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5 octobre 2014 / Savignac

Sur la piste cyclable – Portraits

Je l’ai dit dans ma précédente chronique, je peine à quitter l’été, et la lente promenade d’automne qui nous emmène vers le froid m’accable de nostalgie, alors que certaines feuilles, elles, résistent encore.  Pas assez suicidaire pour adopter le cyclisme d’hiver, je rangerai bientôt mon vélo. C’est le moment de se rappeler de quelques visages qui m’ont accompagné durant toute la saison estivale, sur la piste cyclable.

- Le propriétaire
La scène se répète à chaque intersection ou presque, alors que nous attendons, les uns derrière les autres dans le couloir qui nous est réservé, que le feu passe au vert. À ce moment là, par la gauche, un cycliste remonte la file et vient poser le pied devant tout le monde. La main sur la hanche, le menton haut,  il me fait sentir avec des petites roulettes. On dirait le propriétaire de la piste. Il doit être là depuis le début, c’est sûr, ou alors c’est son père qui l’a construite.  La première fois, ça m’a vraiment impressionné. Je me suis dit : pour être en confiance comme ça, soit c’est quelqu’un de très important, soit il est Français.

- Armstrong à sacoches
Cinquante et un ans, la petite est au Cégep, le condo est payé, Monique fait des sudokus,  l’ennui est croissant, comme ce ventre de plus en plus difficile à dissimuler. Grâce à une augmentation de salaire bien méritée et pour oublier un système érectile de plus en plus capricieux, il est allé s’équiper. Attention, pas n’importe quoi: du Louis Garneau, de la tête aux couilles, du guidon au dérailleur. Moulé dans son kit de grimpeur, c’est juché sur son fibre de carbone à sacoches et l’oeil rivé sur l’odomètre digital dernier cri qu’il parcourra le kilomètre et demi qui le sépare de son bureau, convaincu de rajeunir bientôt. Peut-être.

- Le taxi
Je souhaite sa mort, puisqu’il souhaite la mienne.

- La petite grosse
Une pomme, deux Snickers, et La liste de mes envies dans le panier de son vélo neuf mais pas très beau, c’est la plus vaillante de la piste. Les joues rouges, le casque trop petit, et la mèche collée sur le front, l’oxygène est aussi rare le long du Parc Laurier qu’en haut de l’Anapurna pour ce derrière courageux, fruit d’une pondération par trop contrariée. Chaque déplacement est une lutte impitoyable contre les éléments et la ville ingrate, quelque soit la direction, une ascension permanente.

- Le coursier
Il y a belle lurette qu’il a quitté la piste cyclable, ou il ne l’a probablement jamais empruntée puisque c’est autorisé. Fils à deux roues de Falardeau et de Che Guevara, le coursier ne roule que dans les sens interdits, dépasse par la gauche, par la droite, par en dessous ou par au dessus si nécessaire, coupe la route même aux poussettes et s’arrête au feu vert pour se rouler un bat. Dérobé sur un vélodrome et vieilli huit ans en fût de chêne, son vélo se distingue par une absence de tout artifice, dont les freins, accessoires particulièrement inutiles puisqu’il est de la responsabilité des chiens de bourgeois de l’éviter.

- Le petit vieux
À l’instar de la petite grosse, le petit vieux est une nuisance. Comme pour elle, chaque coup de pédale lui fait trois plus mal qu’à n’importe qui sur deux roues. Déjà identifié comme un improductif notoire, voilà qu’il vient ralentir les rentables à l’heure de pointe avec son tricycle ridicule. Il faudrait qu’il évite l’heure de pointe. Il faudrait qu’il évite aussi la tranche de dix à quatre, à cause des livraisons, et celle du soir, de sept à neuf, réservée aux familles. Il lui est plutôt recommandé de venir souffrir entre une et trois heures le dimanche, puisque de toute façon ses enfants ne lui rendront pas visite.

- Le fâché
Quand le bonheur a été distribué, il était pogné dans la côte de Berri, coincé entre deux vieux et une petite grosse au souffle court. Depuis, il est noir de rage. Sur son vélo, il a installé une sonnette. Une grosse sonnette. Ça ne va jamais assez vite pour lui. Quand il dépasse, il sonne comme un perdu et il crie Attention! Attention! Puis il sacre parce qu’on ne se tasse jamais assez rapidement. Quand un vélo dans l’autre sens s’approche par trop près, il veut le tuer, le détruire, comme cet inconscient de piéton, un pied en bas du trottoir : « t’es sur la piste cyclable, ostie! » Quand aux automobilistes, ils n’ont pas acheté leur voiture pour se placer, mais pour faire chier les cyclistes en général, et lui en particulier.

- Le bixiste
C’est mon préféré. D’abord parce que on l’entend arriver de loin, gueling, gueling, mais surtout pour son élégance. De part sa structure particulière, le BIxi, qui a l’aéro-dynamisme d’une déneigeuse ukrainienne, impose à quiconque le chevauche, un dos tellement droit qu’on peut se demander si son utilisateur a vérifié s’il y avait une selle avant de s’asseoir. Mais peu importe, il confère à qui l’enfourche une allure chevaleresque du plus bel effet, surtout quand il porte aussi élégamment le veston et la pince à pantalon comme il est de mise à partir de René Lévesque. La particularité du Bixi, c’est sa limitation d’usage cardinale puisqu’il ne fonctionne que du nord au sud. Pour le trajet inverse, il faut prendre le métro.

- La hipster
Casque de skate façon coursier et longue chevelure sur le côté, elle a tout juste vingt ans, un vieux vélo de route déglingué, et la détermination de Frida Khalo. Dans la côte de Berri ascendante, elle parle au téléphone et finit son déjeuner. Dimanche, elle a couru un demi-marathon en matinée pour faire plaisir à sa copine sportive, elle est allée voir Mommy sur l’heure du lunch, puis elle a étudié le reste de la journée en buvant doucement son jus de kale. En soirée, elle a repris son vélo pour se rendre à son cours de yoga chaud dans Villeray. Demain, elle réussira son examen, mangera rapidement son dîner, puis deviendra médecin, chercheure ou avocate.

Ils vont tous me manquer, mais on se retrouvera bientôt dans le métro, pour un nouveau tour de piste. Le fâché se fâchera, le petit vieux sèchera, la petite grosse suera. Moi, je continuerai de poser mon regard amusé sur mes semblables, espérant de n’être aucun d’eux, mais au fond convaincu d’être un petit peu de tous ceux là.

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27 août 2014 / Savignac

Fin de saison

Des autoroutes, des pistes cyclables et des Walmart encombrés, un soleil plus lent, plus bas, plus lourd, le doux parfum des cahiers et des crayons bangladais, Bazzo qui rebazzotte beaucoup trop tôt. Comme dirait Pascal Henrard chaque fois qu’août achève : c’est la rentrée.

Ré-enfoncé dans le normal, je peine à quitter l’été, sa douceur, ses terrasses, ses femmes-objets. Montréal marche vers l’automne en prenant délicatement notre main et doucement nos sourires. La ville s’attriste imperceptiblement, sauf dans le Mile-end où cette année la saison des mélancolies marquera la fin de ces terribles démangeaisons faciales provoquées par ce qu’on appellera plus tard en dermatologie le syndrome SDBTBB, ou la sueur du bien trop barbu à bicyclette.

C’est à partir de la mi-août qu’en général, je défaillis. L’automne n’est pas encore frappé à la porte de mes regrets que son ombre aux yeux rougis sonne déjà au carillon de mon désespoir et me fait produire une poésie bon marché dont vous êtes actuellement les témoins tout autant stupéfaits qu’impuissants. De cette fuite du temps je devrais pourtant me réjouir. Si j’ai dans le fond de mes souliers un peu de sable nostalgique, je quitte sans regrets un été meurtrier. Un été de sang. Un été de larmes. Ça avait pourtant bien commencé avec la Coupe du Monde. Dans Villeray, l’Algérie l’a gagnée 6 fois  en 11 jours et en 4 matches. Pour les retardataires, dans le groupe de la mort, Israël l’a emporté 1440 à 4 en temps réglementaire, et l’Ukraine résiste bien en prolongation face à une Russie sournoise mais bien entraînée.

Ice Bucket Challenge. Le défi de la chaudière d’eau glacée. Ils sont tellement fiers les anglophones que toutes leurs expressions prennent moins de place que les nôtres. Ah ça ils sont fiers! Et bien je serais eux, je m’apaiserais le square face, parce qu’on s’en vient bilingue, man, tu sauras.  Any chemins.

Oui, j’ai perdu des amis. C’est ma faute, j’y ai pas cru au début. Bêtement, je me disais : il ne peut s’agir d’un élan authentique de générosité. Si l’humain était bon, ça se saurait, et les enfants palestiniens sauteraient encore sur les prothèses de leurs parents. Bêtement je me disais aussi : de toute façon l’authenticité n’existe pas. Puisque l’humain est un animal social, il est en représentation permanente, toujours en éloignement de soi, et ce bien avant Facebook, et ce depuis la veille au soir de la nuit des temps, simplement parce qu’il ne veut pas crever tout seul, comme un vulgaire Gazaoui. Bêtement je me disais encore : Ces cons qui se gèlent n’ont aucune empathie, ils ne sont que des spéculateurs au coeur de glace à la bourse masturbatoire d’un moi atrophié dont l’opportuniste vulgarité n’a d’égale que que cette phrase interminable ou la laideur d’un carré rouge appliqué sur une voiture de flic comme le rouge à lèvres recyclé et trop appuyé sur une pute en décomposition sur Ontario, passé Alexandre de Sève.

Et bien pas du tout. Comme vous, je connais des gens remarquables qui se sont arrosés pour la cause, avec sincérité, et qui ont fait un don. Ça m’a vraiment fait chier. Moi j’aime quand mon monde est monolithique, homogène. Sur la piste cyclable, je suis heureux. J’y retrouve rigoureusement les mêmes cons que sur la route et que dans le métro. J’aurais aimé que seuls les cons s’englacent, ça m’aurait rassuré. Et puis j’aurais pu fièrement conspuer ces spéculateurs au coeur de glace à la bourse masturbatoire d’un moi atrophié dont l’opportuniste vulgarité n’égale qu’un maire prochainement télévisé. Sur Ontario, passé Alexandre de Sève.

Sinon, je suis en train d’écrire un livre pour enfants. C’est l’histoire d’un ministre de l’éducation.

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11 août 2014 / Savignac

La voisine

Parfois rond, parfois mi-clos,
Elle a toujours un oeil sur nous.
Nous regarder faire.
Nous regarder défaire.

Cette nuit, elle s’est approchée,
Elle fait ça parfois,
Curieuse et amicale encore,
Pour prendre des nouvelles.

Elle prévient toujours,
Elle précise l’heure,
On peut ranger un peu,
Ramasser quelques débris.

On sait son indulgence,
Elle sait son privilège,
Elle qui n’assiste jamais,
À aucun enlunement.

25 juillet 2014 / Savignac

Mauvaise foi, bonne guerre

D’aucuns ont posé la question: pourquoi sommes-nous si sensibles au conflit israélo-palestinien, tandis qu’on crève la gueule ouverte en Syrie et ailleurs dans l’indifférence générale? D’abord, dans notre psyché collective, c’est un conflit rassurant, avec ses deux camps, sa frontière; une bonne vielle guerre, à l’ancienne. Les dernières années nous ont donné des luttes confuses à consommer; une guerre au terrorisme, avec un ennemi partout et nulle part, des fois ici, des fois là-bas, ça peut péter dans les airs demain, mais dans le métro aussi, dans le nôtre peut-être… ou encore des guerres civiles complexes, le tout sur fond de dictatures, de religions, ou de pétrole. Là c’est bien, c’est clair, c’est comme une finale de coupe du monde : ils sont deux, on en choisi un, on va s’acheter le chandail, et on ne changera pas d’idée jusqu’à la victoire.

Je suis allé engueuler Lise Ravary. Elle venait d’écrire une connerie gigantesque, un exemple de mauvaise foi fumeuse : « Donner ses enfants pour la Palestine, c’est une chose. Mais que sont-ils prêts à donner pour la paix ? ». À ce moment là, Israël menait confortablement la partie 316 morts à 1. Je suis allé lui dire que c’était honteux de dire une chose pareille, qu’elle devrait se retenir, qu’Israël était l’agresseur, etc, etc.

Lise est juive. Attention, pas juive comme moi je suis catholique, soit d’un héritage subi comme un malheureux air de famille, non, Lise est juive convertie, donc on ne peut plus volontaire, éclairée, et engagée. La présentation de son éditeur est sans équivoque: « Lise Ravary est tombée amoureuse du judaïsme au point de vouloir se convertir ». Dès lors, c’est quoi la job de Lise Ravary, à part avoir autant d’avis sur l’actualité que je ne prends de repas par jour? Sa job c’est d’être juive, et plus que jamais en ce moment. Sa job, c’est de défendre sa communauté: elle a un agenda politique. Et moi, grand génie, je suis allé l’engueuler. Mais qu’est-ce que j’espérais? Qu’elle me réponde, de bonne foi: « Dîtes-moi Savignac, mais vous avez raison, je réalise à vous entendre que ma patrie, mes frères de confession ont une réaction violente inacceptable et disproportionnée en réponse aux jets de roquettes palestiniens, et je m’en vais de ce pas les dénoncer ». Dire à une pro-israélienne qu’Israël exagère et lui demander de reconnaître sa mauvaise foi… parler d’Emmanuel Kant à Denis Coderre aurait donné de meilleurs résultats.

Lise Ravary porte le maillot d’Israël et moi, moins converti qu’elle quand même, je porte celui de la Palestine. Retour à notre engueulade. Bon, pour être honnête, je devrais dire retour à mon engueulade, parce qu’elle a eu cette intelligence insoupçonnée de ne pas répondre à mes invectives, c’est plutôt une de ses copines qui a pris le relais. Une pro-israélienne aussi. De course. De compétition. En trois phrases, elle avait réglé mon cas : Antisémite. Merde, c’est pas rien. J’aurais préféré roux. Antisémite, c’est dur sur le bonhomme. Je ne sais plus trop comment on a fini ça, j’ai probablement conclu doucement sur un « va au diable vieille salope », ou quelque chose du genre. Bref, on n’a pas réservé ensemble cet été.

Ensuite, y’a l’autre tache qu’est arrivée. Vous savez, le genre grand flanc mou, qui n’a aucun des deux chandails, il en porte un autre, un qu’on sait pas trop d’où. Et il se fait taper la gueule sans s’arrêter : « Vous savez, c’est un conflit complexe, qui puise ses racines non pas dans la création de l’Israël d’après-guerre, mais dans une histoire bien plus ancienne, une histoire millénaire et confuse, bien avant les écrits quand, déjà, aux portes de Jérusalem … ». T’as juste envie de le faire monter sur un vol de la Malaysia.

Pourtant, me direz-vous, c’est lui qui a raison. C’est une histoire complexe, un territoire difficile à définir, c’est vrai. Vous savez quoi? Je m’en fous. Et si Lise Ravary a sans aucun doute raison quand elle dit qu’il est insupportable de vivre sous la menace permanente de roquettes, je réponds encore, plein de la mauvaise foi qu’elle m’autorise par la sienne, que je m’en fous encore, que rien ne peut justifier ce qu’est en train de faire Netanyahou, ce porc, cet assassin d’enfants que je voudrais voir fumant au milieu des chairs de Gaza.

Et puisque la mauvaise foi c’est de bonne guerre, chère vous qui m’avez traité d’antisémite, je vous donne à lire ces quelques mots écrits par Primo Levi à son retour d’Auschwitz, en introduction de Si c’est un homme.

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’ est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Turin, janvier 1947, Primo Levi

3 juillet 2014 / Savignac

Inédit: entrevue avec Jean Tremblay, maire de Saguenay

Malgré une amitié encore en construction, j’ai accepté de répondre à plusieurs questions de l’honorable maire de Saguenay, Monsieur Jean Tremblay. Entrevue.

Jean Tremblay: Ça veut dire quoi créer de la richesse?
Étienne Savignac: Bonjour Jean. Bisou? Pas bisou, d’accord. C’est une bonne question, et je vous remercie de me l’avoir posée. Voyez-vous, il faudrait d’abord définir la richesse. Vous permettez? La richesse, c’est compliqué, et il se peut que vous ne saisissiez pas l’entièreté de mon propos, mais c’est pas grave. La richesse représente une accumulation de biens, et en soi, personne ne peut être contre puisque l’abondance est réjouissance, mon bien cher frère. Ce qui est important, c’est le destin qu’on réserve au magot. Si comme Platon vous avez la conviction que la richesse doit être répartie entre tous, vous créez de la richesse. Platon? Un ancien quart arrière, c’est pas important. En revanche, si vous pensez comme Aristote que la richesse doit récompenser l’effort, vous créez, en plus de la richesse, de la pauvreté. C’est un peu ce modèle qui s’applique dans la société dans laquelle nous vivons.

J.T: Pourquoi préciser: La société dans laquelle nous vivons? Y en a_t_il une autre?
E.S: Il y en a plein d’autres, Jean, vous savez. Connaissez-vous Les Chimbas? Non? Ils vivent nus, entre la Namibie et l’Angola, soit à un peu à l’est de Jonquière, et ils se teignent la peau en rouge. Et bien vous savez quoi? Leurs maisons sont faites de feuilles de palmiers et d’excréments de vaches. La plupart des hommes Chimbas se défoncent la gueule en mâchant des feuilles drôles, puis entreprennent leurs épouses sans la délicatesse qui leur serait due. En dépit de plusieurs points communs avec vous (ils font pipi debout, ils ignorent tout d’Aristote, et leur activité principale, outre se dépouiller, réside en un dialogue curieux avec l’éternel), oui en dépit de ces points qui vous rassemblent, ils vivent, je crois, dans une société dans laquelle nous ne vivons pas.

J.T: Ça vient d’où l’argent neuf?
E.S: C’est une question piège. J’aurais dû m’y attendre, j’ai bien vu que le Chimbas vous était resté en travers de la gorge. Si vous ne vous étiez pas adressé directement à moi, j’aurais tout d’un coup eu comme un vertige, en me disant: coudonc, il est maire d’une grande ville, et il ne sait pas c’est quoi créer de la richesse, et pire, il ne sait même pas comment l’argent se met en circulation dans une économie moderne? J’ai eu un peu peur!

J.T: On fait quoi pour changer de mode?
E.S: Si vous parlez des fameux modes, de ces modes à la modes, je dis attention: ne vous laissez pas influencer, ne vous laissez pas tourner le bouton. Tourner le bouton, être en fonction, fuir le vide. Rien ne doit s’intercaler entre le rinçage et l’essorage, pas de flottement, pas d’imprécision. Être en mode, en mode à tout prix. En revanche, Si vous voulez parler du seyant gilet brun qui tombe délicatement sur vos épaules à la courbure à la fois douce et robuste, sage et folle, ferme et coquette, je vous dirais: ne changez rien Jean, la chienne à Jacques n’a qu’à bien se tenir.

J.T: Qu’est-ce qu’il fait le ministre de l’occupation du territoire?
E.S: Du peu que je sais, il me semble que c’est le ministre chargé de l’administration et du développement des municipalités. En d’autres termes, c’est votre patron. Pas celui sur la croix, l’autre.

J.T: Comment écrit-t-on Sotchi? Sochi?
E.S: Rio.

J.T: Ça veut dire quoi ¨ Les vraies affaires¨?
E.S: S’occuper des vraies affaires, c’est être capable de distinguer l’essentiel du superflu, et d’en faire sa priorité. Par exemple, il s’agirait pour un maire de travailler sans relâche au développement économique, social et culturel de sa ville plutôt que de passer des heures interminables, payées par les contribuables,  à se minoucher le divin, à s’incanter sur Facebook et écrire des visions d’avenir telles que, par exemple, :  » je me plais à regarder tous ces oiseaux qui viennent nous visiter le printemps et que mon épouse nourrit grâce aux aliments qu’elle achète chez Walmart. »

J.T: Que s’est-il passé dans le dossier de Ferroatlantica?
E.S: On ne peut pas être au four, au moulin, et au confessionnal à la fois, mon bon Jean. Et bien, pendant que vous caressiez la grâce et frenchiez la nature d’un printemps retrouvé, Ferroatlantica choisissait Port Cartier plutôt que Saguenay pour y implanter sa nouvelle usine et créer près de 350 emplois.

J.T: Pourquoi attribue-t-on autant de valeur au diamant?
E.S: Moi aussi je changerais du sujet, je vous comprends, Frère Jean.

J.T: Qu’est-ce qu’on faisait avant la tablette et le tel. Cell?
E.S: Soupir…

J.T: The head of the Catholic Church is Pope Benedict XVI, other religions who is the leader?
E.S: Amen, Jean. Amen.

Répondez, vous aussi, aux questions existentielles de Jean Tremblay, elles sont toutes malheureusement réelles et disponibles sur sa page Facebook.

 

23 juin 2014 / Savignac

Essai: Des discrets au temps des vanités

** L’intégralité de ce texte sera publiée le 2 octobre 2014 dans le Huffington Post Québec**

Extrait de l’essai que je publie ce mois-ci dans la revue l’Inconvénient, un texte qui parle de la perte d’identité à travers la nécessité de mise en scène permanente qu’impose le monde d’aujourd’hui :

« Convaincu de la nécessité d’un dépassement systématique de soi – comme si être simplement soi représentait un échec personnel -, le citoyen moderne se trouve donc en situation de représentation permanente ; il spécule jour après jour sur lui-même et sur les autres à la bourse du paraître. Sa posture déborde désormais du cadre professionnel pour envahir sa vie toute entière, il appréhende de plus en plus la sphère privée avec les outils de gestion administrative hérités de l’entreprise. Il assure également, comme pour n’importe quel produit, sa propre promotion à travers un égo- marketing de chaque instant. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’usage qu’il fait des réseaux sociaux où il expose, comme presque tout le monde aujourd’hui, son quotidien, un quotidien aux instants sélectionnés, imaginés ou réécrits. Il s’y présente sous une identité sublimée, pour répondre à la pression de l’excellence et de la compétition, autres héritages pervers de l’entreprise ; il ne montre ainsi que les côtés les plus glorieux de son existence, prêt à s’en inventer au besoin. »

La suite dans vos librairies et maisons de la presse!

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10 juin 2014 / Savignac

24 heures sur Facebook

J’étais en train de consulter les dix-neuf plus belles photos de l’histoire étonnante du bikini à travers les époques quand une interrogation m’envahit soudainement: est-ce que les visages symétriques sont vraiment les plus beaux? S’il est vrai que le salage des routes écourte – et il faut s’en inquiéter – la vie des papillons, il est de plus en plus courant de voir un cochon s’évader de son camion. Par contre, il existe au moins cinq moyens de protéger l’océan grâce au surf, ce qui n’est pas une mince affaire.

Il va de soi que les rats aussi peuvent avoir des regrets. Pourtant, il apparait se confirmer que dormir avec son animal domestique n’est pas une très bonne idée. C’est dommage, surtout quand on voit que les chimpanzés sont bien meilleurs que les humains à certains jeux vidéos, et même si l’autre jour deux personnes ont perdu la vie à cause d’un cellulaire échappé dans les toilettes, il est tout de même préoccupant de toujours se demander si ces photos du iPhone 6 sont bien réelles.

Quoi qu’il en soit, puisque certains chiens savent jouer à rapporter la balle tout seul, il est bien normal que Justin Bieber ait fait le choix de recevoir le baptême dans une baignoire, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Rocco Siffredi annonce courageusement qu’il arrête le sexe pour encourager l’équipe nationale italienne pendant la Coupe du Monde. Cependant, il serait farfelu de se réjouir trop vite: oui, le sauvetage spectaculaire de huit chiots en Turquie permet peut-être de retrouver le sourire, mais il ne faut pas perdre de vue qu’on est toujours à la recherche de réponses sensées quand il s’agit de faire taire un groupe de femmes surexcitées.

Tout cela n’est pas sans rappeler ces grands affrontements entre chats et chiens, hélas.

Pourtant, comment rester indifférent devant l’insupportable? Comment rester indifférent devant cette bouleversante série de photos de centres commerciaux abandonnés? Comment, sinon en cessant de danser sans fin au bord du bain?

Il a 31 ans, elle en a 91, et ils s’aiment d’amour. On sous-estime beaucoup la beauté de l’Alzheimer, de toute façon, et Dieu merci, ces 29 meilleurs récipients pour la polenta remettent un peu les choses en perspective, d’autant plus qu’il ne suffit pas de filmer des personnes en train de brûler vives dans une auto accidentée au lieu de les aider pour penser autrement. Et puis sincèrement, il y a suffisamment de documentation disponible pour affirmer hors de tout doute que d’aucuns sont d’une grande laideur au moment d’éternuer.

Pourtant, il conviendra d’être prudent avant de juger sans recul une fausse Ginette Reno chantant l’hymne national sur un taureau mécanique. Certes, certains vont jusqu’à modifier des photos de chiens abandonnés pour faciliter leur adoption, mais il faut toutefois raison garder et se souvenir que d’autres, sans légèreté, n’ont pas hésité à porter des talons hauts amovibles pendant qu’ils filmaient l’intérieur de leur lave-vaisselle en marche, en robe de mariée, et en haute-définition. Si on exclut la jeune fille la plus poilue au monde, on se doute bien que la plupart des voitures de rêve ne verront jamais le jour.

Finalement, je me permets de vous recommander la lecture de ce petit guide pour savoir comment flatter les animaux, lecture qui ne devrait pas s’avérer inutile quand viendra le moment de dessiner des sourcils amusants sur les photos de vos bébés. De toute façon, seul le sauvetage par un chat d’un enfant attaqué par un chien (et pas le contraire) peut justifier que des animaux mignons célèbrent Pâques avec des jeunes filles qui ont expérimenté plus que quiconque les vertus des cheveux courts.

À nos cerveaux, je souhaite bonne chance.