle a tout juste vingt ans, un vieux vélo de route déglingué, et la détermination de Frida Khalo. Dans la côte de Berri ascendante, elle parle au téléphone et finit son déjeuner. Dimanche, elle a couru un demi-marathon en matinée pour faire plaisir à sa copine sportive, elle est allée voir Mommy sur l’heure du lunch, puis elle a étudié le reste de la journée en buvant doucement son jus de kale. En soirée, elle a repris son vélo pour se rendre à son cours de yoga chaud dans Villeray. Demain, elle réussira son examen, mangera rapidement son dîner, puis deviendra médecin, chercheure ou avocate.

Ils vont tous me manquer, mais on se retrouvera bientôt dans le métro, pour un nouveau tour de piste. Le fâché se fâchera, le petit vieux sèchera, la petite grosse suera. Moi, je continuerai de poser mon regard amusé sur mes semblables, espérant de n’être aucun d’eux, mais au fond convaincu d’être un petit peu de tous ceux là.

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27 août 2014 / Savignac

Fin de saison

Des autoroutes, des pistes cyclables et des Walmart encombrés, un soleil plus lent, plus bas, plus lourd, le doux parfum des cahiers et des crayons bangladais, Bazzo qui rebazzotte beaucoup trop tôt. Comme dirait Pascal Henrard chaque fois qu’août achève : c’est la rentrée.

Ré-enfoncé dans le normal, je peine à quitter l’été, sa douceur, ses terrasses, ses femmes-objets. Montréal marche vers l’automne en prenant délicatement notre main et doucement nos sourires. La ville s’attriste imperceptiblement, sauf dans le Mile-end où cette année la saison des mélancolies marquera la fin de ces terribles démangeaisons faciales provoquées par ce qu’on appellera plus tard en dermatologie le syndrome SDBTBB, ou la sueur du bien trop barbu à bicyclette.

C’est à partir de la mi-août qu’en général, je défaillis. L’automne n’est pas encore frappé à la porte de mes regrets que son ombre aux yeux rougis sonne déjà au carillon de mon désespoir et me fait produire une poésie bon marché dont vous êtes actuellement les témoins tout autant stupéfaits qu’impuissants. De cette fuite du temps je devrais pourtant me réjouir. Si j’ai dans le fond de mes souliers un peu de sable nostalgique, je quitte sans regrets un été meurtrier. Un été de sang. Un été de larmes. Ça avait pourtant bien commencé avec la Coupe du Monde. Dans Villeray, l’Algérie l’a gagnée 6 fois  en 11 jours et en 4 matches. Pour les retardataires, dans le groupe de la mort, Israël l’a emporté 1440 à 4 en temps réglementaire, et l’Ukraine résiste bien en prolongation face à une Russie sournoise mais bien entraînée.

Ice Bucket Challenge. Le défi de la chaudière d’eau glacée. Ils sont tellement fiers les anglophones que toutes leurs expressions prennent moins de place que les nôtres. Ah ça ils sont fiers! Et bien je serais eux, je m’apaiserais le square face, parce qu’on s’en vient bilingue, man, tu sauras.  Any chemins.

Oui, j’ai perdu des amis. C’est ma faute, j’y ai pas cru au début. Bêtement, je me disais : il ne peut s’agir d’un élan authentique de générosité. Si l’humain était bon, ça se saurait, et les enfants palestiniens sauteraient encore sur les prothèses de leurs parents. Bêtement je me disais aussi : de toute façon l’authenticité n’existe pas. Puisque l’humain est un animal social, il est en représentation permanente, toujours en éloignement de soi, et ce bien avant Facebook, et ce depuis la veille au soir de la nuit des temps, simplement parce qu’il ne veut pas crever tout seul, comme un vulgaire Gazaoui. Bêtement je me disais encore : Ces cons qui se gèlent n’ont aucune empathie, ils ne sont que des spéculateurs au coeur de glace à la bourse masturbatoire d’un moi atrophié dont l’opportuniste vulgarité n’a d’égale que que cette phrase interminable ou la laideur d’un carré rouge appliqué sur une voiture de flic comme le rouge à lèvres recyclé et trop appuyé sur une pute en décomposition sur Ontario, passé Alexandre de Sève.

Et bien pas du tout. Comme vous, je connais des gens remarquables qui se sont arrosés pour la cause, avec sincérité, et qui ont fait un don. Ça m’a vraiment fait chier. Moi j’aime quand mon monde est monolithique, homogène. Sur la piste cyclable, je suis heureux. J’y retrouve rigoureusement les mêmes cons que sur la route et que dans le métro. J’aurais aimé que seuls les cons s’englacent, ça m’aurait rassuré. Et puis j’aurais pu fièrement conspuer ces spéculateurs au coeur de glace à la bourse masturbatoire d’un moi atrophié dont l’opportuniste vulgarité n’égale qu’un maire prochainement télévisé. Sur Ontario, passé Alexandre de Sève.

Sinon, je suis en train d’écrire un livre pour enfants. C’est l’histoire d’un ministre de l’éducation.

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11 août 2014 / Savignac

La voisine

Parfois rond, parfois mi-clos,
Elle a toujours un oeil sur nous.
Nous regarder faire.
Nous regarder défaire.

Cette nuit, elle s’est approchée,
Elle fait ça parfois,
Curieuse et amicale encore,
Pour prendre des nouvelles.

Elle prévient toujours,
Elle précise l’heure,
On peut ranger un peu,
Ramasser quelques débris.

On sait son indulgence,
Elle sait son privilège,
Elle qui n’assiste jamais,
À aucun enlunement.

25 juillet 2014 / Savignac

Mauvaise foi, bonne guerre

D’aucuns ont posé la question: pourquoi sommes-nous si sensibles au conflit israélo-palestinien, tandis qu’on crève la gueule ouverte en Syrie et ailleurs dans l’indifférence générale? D’abord, dans notre psyché collective, c’est un conflit rassurant, avec ses deux camps, sa frontière; une bonne vielle guerre, à l’ancienne. Les dernières années nous ont donné des luttes confuses à consommer; une guerre au terrorisme, avec un ennemi partout et nulle part, des fois ici, des fois là-bas, ça peut péter dans les airs demain, mais dans le métro aussi, dans le nôtre peut-être… ou encore des guerres civiles complexes, le tout sur fond de dictatures, de religions, ou de pétrole. Là c’est bien, c’est clair, c’est comme une finale de coupe du monde : ils sont deux, on en choisi un, on va s’acheter le chandail, et on ne changera pas d’idée jusqu’à la victoire.

Je suis allé engueuler Lise Ravary. Elle venait d’écrire une connerie gigantesque, un exemple de mauvaise foi fumeuse : « Donner ses enfants pour la Palestine, c’est une chose. Mais que sont-ils prêts à donner pour la paix ? ». À ce moment là, Israël menait confortablement la partie 316 morts à 1. Je suis allé lui dire que c’était honteux de dire une chose pareille, qu’elle devrait se retenir, qu’Israël était l’agresseur, etc, etc.

Lise est juive. Attention, pas juive comme moi je suis catholique, soit d’un héritage subi comme un malheureux air de famille, non, Lise est juive convertie, donc on ne peut plus volontaire, éclairée, et engagée. La présentation de son éditeur est sans équivoque: « Lise Ravary est tombée amoureuse du judaïsme au point de vouloir se convertir ». Dès lors, c’est quoi la job de Lise Ravary, à part avoir autant d’avis sur l’actualité que je ne prends de repas par jour? Sa job c’est d’être juive, et plus que jamais en ce moment. Sa job, c’est de défendre sa communauté: elle a un agenda politique. Et moi, grand génie, je suis allé l’engueuler. Mais qu’est-ce que j’espérais? Qu’elle me réponde, de bonne foi: « Dîtes-moi Savignac, mais vous avez raison, je réalise à vous entendre que ma patrie, mes frères de confession ont une réaction violente inacceptable et disproportionnée en réponse aux jets de roquettes palestiniens, et je m’en vais de ce pas les dénoncer ». Dire à une pro-israélienne qu’Israël exagère et lui demander de reconnaître sa mauvaise foi… parler d’Emmanuel Kant à Denis Coderre aurait donné de meilleurs résultats.

Lise Ravary porte le maillot d’Israël et moi, moins converti qu’elle quand même, je porte celui de la Palestine. Retour à notre engueulade. Bon, pour être honnête, je devrais dire retour à mon engueulade, parce qu’elle a eu cette intelligence insoupçonnée de ne pas répondre à mes invectives, c’est plutôt une de ses copines qui a pris le relais. Une pro-israélienne aussi. De course. De compétition. En trois phrases, elle avait réglé mon cas : Antisémite. Merde, c’est pas rien. J’aurais préféré roux. Antisémite, c’est dur sur le bonhomme. Je ne sais plus trop comment on a fini ça, j’ai probablement conclu doucement sur un « va au diable vieille salope », ou quelque chose du genre. Bref, on n’a pas réservé ensemble cet été.

Ensuite, y’a l’autre tache qu’est arrivée. Vous savez, le genre grand flanc mou, qui n’a aucun des deux chandails, il en porte un autre, un qu’on sait pas trop d’où. Et il se fait taper la gueule sans s’arrêter : « Vous savez, c’est un conflit complexe, qui puise ses racines non pas dans la création de l’Israël d’après-guerre, mais dans une histoire bien plus ancienne, une histoire millénaire et confuse, bien avant les écrits quand, déjà, aux portes de Jérusalem … ». T’as juste envie de le faire monter sur un vol de la Malaysia.

Pourtant, me direz-vous, c’est lui qui a raison. C’est une histoire complexe, un territoire difficile à définir, c’est vrai. Vous savez quoi? Je m’en fous. Et si Lise Ravary a sans aucun doute raison quand elle dit qu’il est insupportable de vivre sous la menace permanente de roquettes, je réponds encore, plein de la mauvaise foi qu’elle m’autorise par la sienne, que je m’en fous encore, que rien ne peut justifier ce qu’est en train de faire Netanyahou, ce porc, cet assassin d’enfants que je voudrais voir fumant au milieu des chairs de Gaza.

Et puisque la mauvaise foi c’est de bonne guerre, chère vous qui m’avez traité d’antisémite, je vous donne à lire ces quelques mots écrits par Primo Levi à son retour d’Auschwitz, en introduction de Si c’est un homme.

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’ est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Turin, janvier 1947, Primo Levi

3 juillet 2014 / Savignac

Inédit: entrevue avec Jean Tremblay, maire de Saguenay

Malgré une amitié encore en construction, j’ai accepté de répondre à plusieurs questions de l’honorable maire de Saguenay, Monsieur Jean Tremblay. Entrevue.

Jean Tremblay: Ça veut dire quoi créer de la richesse?
Étienne Savignac: Bonjour Jean. Bisou? Pas bisou, d’accord. C’est une bonne question, et je vous remercie de me l’avoir posée. Voyez-vous, il faudrait d’abord définir la richesse. Vous permettez? La richesse, c’est compliqué, et il se peut que vous ne saisissiez pas l’entièreté de mon propos, mais c’est pas grave. La richesse représente une accumulation de biens, et en soi, personne ne peut être contre puisque l’abondance est réjouissance, mon bien cher frère. Ce qui est important, c’est le destin qu’on réserve au magot. Si comme Platon vous avez la conviction que la richesse doit être répartie entre tous, vous créez de la richesse. Platon? Un ancien quart arrière, c’est pas important. En revanche, si vous pensez comme Aristote que la richesse doit récompenser l’effort, vous créez, en plus de la richesse, de la pauvreté. C’est un peu ce modèle qui s’applique dans la société dans laquelle nous vivons.

J.T: Pourquoi préciser: La société dans laquelle nous vivons? Y en a_t_il une autre?
E.S: Il y en a plein d’autres, Jean, vous savez. Connaissez-vous Les Chimbas? Non? Ils vivent nus, entre la Namibie et l’Angola, soit à un peu à l’est de Jonquière, et ils se teignent la peau en rouge. Et bien vous savez quoi? Leurs maisons sont faites de feuilles de palmiers et d’excréments de vaches. La plupart des hommes Chimbas se défoncent la gueule en mâchant des feuilles drôles, puis entreprennent leurs épouses sans la délicatesse qui leur serait due. En dépit de plusieurs points communs avec vous (ils font pipi debout, ils ignorent tout d’Aristote, et leur activité principale, outre se dépouiller, réside en un dialogue curieux avec l’éternel), oui en dépit de ces points qui vous rassemblent, ils vivent, je crois, dans une société dans laquelle nous ne vivons pas.

J.T: Ça vient d’où l’argent neuf?
E.S: C’est une question piège. J’aurais dû m’y attendre, j’ai bien vu que le Chimbas vous était resté en travers de la gorge. Si vous ne vous étiez pas adressé directement à moi, j’aurais tout d’un coup eu comme un vertige, en me disant: coudonc, il est maire d’une grande ville, et il ne sait pas c’est quoi créer de la richesse, et pire, il ne sait même pas comment l’argent se met en circulation dans une économie moderne? J’ai eu un peu peur!

J.T: On fait quoi pour changer de mode?
E.S: Si vous parlez des fameux modes, de ces modes à la modes, je dis attention: ne vous laissez pas influencer, ne vous laissez pas tourner le bouton. Tourner le bouton, être en fonction, fuir le vide. Rien ne doit s’intercaler entre le rinçage et l’essorage, pas de flottement, pas d’imprécision. Être en mode, en mode à tout prix. En revanche, Si vous voulez parler du seyant gilet brun qui tombe délicatement sur vos épaules à la courbure à la fois douce et robuste, sage et folle, ferme et coquette, je vous dirais: ne changez rien Jean, la chienne à Jacques n’a qu’à bien se tenir.

J.T: Qu’est-ce qu’il fait le ministre de l’occupation du territoire?
E.S: Du peu que je sais, il me semble que c’est le ministre chargé de l’administration et du développement des municipalités. En d’autres termes, c’est votre patron. Pas celui sur la croix, l’autre.

J.T: Comment écrit-t-on Sotchi? Sochi?
E.S: Rio.

J.T: Ça veut dire quoi ¨ Les vraies affaires¨?
E.S: S’occuper des vraies affaires, c’est être capable de distinguer l’essentiel du superflu, et d’en faire sa priorité. Par exemple, il s’agirait pour un maire de travailler sans relâche au développement économique, social et culturel de sa ville plutôt que de passer des heures interminables, payées par les contribuables,  à se minoucher le divin, à s’incanter sur Facebook et écrire des visions d’avenir telles que, par exemple, :  » je me plais à regarder tous ces oiseaux qui viennent nous visiter le printemps et que mon épouse nourrit grâce aux aliments qu’elle achète chez Walmart. »

J.T: Que s’est-il passé dans le dossier de Ferroatlantica?
E.S: On ne peut pas être au four, au moulin, et au confessionnal à la fois, mon bon Jean. Et bien, pendant que vous caressiez la grâce et frenchiez la nature d’un printemps retrouvé, Ferroatlantica choisissait Port Cartier plutôt que Saguenay pour y implanter sa nouvelle usine et créer près de 350 emplois.

J.T: Pourquoi attribue-t-on autant de valeur au diamant?
E.S: Moi aussi je changerais du sujet, je vous comprends, Frère Jean.

J.T: Qu’est-ce qu’on faisait avant la tablette et le tel. Cell?
E.S: Soupir…

J.T: The head of the Catholic Church is Pope Benedict XVI, other religions who is the leader?
E.S: Amen, Jean. Amen.

Répondez, vous aussi, aux questions existentielles de Jean Tremblay, elles sont toutes malheureusement réelles et disponibles sur sa page Facebook.