J’étais fébrile et joyeux ce matin en me réveillant: j’allais recevoir mon douzième collier de nouilles, gossé de longue haleine toute la semaine, la langue sortie.
Je regardais patiemment le plafond, et le silence de la maison ne m’indiquait rien de bon. Réalisant finalement que cette année tu ne viendrais pas sauter sur mon lit, je me suis levé. Ta porte de chambre était encore fermée, et j’élucidais enfin cette affaire non classée depuis plus d’une décennie, cette rapine demeurée impunie: c’était donc toi qui m’avait dérobé mes gras matins du dimanche. Longtemps protégé sous ton lit, tu profitais enfin de ton butin.
Seul dans la cuisine, en train d’essayer de me gosser un café, la langue sortie, je réfléchissais à toi. Je pense que c’est la petite Catherine, celle du primaire, celle de la rue d’à côté, qui te fatigue, qui te fait rêver tard. C’est vrai qu’elle est devenue pas mal jolie. Si t’avais eu l’oeil petit, c’était prévisible, sa maman était la bande annonce d’une palme d’or en tournage, tu avais tout le temps pour te préparer l’émotion…
Ah oui, je dois te dire, hier je t’ai menti. Quand tu as levé le bras pour me demander si je voyais le poil tant attendu sous ton aisselle, je t’ai dit oui, mais en vrai je l’ai pas vu. Ou il était trop blond. Ou j’avais juste pas envie de le voir… prend ton temps s’il te plait, si tu veux, Papa t’en gossera un ce soir, avec un feutre, la langue sortie.
Ça va, j’ai compris, je ne l’aurai pas mon collier de nouilles cette année. J’en n’aurai plus de colliers de nouilles, ils sont désormais accrochés au cou de ton rire d’enfant en route vers mes souvenirs.
Dors crapaud, prend ton temps, ce matin c’est moi qui ait envie de te dire merci. C’est toi qui me fait rentrer à la maison tous les soirs. Papa est mal né tu sais. Une maladie du coeur. Un coeur friable, un coeur à l’érosion, un coeur qui s’use quand on s’en sert. On n’en meurt pas remarque, mais ça ne fait pas de longs romans, ça ne fait pas de grandes familles. Les précédentes, Maman, puis les suivantes, autant d’amours de passage, autant de lassitude, autant de solitude, si tu n’étais pas là.
Ma plus belle histoire d’amour c’est toi, je te gosserais bien ces quelques mots au feutre sur une grande feuille blanche ce matin, la langue sortie, mais tu vas te foutre de ma gueule, et t’auras raison.
T’es beau mon crapaud, t’es lumineux. Si j’étais Catherine, je laisserais pas passer ma chance. D’ici là, prend ton temps, s’il te plait, je suis pas super prêt.
Hey… j’arrive! je viens sauter sur ton lit.
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J’ai écrit un texte il y a quelques temps sur la nostalgie, ce truc de vieux qui ne devait jamais m’atteindre, du moins pas avant le CLSC, moi qui présente encore, à tout juste quarante ans, de parfaites érections. Cette petite crise passée et ce petit texte écrit, j’aurais dû reprendre mes esprits, lâcher Aznavour, et continuer ma route. Pourtant le temps, chaque jour un peu plus, me rentre dans le coeur et, sans douceur, me défonce l’aujourd’hui.
Demain, dans quelques heures, Nelson Mandela va mourir. Rien d’injuste, il a quatre-vingt quatorze ans et il a, par sa vie de courage, convaincu tous les dieux improbables de sa place au paradis des géants. D’ailleurs, si dieux il y avait, il n’aurait que soixante-sept ans et gambaderait le cheveu à peine grisonnant, parce que vingt-sept ans de prison, désolé, mais ça compte pas.
Dans un autre texte, Mamy est tombée, je vous parlais de ma grand-mère, bancalisée par le temps meurtrier, sur le dos toute une nuit sur la céramique froide, incapable de se relever. Mais moins abandonnée que d’autres sans doute, on l’a relevée, soignée, et équipée d’un petit bouton d’alarme autour du cou, pour nous permettre de reporter dans la quiétude une peine annoncée.
J’avais dix-sept ans. Mandela était mon héros, Mamy mon repère. Demain, dans quelques heures, ils rejoindront les morts de ma vie, et on va me demander de continuer sans eux. Mais continuer quoi? Continuer à me faire amputer le passé sans rien dire?
J’ai laissé filer ma chance. Dans un encore autre texte, je vous parlais de moi, du cancer stupide qui guérit sans fin et qui me condamne à vivre. Fauché en pleine trentaine, je faisais certes un orphelin, mais quel beau doigt dans le cul au temps qui passe c’eut été.
Il passe de plus en plus de temps dans sa chambre. Demain, dans quelques heures, le petit va muer. Son rire sublime de cristal va rejoindre le cimetière de tous les rires perdus. Le temps misérable, sur lui aussi, a déjà commencé son ouvrage funeste.
Je sais bien que ma complainte est indécente quand les dieux improbables n’hésitent pas à venir rechercher des enfants qui ne riront plus jamais. Je sais bien que ma complainte est indécente quand un homme fait le macabre décompte des jours qui lui restent à vivre tandis qu’il hurle, comme ici, sa soif de vivre.
Je vais l’écouter muer, promis. Je vais le regarder partir de la maison, évidemment. Je vais patienter, pour lui, en regardant mon cimetière s’agrandir.
D’ici là, mon nombril, une maîtresse, une voiture de sport, et tout devrait s’arranger.
Radio Canada devient Ici, puis redevient Radio-Canada, ou à peu près.
La “grave erreur” de Radio-Canada coûtera une cenne à chaque Canadien. Une crisse de cenne, nouère.
Ne te trompes-tu jamais, toi, bavard insignifiant? Que fais-tu, toi, de tes deniers, désespérant hurleur inutile? Si je te donne une cenne, tu te la fermes-tu?
Tu m’épuises.
Elle avait dix-sept ans, moi j’avais des boutons, et on s’aimait avec l’emportement, la fougue, et la maladresse de nos quelques printemps. Un jour, on s’est aimé un peu trop fort, à en oublier le reste.
Dans la salle d’attente, au milieu de ventres de joie, on devenait adulte un peu trop tôt, un peu trop tristes. Je lui tenais la main gauchement, honteux et impuissant de mes entrailles intactes. Dans la chambre, pendant le siècle qu’a duré cet après-midi là, j’étais assis à côté d’elle, attendant l’effet du traitement, dans un siège trop grand pour moi.
Elle est allée à la salle de bain, elle a hurlé, j’ai couru, et j’ai tiré la chasse d’eau. Ses larmes, sa pâleur, puis son silence.
Cet amour, pourtant si bouillant, a pris fin quelques mois plus tard, après une lente disparition de nos sourires.
Personne n’est pour l’avortement, ça n’est qu’un torrent de tristesse et de solitude. Quand le premier rayon du soleil réveille l’humanité, la terre entière n’a qu’une envie: se pencher sur un berceau plein de vie, et non pas regarder le fond rouge d’une cuvette souillée. Il n’y a pas de pro, il n’y a pas d’anti, il n’y a que le soleil.
Mais parfois on s’égare, parfois on néglige, parfois on se résigne, parfois on s’échappe. Parfois même on force, parfois même on viole.
Égarement, négligence, résignation, viol… À choisir, convenons-en, il vaut mieux la chaleur et l’amour d’une étable de Bethléem.
La joue d’un enfant se creuse contre un sein malheureux, et il est loin le soleil.
Salut Morgentaler.
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En ce week-end de fête des mères, un texte publié sur le site de la chaîne Yoopa, écrit par Louis-Simon Ferland, circule abondemment sur les médias sociaux. Un hommage à toutes les jolies mamans.
Un extrait:
Vous avez le don de faire disparaître les bobos et apparaître les sourires. Les bons mots pour consoler, l’épaule parfaite pour s’y réfugier, les bras assez fort pour soutenir le poids du monde et assez tendres pour endormir un petit bébé agité.
Allez, un autre:
Est-ce que la fleur perd tout son charme après avoir été fécondée par l’abeille? Non. Elle se métamorphose en fruit. La fleur se laisse admirer, mais le fruit… on le savoure.
Oh pis tiens, allez:
Je vous admire, les mamans. Vous ne vous êtes pas contentées de donner la vie. Vous avez choisi de la rendre plus belle chaque jour.
Non, franchement, ne boudez pas votre plaisir, c’est à lire.
Je suis très content de ne pas être une maman, en général, et particulièrement ce matin. Si chaque mois de mai donne lieu à un lyrisme fortement concentré sur deux jours à l’attention de nos mères chéries, je dois dire que rarement poésie aussi dégoulinante me fut offerte à déguster.
Même la Sainte Vierge est défaillante à la lecture de ce ramassis de clichés gluants de sensiblerie malhonnête. Être une mère et lire ça, je sombrerais immédiatement dans l’alcool, je me laisserais pousser le gras des cheveux, et j’arrêterais de me faire le maillot.
La perfection faite mère de ce baratin invraisemblable, cette tricherie verbeuse, poisseuse à l’envi, autant d’insultes qui ne visent non pas à honorer, bullshit, mais à rappeler les attentes mesquines de la société des hommes pour garantir la pérennité de leur toute puissance.
Je préfère encore me faire garocher, en juin, une énième perceuse, que de me faire crèmer le genre avec autant d’arrogance.
Pour finir, à ma mère à moi: tu peux défaillir n’importe quand, je serai là.
On l’a trouvée ce matin vers neuf heures, dans la salle de bain. À bientôt quatre-vingt sept ans, Mamy est tombée, impuissante comme une tortue sur le dos. De ses doigts aussi fripés que les pattes du reptile encabané, elle a toutefois réussi à attraper un coin de serviette pour s’en faire un oreiller. Bancale, mais pas folle, Mamy.
Mamy est tombée, sans Papy pour la redresser parce que, passionné de jardinage, il a décidé il y a quelques années, d’aller voir si c’est vrai que les pissenlits sont meilleurs par la racine. Et s’il parait que oui, rien à faire, on ne le saura vraiment que quand sera venu le temps de partager enfin, avec Papy, la divine salade.
Elle était tranquille Mamy quand on l’a trouvée. On ne sait pas trop quand elle est tombée. Une heure plus tôt, ou la veille, peut-être. La famille est aux abois, priant les Dieux de l’instabilité qu’elle ne soit pas restée toute la nuit les quatre fers en l’air, au prix d’une insupportable culpabilité passagère.
Moi, j’ai pensé à Jacques Brel et à la pendule d’argent qui ronronne au salon, celle qui dit oui qui dit non. Je n’ai rien dit, ce n’était pas convenable, mais je lui ai peut-être souhaité, cette nuit sans pendule.
Mamy, c’est pas fait pour elle, Jacques Brel. Mamy, du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis du lit au lit, je crois qu’elle s’ennuie, même si ça nous rassure. Et comme Mamy, on le sait maintenant, ne verra jamais les canaux d’Amsterdam, comment ne pas lui souhaiter d’avoir envoyé chier Brel et d’avoir, à la fenêtre, au fauteuil, ou au lit, préféré la fantaisie d’une nuit dans un petit ailleurs? Aux baisers tièdes, pincés, et dégoûtés de la visite, comment ne pas avoir choisi, faute du vent des canaux, le fraicheur de la céramique?
Mamy n’est pas morte. Je suis un petit peu déçu, et dès qu’elle aura repris ses esprits, je ne manquerai pas de lui faire savoir.
Vas t’en Mamy, tu mérites mieux que Brel et son infernal et interminable ronron. Qu’est-ce que tu fous encore là? D’abord, disons-nous les vraies affaires; aussi vaillante puisses-tu avoir été, ce n’est pas pour te fâcher Mamy, mais il y a belle lurette que tu as quitté la colonne des recettes pour celle des dépenses. Et pardon, mais c’est très mal vu de nos jours, ce sont des colonnes essentielles, Mamy.
Et puis Mamy, un enfant, ça a dix ans, pas soixante-cinq. Vas t’en Mamy, même tes enfants sont vieux.
Mamy n’est pas morte, parce que Mamy ne veut pas mourir. D’abord, depuis que Papy jardine par en-dessous, et comme, disons-le, il n’était pas de tout répit, il est des repos qui valent d’être prolongés.
Mais surtout…
Mamy est tombée, pour nous dire une dernière fois combien elle existe encore, et combien elle a existé. Mamy, elle sent le pipi, mais elle a gagné la guerre. Mamy, elle a eu vingt ans, et des seins à faire perdre la raison. Mamy, dans ce monde devenu fou, elle tombe pour nous dire qu’aussi absurdes ou grandioses puissent être nos rêves, minables ou luxueuses nos maisons, idiotes ou rentables nos prétentions, jamais, jamais tout cela n’aurait existé sans elle. Et pour ça, juste pour ça, elle nous invite à venir faire un petit tour de temps en temps, histoire de voir si des fois, elle ne serait pas tombée.
Mais comme on s’en crisse un peu et qu’on a de beaux projets, alors vas t’en Mamy, tu mérites mieux que Brel, tu mérites mieux que nous.
C’est pas pour ma vanter, mais le mois d’avril ne devrait pas faire long feu. C’est le temps du renouveau, comme on dit, et tandis que le soleil tend à darder ses rayons hésitants et ambrés sur les gazons encore étourdis et hagards, la femelle, par trop longtemps retenue, entreprend sans attendre sa danse du blanc mollet, certes encore un peu ratatiné, mais plein de promesses. Nous l’appellerons Monique. En effet, à la simple lecture du mot “femelle”, la femelle a tendance à s’indigner avec vigueur, et désolé, mais il est hors de question qu’on passe un autre printemps à se faire taper le chaudron passé huit heures, on a eu assez de mal à endormir le petit l’an dernier.
Le mâle, lui, s’accommodera sans rechigner de son appellation cromagnonesque. Mieux, il l’accueillera avec joie, dévirilisé par l’air du temps et un semestre sans cabanon. Et c’est aussi ratatiné que sa douce enfin épilée qu’il sortira de l’hiver, bedonnant, mais soulagé. Car confiné, malheureux est le mâle. Contraint au dialogue, invité à s’exprimer comme dans une pub débilisante de Desjardins, c’est affaibli qu’il arrivera en mai. Enfin dehors, il se ruera sur tout ce qui est équipé d’un moteur et le frottera jusqu’à ce que brillance surgisse, tout en s’assurant de tacher ses pantalons neufs.
Jambes à l’affût, chromes étincelants et ventres rentrés, chacun s’en ira alors avec angoisse re-valider sa valeur sur le marché, juste pour se rassurer. Se rassurer, regarder, sentir. Sentir les champs du possible, tester son sourire, sa cambrure, sa voiture. Défier l’ordinaire, défier le temps qui passe, rêver mieux, des fois qu’on pourrait avoir plus pour le même prix.
Si l’hiver a été clément, c’est chez Rona qu’on retrouvera le couple survivant. Rona, la Venise du Québec. Rona, où on retombe en amour. Une nouvelle salle de bain qui saura raviver la flamme de Monique, émerveillée devant la virilité indiscutable de son homme bâtisseur enfin sorti de sa torpeur et de son divan. Rona et ses allées interminables de vis et d’écrous rutilants, Rona, la revanche du mâle réssuscité sur le mésadapté de Desjardins.
Mais si l’hiver a été rude, point de Rona, mais une pancarte rouge et bleue avec dessus une madame blonde décolorée et vénale à côté de la mention “À vendre” arborera le terrain. On ne repartira pas la piscine, et les enfants assisteront impuissants au curieux spectacle d’un parent maladroitement rajeuni, au chandail trop court et au sourire trop large, et de l’autre, pâle, ahuri et médicamenté.
C’est le printemps. Le temps du renouveau, comme on dit.


